Les sidrot du rabbin Milewski

La trace de la mitsva

 

« Et le peuple emporta sa pâte non encore levée, les restes [de matsa et de maror] enveloppés dans leurs manteaux sur leur épaule » (Exode 12, 34). La Mekhilta commente : Les hébreux ne disposaient-ils pas d’animaux pour transporter le reste de matsa et de maror ? Pourquoi les porter sur l’épaule ? C’est que les enfants d’Israël chérissaient ce pain azyme et cette herbe amère avec lesquels ils avaient accompli une mitsva !

Concernant la notion de « reste », le Sefat Emet (Bo 5659) explique qu’elle renvoie à la trace de la mitsva laissée dans le cœur, à l’empreinte creusée dans l’esprit, pour que cette action puisse continuer d’influer positivement. C’est ce que le verset des Proverbes (2, 1) dit : « Mes injonctions, tu les mettras à l’abri ».

 

 

Le mois du seau !

 

Le mazal associé au mois de Chevat est le seau ; deli en hébreu. Le seau est un réceptacle destiné à contenir de l’eau. Le terme déli vient de la racine dal, retirer. Autrement dit, le seau résulte d’une opération où un matériau a été vidé de son contenu pour en laisser les parois susceptibles de contenir un élément. 

D’où le terme « da » qui désigne un pauvre, un individu à qui on a retiré ses bien ; d’où le terme « délete », porte puisque c’est à la porte que le pauvre se tient (et aussi peut-être parce qu’il fut mis à la porte). 

Dans la prière de Cha’ahrit, on dit de D.ieu qu’Il est « ‘ozer dalim », « Il soutient les pauvres ». Que ce nouveau mois puisse voir le soutien divin, et les seaux se remplir de toutes sortes de bénédictions.

‘Hodech tov lekoulam !

 

 

Du vieux Sage 

 

Un texte du Midrach Chemot Rabba (5, 12) rapporte un enseignement de Rabbi Chim’on fils de Yo’haï : dans plusieurs endroits du récit biblique, D.ieu a honoré les zekénim. Le Yefé Toar, commentaire classique du Midrach Rabba, écrit que les zekénim en question sont les vieux Sages d’Israël. D.ieu a honoré les vieux Sages d’Israël « au buisson ardent [quand Moché se voit  confier la mission de libérer les enfants d’Israël] ainsi qu’il est dit : « Va et rassemble les vieux Sages d’Israël » (Exode 3, 16), au mont Sinaï [au moment du don de la Torah] ainsi qu’il est dit : « et Il dit à Moché : monte vers D.ieu… et soixante-dix des vieux Sages d’Israël » (Exode 24, 1),  à la tente d’assignation [le jour de l’inauguration du Sanctuaire dans le désert] ainsi qu’il est dit : « Il [D.ieu] a appelé Moché, Aharon et ses fils et les vieux Sages d’Israël » (Lévitique 9, 1), [et Il les honorera] à l’époque messianique ainsi qu’il est dit : «Car D.ieu, chef des constellations règnera sur le mont Sion et à Jérusalem, et face à Ses vieillards, l’honneur (kavod)» (Isaïe 24, 23) ». 

Ainsi, les vieillards sont présents à tous les événements déterminants de l’histoire biblique : l’annonce de la libération d’Egypte, la révélation divine sur le Sinaï, l’inauguration du Sanctuaire dans le désert, l’avènement messianique. Ils apparaissent, à chaque fois, aux carrefours de l’histoire, afin que la nouvelle orientation de vie adoptée soit toujours en lien et en fidélité parfaite avec le patrimoine du passé, c’est-à-dire avec la vocation d’Israël. A plusieurs reprises dans l’histoire juive, une certaine jeunesse a pensé se frayer sa voie propre vers le messianisme. Ce fut par exemple le socialisme et le communisme. Au début du 20ème siècle, en Europe centrale et orientale, des familles entières se déchirèrent. L’ancienne génération attachée aux valeurs de la Torah et à la pratique des commandements assistait, sans pouvoir vraiment réagir, à l’adhésion de ses enfants au combat social déjudaïsé, jeunes adultes au sortir de l’adolescence qui pensaient sincèrement, mais avec naïveté, que la cause sociale saurait dépasser les préjugés antisémites et rassembler tous les travailleurs sous une même bannière. Les vieux Sages de la Torah n’ont pas participé à cette révolution. Nul buisson ardent n’était planté dans ce qui deviendrait les steppes soviétiques. Les soixante-dix Anciens ont manqué aux révolutionnaires. 

Par ailleurs, le Sinaï et la tente d’assignation, où les vieillards sont présents, correspondent à deux types de théophanie : un dévoilement de D.ieu, unique, éveillant les forces de la nature et manifestant Sa force (la révélation sinaïtique a été accompagnée par le tonnerre, le feu, le brouillard), et la présence de ce même D.ieu dans un petit édifice, censé accompagné Israël dans ses pérégrinations. Pour que ces approches de D.ieu soient rendues possibles, les vieux Sages ont besoin d’être présents. Ils constituent le lien avec la génération précédente qui elle-même était en lien avec celle qui lui était antérieure et ainsi de suite, pour parvenir au Sinaï.

 

 

Une vie, des vies…

 

La magie de la langue hébraïque ne sait pas dire « la vie » au singulier. Pour dire « la vie », la langue biblique utilise le terme « ‘haïm », terme dont la terminaison est celle du pluriel. Pour dire « la vie », on dit « des vies ». D’abord, car il ne saurait y avoir une seule vie : il y a la vie de ce monde et celle du monde à venir (d’où l’appellation du cimetière « beyt ha’haïm ». Loin d’être un euphémisme, cette désignation fait allusion à la croyance fondamentale d’Israël).

Par ailleurs, le Rav Wolbé (Alé Chour II p. 668) explique que cette marque plurielle de la vie indique que dans la vie de chacun, il y a forcément des vies c’est-à-dire la vie des autres. Un être humain ne peut pas vivre seul. Son existence intègre un réseau de vie partagé par d’autres. La vie de chacun a des répercussions sur la vie des autres. Une vie, des vies. La vie au singulier n’existe pas.

 

 

 

C’est l’hiver !

 

C’est l’hiver depuis le 21 décembre. On a l’habitude de considérer le temps de la vieillesse comme l’automne ou l’hiver de l’existence humaine. Dans la tradition juive, c’est le contraire. ‘Horef désigne l’hiver. L’expression biblique (Job 29, 4) : « Biymé ‘horpi » se traduit littéralement « Aux jours de mon hiver » et signifie : « Aux jours de ma jeunesse » !

L’explication de ce phénomène s’explicite par le regard que l’on porte sur l’hiver. Ainsi, le Rav S. R. Hirsch (Bema’aguelé Chana II p. 114) écrit que l’hiver n’est pas le tombeau de l’été passé mais bien le berceau du printemps à venir…

 

 

 

Ré-inauguration du monde !

 

‘Hanouka célèbre l’inauguration du Sanctuaire à l’époque des ‘hachmonaïm mais pas seulement. En effet, le Sefat Emet (I p. 222) rapporte au nom du Rabbi Yechaaya Horowicz une très jolie explication selon laquelle ‘Hanouka célèbre l’inauguration (ou la ré-inauguration) du monde et de l’univers !

Le premier verset de la Torah énonce : « Beréchit, Elokim a créé les cieux et la terre ». Rachi cite le Midrach : « C’est pour la Torah, désignée dans les textes, par l’expression « Réchit » que D.ieu a créé les cieux et la terre ». Quand les grecs et les hellénistes interdisent aux juifs d’accomplir la Torah, ils mettent le monde en péril puisqu’ils lui retirent sa raison d’être. C’est pourquoi, quand de nouveau, il a été donné la possibilité d’accomplir la Torah et ses lois, le monde a été comme inauguré…

 

 

 

Une personne à la fois !

 

La réorganisation des commerces, consécutives, à leur réouverture, peut-elle avoir des retombées positives sur la psyché ? 

En tout cas le « Une personne à la fois » dans les magasins peut permettre au client de se sentir « roi » puisque toute l’attention du responsable des ventes est braquée sur lui. Le commerçant n’est plus dispersé, écartelé, entre les différentes demandes ; il n’est plus dans la situation de devoir répondre à plusieurs personnes à la fois ; il n’est plus là à encaisser, conseiller, présenter un produit, saluer, au même moment. Peut-être, la sérénité augmente dans le relationnel ; peut-être ; les signes d’impatience ne s’effectuent plus dans la boutique ; du coup, le stress décroît. « Je peux me consacrer à vous ». 

Cette idée de « Je peux me consacrer à vous » fait penser aux lumières de ‘Hanouka dont le rituel nous rappelle qu’elles sont « kodech » c’est-à-dire « consacrées ». Dit autrement, il est défendu d’utiliser les lumières de ‘Hanouka pour autre chose que la mitsva. De la lumière ainsi produite, on ne peut s’en servir pour lire ou compter des pièces. Au final, ces lumières ne nous sont pas utiles en termes de pratique, en termes de ce monde. C’est qu’elles renvoient à autre chose, c’est qu’elles nous éclairent sur cette autre chose que le monde matériel.

Eh bien, du magasin à la métaphysique, seul un saut de ligne entre deux paragraphes est nécessaire ! Est-ce cela le saut de la foi ?

 « Une personne à la foi » !

 

 

Pas de télescopage le Chabbat !

 

Le télétravail, rendu nécessaire par la pandémie, a installé le bureau au foyer de sorte que la frontière entre vie privée et vie professionnelle a disparu. Le gain de temps pour se rendre à son lieu de travail est colossal mais en même temps, le risque de perdre sa maison est grand. « Je ne sais plus où je suis ? Chez moi ou bien au travail ? ». Il se produit comme une superposition d’espace où tout se brouille sauf l’écran.

Télétravail-Télescopage !

Quand arrive le Chabbat, la maison resurgit de sous le bureau. L’écran s’éteint, le télétravail sommeille, le foyer regagne ses droits.

 

 

 

La saison des gels !

 

Il y a encore quelques mois, la période des gels s’étalait sur les mois d’hiver. Aujourd’hui, c’est toute l’année ! Ils sont là, les gels, dans les poches, les sacs, les cartables, à portée de main pour les mains.

Flacons de gel, flocons de neige !

Mais ne croyez surtout pas que ces flacons de gel sont telle la petite fiole d’huile d’olive pure dont on nous parle à ‘Hanouka car une fois le flacon de gel vidé, il est bien vide ! Inutile d’insister ! Avec le miracle de ‘Hanouka, ce fut différent : quand il était censé ne plus avoir d’huile dans les godets de la Ménorah, il y en avait encore. Pourquoi cette différence ?

Quand les actes de la vie juive sont réalisés dans le froid, avec distance et indifférence, avec un certain détachement et désintérêt, alors ils ne tiennent pas à travers les générations. Mais quand les mitsvot sont accomplies avec flamme et enthousiasme, avec ferveur, alors elles savent résister au temps. Le verset (Chemot 27, 29) le dit : « Élever la lumière, toujours/Leha’alote ner tamid ! ».

Que fonde le gel et brille la lumière !

 

 

Du zoom à l’âme !

 

Entre présentiel et virtuel, les lycéens ne s’y retrouvent plus. Ils sont à l’école et en même temps, ils n’y sont pas. 

Le zoom fait beaucoup réfléchir sur la nature profonde de l’humain. En effet, par le biais des cours à distance, l’esprit est là, certaines perceptions du corps (telles la vision et l’audition) sont là mais le corps lui-même, en tant que tel, n’est pas là. D’où la question : Si mon corps n’est pas là, suis-je vraiment-là ? Oui puisque je partage un enseignement, une réunion, une entrevue. Donc si je suis là alors que mon corps n’est pas là, c’est que je ne suis pas mon corps !

Mais alors qui suis-je ? Une conscience qui capte des perceptions corporelles ? Sans en avoir l’air, nous touchons ici des sujets fondamentaux qui traitent de la définition de l’humanité. En effet, qu’est-ce que la conscience ? Le débat fait rage entre philosophes, scientifiques. Les matérialistes considèrent que la conscience résulte de procédés chimiques opérés par le cerveau. Pour les autres, le cerveau révèle une conscience mais ne s’identifie pas à elle. Bien sûr, en filigrane, on lit le débat qui concerne l’après-vie. Disparition de la conscience avec le corps ou survie de celle-ci dans une dimension qui nous échappe.

Que dit la tradition juive ? Le Rav Hirsch (Bema’aguelé Chana II p. 271) le formule ainsi :« la pensée, le sentiment, la volonté et les autres énergies qui existent et agissent durant la vie se rattachent à l’esprit divin éternel qui se situe bien au-delà du domaine d’appréhension du scientifique ». Nous voilà au fondement de notre croyance : l’ultime signifiant de l’humain ne nous est pas accessible.  

Nous avons débuté cette petite réflexion par zoom, nous sommes parvenus à l’âme. Le chemin fut court : quelques lignes.

Du zoom à l’âme…

 

 

Le temps des attestations

 

Nous vivons, en France, en ce moment, en mode attestation. En effet, pour quitter son domicile, nous devons nous munir de ce document pour attester que notre présence, dans le domaine public, est bien justifiée. Ce qui implique que nous formulions clairement et explicitement la raison de notre sortie ; on doit cocher la bonne case. En somme, il s’agit d’expliquer pourquoi nous sommes là.

« Pourquoi sommes-nous là ? » ; nous voilà basculés sur le plan existentiel. La présence de chacun, dans ce monde, a bien une raison, une légitimité. La vie de chacun possède un immense potentiel de bien à accomplir. Bien sûr, saisir la signification précise et explicite de son existence n’est pas aisée à deviner mais nous savons qu’elle existe. Notre tradition nous l’atteste !

 

 

 

Lumière au bout du tunnel (9 novembre)

 

C’est dans la grotte de Makhpéla –  dont il est question au début de notre sidra-, qu’Adam et ‘Hava sont enterrés. C’est dans cette même grotte que reposent Avraham et Sarah ainsi que Yits’hak et Rivka, Yaacov et Léa. 

Le Sefat Emet (I p. 97) explique combien il était important qu’Avraham et Sarah soient enterrés auprès d’Adam et ‘Hava : « Si Adam et ‘Hava ont amené la mort dans le monde, Avraham et Sarah ont offert aux hommes la résurrection ». Là où l’homme adamique voit la mort, Avraham et Sarah y devinent la trace d’une autre vie. 

L’histoire humaine ne peut se conclure avec les graines de tristesse semées par Adam ; elle doit nécessairement prendre une autre direction : celle menant à la vie. En ces moments si complexes pour l’humanité entière, ce rappel du dépassement du monde adamique est plus que jamais le bienvenu. La lumière est au bout du tunnel ; la Torah nous y mène !

Kol touv lekoulam !

 

 

Des comètes sur terre

 

Personne âgée est presque devenue aujourd’hui synonyme de personne isolée. En plus du poids des années et des difficultés quotidiennes, la solitude les empoigne, solitude subie mais visiblement nécessaire afin de les préserver en raison du méchant virus, ce Covid qui ne recherche que le kavod ! 

Savez-vous à quoi les comètes servent-elles ? 

Dans sa Légende des siècles (p. 135), le poète Hugo en fait parler une : « Celle qui lie entre eux les univers, c’est moi ; Sans moi, l’isolement hideux serait là ». Dit autrement, les comètes se déplacent à travers l’espace afin de briser le sentiment de solitude que connaissent étoiles et planètes, disséminées à travers les galaxies.

Dans les semaines qui viennent, l’humanité auraient intérêt à voir les comètes se multiplier sur terre par le biais de coups téléphoniques.  Ainsi, les étoiles pourront se risquer à un sourire. Ainsi,  les planètes se sentiront un peu moins seules.

Des comètes sur terre…

 

 

Hier soir, 2 novembre

 

Mes amis,

Ce fut toute une histoire, hier soir, quand il a fallu fermer les portes de la Shoule. « Vous m’avez fait le coup il y a huit mois ! Vous n’allez pas recommencer et me laisser seule à nouveau ! » s’écria notre belle maison de prière.

Bien sûr, nous lui avons expliqué la situation sanitaire, les risques de contagion, le nombre de contaminés qui augmente, les décisions gouvernementales, mais allez convaincre une Shoule, déjà largement traumatisée, de fermer ses portes, de se retrouver isolée !

Bon gré, malgré, il a bien fallu faire le nécessaire. Imaginez la scène : une poignée de fidèles qui poussent la porte d’une synagogue pour la fermer et elle qui résiste ! C’est que la porte était lourde et déterminée ; quant aux fidèles, ils avaient le cœur lourd et l’esprit contrit.

Force contre résistance ; la nuit tombait, la porte s’assombrissait, les regards s’obscurcissaient de larmes. Cette porte, il a bien fallu la fermer ! Epuisée, elle lâcha finalement prise. C’est qu’entretemps, nous avions appelé du renfort. Des dizaines de passants nous prêtaient main forte. Comment pensez-vous qu’ils réagirent quand on leur expliqua que la Shoule refusait sa fermeture ? Peu importe ce qu’ils ont compris, nous leurs demandâmes de nous aider. Quand il faut pousser une porte, les gens poussent.

En se refermant, la porte grinça, grinça. Toutes les huiles du monde n’auraient pu faire taire ce grincement ; grincement entendu dans tout le quartier et en fait, jusqu’au Ciel ; ce grincement si puissant qui contenait en lui toutes les prières qui ne pourront être récitées dans les semaines qui viennent…

Un grincement lancé vers le ciel…  

 

 

Des étoiles sur terre !

 

Quittons, quelques instants, la terre et ses difficultés, pour nous promener dans les étoiles…

« Observe, s’il te plaît, vers le ciel et contemple les étoiles… Ainsi, sera ta descendance (Beréchit 15, 5) annonce la Créateur à Avraham. Dans la sidra de Vayéra aussi, D.ieu dit au patriarche : « Je multiplierai ta descendance telles les étoiles du ciel » (22, 17).

Les étoiles naissent, grandissent, vieillissent : Jean-Pierre Luminet, astrophysicien explique : « Les étoiles fonctionnent comme de véritables fourneaux alchimiques en transformant au moyen de réactions thermonucléaires leur matériau de base – hydrogène et hélium – en noyaux atomiques plus lourds comme le carbone, l’oxygène, le fer, l’or et la plupart des éléments de la nature. A la fin de leur vie, elles éjectent leur enveloppe gazeuse, projetant dans l’espace les matériaux qu’elles ont fabriqués… Les vastes nuages moléculaires au sein desquels des générations entières d’étoiles se condensent sont ensemencés par les explosions des supernovae proches [une supernova désigne l’explosion d’une étoile massive]. De génération en génération, les étoiles s’enrichissent du passé de leurs ancêtres.

Il y a 4,5 milliards d’années, lorsque le Système solaire s’est condensé, la Galaxie était déjà vieille de 9 milliards d’années et nombre d’étoiles massives avaient déjà brûlé, dispersant leurs cendres aux quatre coins de l’espace galactique. Notre planète n’a fait que recueillir les éléments lourds fabriqués dans le cœur de ces étoiles depuis longtemps disparus. Nous sommes donc bel et bien faits de poussière d’étoiles, puisque tous les atomes qui nous composent (à l’exception de l’hydrogène formé lors du Big Bang) ont été forgé dans des étoiles disparues depuis plus de cinq milliards d’années » (L’Univers en 100 questions, p. 165 à 167).

Les enfants d’Avraham seront telles les étoiles : leurs matériaux de vie seront ceux-là mêmes qui composaient la vie de leurs ancêtres, la lumière qu’ils propageront autour d’eux sera celle-là même que les générations précédentes diffusaient autour d’elles. Le phénomène décrit ici est celui du recyclage finalement, déjà présent au cœur de la nature céleste. Une étoile nourrit la suivante de ce qu’elle est. De génération en génération…

 

 

L’anti-nature

 

« A la onzième année, au mois de Boul qui est le huitième mois, [le roi Salomon] termina le Temple de Yerouchalaïm] … Il l’avait bâti sept années » (I Rois 6, 38). Le huitième mois depuis Nissan, premier mois de l’année, est le mois de ‘Hechvan que nous inaugurons en ce jour. Ce mois porte, dans le texte biblique, le nom de « Boul », en référence au « maboul », au déluge dont il est question dans notre sidra de Noa’h car c’est en ce mois que les pluies commencent à tomber (Radak). En ce mois aussi, l’herbe se fane (« bala ») et disparaît des champs ; la terre se fractionne en morceaux (« boulote ») et l’on donne aux animaux la récolte (« yevoul ») du fait de la disparition des pâturages (Yerouchalmi, Roch Hachana 1, 2). 

Le Rav haMalbim observe la chose suivante : le roi Salomon a commencer à bâtir le Temple, sept ans plus tôt, au mois de Ziv (ibidem 6, 1), deuxième mois de l’année après nissan, soit le mois d’Iyar, temps du printemps. L’édification du Temple suit donc un processus contraire à la nature. En effet, Boul est le temps des semailles et le mois de Ziv, celui d’une nature arrivée à maturité. Pour la chose spirituelle, les fondations sont posées en « Ziv », au printemps ; et la construction se termine en « Boul », à l’automne. « La nature et la chose divine : l’une commence quand l’autre cesse de produire » écrit le Rav haMalbim. 

La chose religieuse consiste donc à aller à contre-courant de tous les élans naturels, mécaniques, instinctifs, violents, même s’ils prennent un aspect policé. La chose religieuse s’oppose à la nature car elle élabore une autre loi que celle du plus fort ici-bas. La chose religieuse propose un autre chemin que celui des cycles invariables où les temps se succèdent les uns aux autres, où l’hiver précipite inlassablement, dans le gouffre, les sourires du printemps. 

Dans cette herbe desséchée,

Dans ces arbres dénudés,

Dans ces feuilles jaunies et usées,

Dans ces fleurs fanées,

le judaïsme nous invite à y deviner une chose spirituelle qui se construit : l’hiver qui tombe sur le monde fini ; le printemps qui se lève quand se bâtit un Temple, une maison pleine de Torah et de mitsvot.

 

 

Une construction complexe !

 

Nous reprenons, ce Chabbat, le cycle de la Torah ; et cette semaine, notre attention se porte sur la création d’Adam: « HaChem Elokim a formé Adam ». C’est le terme « vayitser » qui est rendu par  » a formé ». Curieusement, ce verbe est écrit, sur le parchemin biblique, avec deux « youd » au lieu d’un seul. Aussi, le Midrach Beréchit Rabba (14) explique que les deux « youd » font référence à deux formations, à deux créations en l’homme : l’une qui relève de l’éphémère, l’autre de l’intemporel, l’une qui appartient à la terre et l’autre qui est rattachée au ciel, l’une qui s’appelle le « yetser hara », l’instinct du mal et l’autre qui s’appelle « yetser hatov », le penchant au bien.

Le Rav S.R. Hircsh (Bema’aguelé Chana I p. 172) observe que lorsque l’on entend le verbe « vayitser » prononcé, c’est un seul « youd » que l’on entend; l’autre reste silencieux. Ainsi en est-il de la personnalité humaine : elle est toujours double même si l’une de ces deux dimensions prend le dessus sur l’autre. L’homme qui a su s’élever dans la Torah n’en conserve pas moins son instinct du mal qu’il doit toujours combattre ; l’individu qui a fauté et chuté n’a pas encore vu s’éteindre en lui l’étincelle de bien qui l’habite quelque part. La présence de ces deux « youd » renvoie donc à cette tension permanente qui anime l’être humain ; et qui de fait de chaque instant un nouveau défi.

 

 

Tel un enfant qui grandit…

 

Les fêtes qui scandent le mois de Tichri correspondent à un processus bien particulier, celui de l’enfant qui grandit. Nous nous inspirons d’un bel enseignement de Rabbi Menah’em Mendel de Strizov pour vous présenter la correspondance suivante : 

Roch Hachana est le jour anniversaire d’Adam. Quand un nourrisson voit le jour, il faut le nourrir, lui mettre en bouche du lait. A l’âme qui naît, on met en bouche le chofar, tel un biberon ainsi que les mots des Zikhronot, Malkhouyot et Chofarot. 

A Kippour, les enfants d’Israël sont comparés à des anges à l’instar des petits bébés qui sont tels de petits chérubins. L’enfant a besoin d’un environnement serein pour se développer. Ses parents lui préparent, avec beaucoup de soin et d’amour, sa chambre. La chambre de cette âme qui naît, c’est la souka.

L’enfant grandit et apprend à tenir en main des hochets, des objets. Ainsi, le peuple juif tient en main le bouquet de loulav.

Enfin, l’enfant apprend à marcher, à courir. C’est le peuple juif qui s’en va danser avec la Torah, à Sim’hat Torah.

Moed tov lekoulam !

 

 

De la lumière partout !

 

Durant la fête de Soukot, d’immenses réjouissances animaient le Temple de Jérusalem. On y allumait des candélabres (menorot) hauts de 25 mètres de sorte qu’il n’y avait pas une seule cour de Jérusalem qui ne soit pas illuminée (Souca 51a et Rachi). La Guemara (Souca 53a) ajoute que les lumières qui brillaient dans l’enceinte sacrée permettaient aux femmes de trier le blé, opération qui nécessite beaucoup de lumière et de minutie. Rabbi Pin’has Mena’hem de Gour (Pené Mena’hem IV p. 11) rapporte que ce tri constituait le tikoun, la réparation de la faute primordiale puisque le fruit défendu est identifié au blé (Sanhédrin 70a) et qu’il est défini comme étant celui de la confusion entre le bien et le mal ; et qui de fait nécessite un tri pour ne retenir que le bien. A la lumière de la Torah provenant du Temple, la femme procède au tri du blé pour en chasser toutes les impuretés. 

C’est peut-être de cette possibilité de « réparation » que surgit la joie manifestée au Temple ; contrairement à la faute qui provoqua la survenue de la tristesse : « Dans la tristesse, tu la mangeras [la production de la terre] tous les jours de ta vie » (Gen 3, 17). On comprend ainsi que la joie de Soukot ne peut survenir qu’à la suite des jours de techouva.

 

 

D’une génération à l’autre

 

Un verset de Haazinou énonce : « ‘Hadachim mikarov baou/Des nouveaux sont arrivés d’à côté, lo séaroum avotekhem/vos pères ne les avaient pas envisagés ». Le ‘Hatam Sofer (Commentaire V p. 134) explique cette phrase du cantique ainsi : la conservation du niveau de religiosité d’une génération à l’autre constitue une problématique centrale dans l’éducation juive.

Des parents peuvent penser que même si leurs enfants ne suivent pas en tous points leur chemin, ils resteront fortement attachés au judaïsme car – s’imaginent-ils – l’édulcoration de l’identité religieuse, la perte du sentiment d’attachement à la Torah, ne peuvent qu’être réduites, minimes, d’une génération à l’autre. Or ce n’est pas ce qui se passe. Il y a des parents très attachés au judaïsme et dont les enfants lâchent tout ou en partie conséquente. Une multitude de facteurs peut expliquer cette crise, cette rupture de la transmission : une pédagogie défaillante, avoir pensé que les choses se feraient d’elles-mêmes, de malheureuses rencontres, des règlements de compte (certaines études sociologiques ont ainsi montré que des enfants règlent leur compte avec leurs parents en s’en prenant à ce qui fait mal, la religion). Et puis, on ne maîtrise pas tout.

C’est ce que le verset dit : de nouvelles générations sont arrivées ; elles viennent de juste à côté ; c’est la deuxième génération par rapport à la nôtre ; cette génération est nouvelle, on ne la reconnaît pas, on ne s’y reconnaît pas. Cela, vos pères ne pouvaient pas se l’imaginer.

La Torah nous met en garde ici : c’est l’enseignement d’une Torah vivante, vraie, enthousiaste, intelligente, quotidien, dans la cohésion familiale, qui permet de mettre le maximum de chances de notre côté, de nous assurer que la génération juive qui vient saura se montrer fidèle à notre histoire, à notre mode de vie spécifique, à notre vocation.

 

 

La Teroua’ ou La symphonie des amitiés

 

Nous réfléchissons aujourd’hui au troisième type de sonnerie du chofar : la teroua’. Ce terme est en lien avec le verbe « leharia’ », entonner un chant, produire un son, sonner. Mais « leharia’ » vient aussi de « réa’ », un ami. « Leharia’», c’est devenir l’ami de. Elaboration d’un lien de proximité.

« Hariou’ laChem kol haarets » (Psaume 98, 4) : « Que toute la terre entonne un chant ! ». Autre traduction : « Que toute la terre devienne l’amie de HaChem ! ».

Dans le texte biblique, le terme « réa’/ami » désigne le prochain et aussi D.ieu (cf. Rachi sur Chabbat 31a). 

La teroua’ est composée de neuf petits sons. C’est dans les petits gestes de la vie de tous les jours que l’on exprime sa proximité avec ses amis et avec l’Ami. 

La « Teroua’ » ou La symphonie des amitiés…

 

 

Sur « Chevarim »

 

Concentrons-nous aujourd’hui sur « Chevarim », le deuxième type de sonnerie du Chofar. Chevarim vient de la racine CH,V,R qui veut dire : briser, morceler. Ce son est semi-brisé. Il exprime une autre brisure, celle qui n’est ni visible ni audible, une brisure intérieure et silencieuse, la brisure du cœur. 

La sonnerie du Chofar s’élève ainsi accompagnée de nos sentiments les plus profonds : « HaChem est proche des brisés de cœur » (Psaume 35, 19), « Le cœur brisé et contrit, Elokim, Tu ne dédaignes pas ! » (Ps. 52, 19), « Il rétablit les brisés de cœur et panse leur tristesse » (Ps. 147, 3). Ces versets montent à l’esprit, telles des suppliques adressées au Ciel.

Un autre sens du terme « chevarim », « chéver » au singulier, nous est dévoilé par un verset du livre des Juges (7, 15) : « Lorsque Guid’one entendit le récit du rêve et son explication/chivro… ». 

Le terme « chéver » désigne donc l’interprétation correct, l’explication, l’explicitation, en l’occurrence d’un rêve.

Or, dans le fameux texte « Ounetané Tokef », il est dit de l’homme qu’il est tel « un rêve qui s’envolera », tel un rêve du point de vue de son évanescence, un rêve mystérieux, si énigmatique.

Avec la sonnerie des « chevarim », nous demandons donc aussi, à HaChem de nous éclairer, au moins un peu, sur ce « rêve s’envolant » que l‘homme constitue. 

 

 

Des fenêtres, vite ! 

 

Ah ! Les fenêtres ! On ne les a jamais autant recherchées, en ces jours qui précèdent Roch Hachana, dans les espaces où l’on va prier. Et si ces fenêtres sont nécessaires du point de vue sanitaire en cette période de pandémie, sais-t-on que la halakha prescrit que les maisons de prière en soit dotée ? (Cf. Choul’han Aroukh, Ora’h ‘Haïm 90, 4).

Grâce à la fenêtre, on peut contempler le ciel, s’émerveiller de la voute céleste été prier dans un état d’exaltation. Grâce à la fenêtre, il nous revient au cœur le devoir de prier pour ceux et celles qui se situent encore à l’extérieur. Grâce à la fenêtre, la maison de prière ne donne pas l’impression de constituer un espace clos, fermé sur lui-même. De l’autre côté, une Présence discrète écoute. Ah ! Ces fenêtres qui donnent sur la pensée de l’Etre !

L’actualité sanitaire offre un nouveau sens aux fenêtres des synagogues.

 

 

Demain…

 

Quand le Temple fut saccagé par les flammes, et que seules des pierres calcinées en portaient la mémoire, nos ancêtres ont dû se dire que de lendemain, il n’y en aurait plus.

Quand les juifs ont été violentés, chassés, exilés, déportés, par les légions de Rome, nos pères ont certainement pensé que de lendemain, il n’y en aurait plus.

Quand les maîtres de la Michna ont été torturés, exécutés ; que de toute part, la Torah était menacée, les juifs ont sûrement imaginé que de lendemain, il n’y en aurait plus.

Quand les juifs, convertis en esclaves, quittèrent la terre promise ; et que silencieusement, ils pleuraient, ils se lamentèrent : de lendemain, il n’y en aurait plus.

Et pourtant, des lendemains, il en eut ; des heureux, des moins heureux. Néanmoins, nous n’avons jamais désespérés voir des lendemains qui chantent.

Et même si aujourd’hui, les temps ne sont pas aisés, il nous revient le devoir de préparer « demain », de former les générations juives de demain, dans la joie d’une Torah authentique, ne se vendant pas aux caprices de la mode.

C’est aussi pour assurer que demain puisse advenir qu’il nous faut préserver la santé de tous : Massékha / Masque ; ‘Hitouï / Lavage, Désinfection, Ri’houk / Distanciation.

Le Rav Shlomo Aviner fait observer que les initiales de ces trois mots hébraïques forment le mot « MA’HAR », Demain…

 

 

Des masques qui ne tombent pas (20 juillet)

 

Ce fut donc aux alentours de Pourim que tout a commencé à devenir sérieux et menaçant pour la France. Ce fut aux environs de Pourim que de nombreuses contaminations se produisirent et que déjà, des appels s’étaient fait entendre pour demander l’annulation des rassemblements non nécessaires.

A l’issue de Pourim, on ne rangea pas les masques pour l’année suivante comme à l’habitude. Enfin, ceux-là, on les rangea et on en sortit d’autres…, des masques moins colorés, moins festifs mais ô combien utiles.

Le jour de Pourim est jour de tsédaka : on donne à qui tend la main sans poser la moindre question. Les masques portés par les uns et les autres préservent la dignité de celui qui se trouve dans le besoin. La S.A. ou société anonyme assure ainsi l’anonymat de la personne qui donne et de celle qui bénéficie. 

Aujourd’hui, il n’est plus question de dignité mais de santé publique. Les masques protègent la santé de tous. « Protégez-vous les uns les autres ! » lit-on sur les murs de Paris. Tel un bouclier face à l’ennemi, ces masques ne doivent pas tomber.

 

 

Vivent les masques (13 juillet)

 

Ce n’est pas Pourim mais l’on doit porter des masques, des masques dont il est vrai qu’ils ne recouvrent pas la totalité du visage et qui n’ont pas fonction de le dissimuler.

Dans ses Caractères, La Bruyère écrit que « la différence d’un homme qui se revêt d’un caractère étranger à lui-même, quand il rentre dans le sien, est celle d’un masque à son visage ». L’homme qui adopte un caractère différent du sien, de celui qui est naturel pour lui, est tel un homme qui porte un masque sur son visage. On entend la critique d’un naturel caché sous d’autres traits. Oui mais si le caractère est mauvais, s’il est nocif et destructeur, l’adoption d’une posture meilleure est louable. Progressivement, l’artificiel deviendra une seconde nature, puis la première, à l’image d’un masque noble qui sculpte avec finesse le visage qui le porte. C’est pourquoi en langue hébraïque, le verbe « lehit’hapesse » signifie : se déguiser, et aussi, se mettre en quête de soi. A force de faire semblant d’être empli de bonté, on le deviendra !

Et si ces masques que nous portons en cette période pandémique nous faisaient réfléchir, notamment en les enfilant et les retirant ? Que souhaitons-nous cacher ou mettre à l’abri du regard des autres ? Que sommes-nous disposés à révéler de nos pensées et de notre être profond ? Masque de fer ? Non, masque de savoir-faire ou plutôt de faire savoir à soi-moi ce que l’on est vraiment. 

 

 

Si je suis là… 

 

Du 17 tamouz au 9 av, le peuple juif replonge dans l’antique passé d’Israël qui a vu le Temple de Jérusalem partir en fumée et son peuple, partir pour l’exil. C’est une période sombre, endeuillée, à laquelle sont associés les trop nombreux épisodes sanglants de l’histoire juive. 

Il convient de rapporter la belle explication du Rav Rubinstein (Cheérite Mena’hem 4, p. 250-1) sur les propos du grand Maître de la Michna, Hillel haZakène, prononcés au cœur des immenses démonstrations de joie, offertes au Temple, à l’occasion de la fête de Soucot : « Im ani kane, hakol kane, im eyn ani kane, mi kane, si je suis ici, tout est ici mais si je ne suis pas ici, qui est ici ? » (Souca 53a). 

En assistant à l’impressionnante joie de Bet hoChoéva de Soucot, Hillel ne pu s’empêcher de regarder au loin et de voir, avec les yeux de son esprit, la prochaine destruction du Temple. Hillel a alors tenté d’expliquer au peuple que la joie n’avait pas besoin de trouver sa source dans l’édifice lui-même. Afin de fortifier et d’encourager les siens, au cœur même du Temple encore bâtit, Hillel explique que la joie essentielle est celle de considérer D.ieu dans sa vie et que, dés lors, la joie devient autonome de l’époque et de l’espace. Le « ani, Je » désigne, dans la formule de Hillel, le Créateur qui, par définition, est l’Unique Existant.

« Si le « Je » est ici », si D.ieu est là, avec toi, « tout est ici », le néant de l’âme ne pourra pas t’atteindre. Mais« si le « Je » n’est pas ici », c’est-à-dire ici aussi, dans le Temple, « qui est ici ? »…

 

 

A la recherche de l’odorat perdu

 

Lors de notre dernière réflexion du moment, nous avons évoqué le symptôme de la perte du goût consécutif au virus. Cette perte concerne également l’odorat. Les roses vous offrent leurs vives couleurs mais leur parfum doux et délicat vous échappe.

Le sens olfactif est le plus évocateur des sens. Son accès au cerveau est des plus rapides. Dans la tradition juive, l’odorat a un sens bien particulier : Rabbi Tsvi Elimélekh de Dinov (Bené Yissasskhar II 130b, 131a) observe qu’il est le seul des cinq sens à ne pas avoir été mentionné dans le cadre de la faute originelle d’Adam et de ‘Hava. Place singulière au commencement de l’histoire. A la fin aussi puisque le verset d’Isaïe dit (11, 3) nous parle du Machia’h qui rendra la justice : « Il sentira la chose grâce à sa crainte de D.ieu ; il ne jugera pas selon la vision de ses yeux, il ne réprimandera pas selon ce que ses oreilles entendront ». Il en sera fini de juger la réussite ou l’échec selon ce que l’on voit ou entend. Il en sera fini de cette société où ce qui importe être d’être vu ou entendu. Le « M’as-tu vu ? », le « M’as-tu entendu ? » ne seront plus en odeur de sainteté. Le Machia’h sentira les choses car il sera animé de crainte de D.ieu c’est-à-dire de la Présence de D.ieu à l’esprit de façon permanente. 

Cette perte de l’odorat qui frappe l’humanité ne pointe-t-elle pas cette absence de la dimension messianique qui marque notre monde ? Que les suaves et exquises odeurs reviennent vite !

 

 

A la recherche du goût perdu

 

L’un des symptômes les moins graves du virus est la perte provisoire de l’odorat et du goût. Le monde, pour celui qui est touché par cette maladie, a perdu de son parfum et de ses arômes. Plus de goût, plus d’odeur, plus d’évocation ; la madeleine proustienne est oubliée, tombée dans son thé. Nous voici arrivés dans un monde sans saveur, en hébreu sans « ta’am ».

Or, il se trouve que le mot « ta’am » désigne également le sens, la signification, la raison d’une chose. La société humaine moderne, munie de tant d’intelligence et d’ingéniosité, perdue dans l’obsession des sens, se pose-t-elle la question du sens ? La science explique le « comment » (enfin, elle essaye) mais ne s’aventure pas dans le pourquoi. Elle ne le veut ni ne le peut.

Les exhausteurs de goût (ta’am) sont monnaie courante dans la cuisine industrielle ; ils sont au goût du jour. Mais le sens (ta’am) de la vie est une thématique qui ne rencontre pas de succès. On pense évacuer la question du sens par celle du goût. Et voilà que le goût est frappé. Et voilà que la question du sens revient tel un boomerang. 

On dit des goûts et des couleurs qu’ils ne se discutent pas. Et pourquoi pas ? Discutons des goûts et affirmons notre préférence pour le sens !

 

 

Du phénomène « Zoom »… 

 

Zoom a rendu bien des services, notamment celui de permettre de conserver un lien avec des gens isolés. Zoom semble être d’une redoutable puissance, notamment en termes de conquête de l’espace. En effet, la dimension de l’espace a été pulvérisé : en pianotant quelques numéros, des personnes habitant aux quatre coins de la terre se rencontrent, se voient et communiquent. Efficacité incontestable de la technologie donc de l’intelligence humaine. Oui mais là où des hauteurs sont atteintes, surgissent aussi, souvent, orgueil et suffisance. La gigantesque leçon d’humilité infligée à l’humanité, en raison de la pandémie, ne saurait être vaine. 

Zoom sur un verset ! Dans le chapitre deux du livre de Devarim, la Torah nous parle d’un peuple appelé « zamzoumim », soit un nom basé sur la répétition de la racine « ZM », qui a donné « zima » et qui signifie une pensée fondée sur la ruse et la stratégie (cf. ‘Hezkouni dur Deut 2, 20). Les commentateurs (Zikné Ba’alé Tossefot) écrivent qu’il s’agissait d’un peuple puissant, sûr de sa force et de son intelligence, mais peuple qui disparut ensuite. L’ivresse du pouvoir précipite dans les abîmes même et surtout les plus puissants. La pensée stratégique s’oppose à la pensée éthique, à la pensée juive. C’est pourquoi c’est en toute éthicité que nous devons approcher le « phénomène zoom » et toutes les révolutions qu’il entraîne.

Zoom, c’est une vieille histoire !

 

 

Quand le cadet est le premier…

 

La cérémonie d’investiture des léviim constitue un point de rupture dans l’histoire des enfants d’Israël et, dans le même temps, cette mise en fonction des léviim poursuit un mouvement initié bien plus tôt dans l’histoire.

L’intronisation des léviim en tant que tribu préposée au service de D.ieu constitue un point de rupture puisqu’à l’origine, la tribu sacerdotale devait être composée des premiers nés de toutes les tribus d’Israël. La tribu des prêtres était censée représenter une supra-tribu. Mais, à cause de leur participation à la faute du veau d’or, les premiers nés perdirent leur vocation. Le verset dit bien (Nb 8, 16) à propos des léviim qu’ils sont consacrés à D.ieu en lieu et place des premiers nés. Les léviim n’avaient pas participé à la faute du veau d’or.

Le cadet prend la place de l’aîné. En cela, la nomination des léviim constitue continue un mouvement initié dès le récit de la vie des patriarches : Isaac et non Yichmael poursuivra l’œuvre d’Abraham ; Jacob et non Esaü sera le successeur d’Isaac ; Joseph, l’avant dernier né sera considéré comme premier né puisque ses enfants disposeront d’un double territoire en terre promise (Menaché et Ephraïm) ; Ephraïm le cadet sera placé en avant par rapport à son frère aîné Menaché ; le père de la lignée davidique n’est pas Perets, premier de Yehouda, mais Zara’h ; Moché reçoit la Torah et non Aharon, âgé de trois an de plus. Le lévi prend la place du premier né.

Le Rav Rubinstein (Cheérit Mena’hem II p. 128-9) explique ce passage en développant l’idée selon laquelle ce n’est pas la naissance qui détermine les destinées et les vocations mais les efforts, la prise de conscience et la volonté. Tout n’est pas joué par la naissance. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Yaacov a utilisé tous les stratagèmes pour racheter à Essav le droit d’aînesse, comme pour signifier qu’une vocation est un élément de vie qui s’acquiert.

 

 

Etre touché, mais pas physiquement

 

Sur les panneaux publicitaires des arrêts de bus parisiens, on peut lire en ce moment : « A Paris, on se salue sans se toucher ! ». Cette formule me rappelle ce qu’une dame m’a rapporté, il y a quelques mois : elle rencontre, un jour, dans le cadre de retrouvailles familiales, un monsieur observant les halakhot relatives à la retenue des contacts physiques entre hommes et femmes. Il lui explique : « On n’a pas besoin de toucher pour toucher » c’est-à-dire qu’il n’est pas nécessaire de toucher physiquement pour toucher au cœur. La formule l’a marquée ; moi aussi. Je l’en remercie bien vivement.

Se saluer sans se toucher, geste barrière, imposé à la société par la pandémie, invite ainsi à créer un nouveau type de sociabilité, une sociabilité sans contact physique, une sociabilité plus distante à première vue mais non pour autant moins solide. Au contraire, se produit ici l’élaboration d’une sociabilité moins conventionnelle, peut-être plus respectueuse, plus sincère. Les gestes galvaudés font parfois, souvent, oublier la nécessité d’une communication vraie. 

Au moment de la révélation sur le Sinaï, les hébreux n’avaient pas le droit de toucher à la montagne (Ex 19, 12), marque de respect. Ne pas toucher son semblable, c’est le considérer lui aussi comme un espace de révélation…

 

 

Les gestes barrières

 

Ah, ces gestes barrières ! Apprentissage d’une nouvelle démarche, d’une gestuelle nouvelle, d’une manière de vivre différente. Barrière contre la contamination, contre la contagion. Chacun est devenu un danger pour l’autre. Il faut le protéger. Il faut se protéger. Nous sommes passés de l’autre côté de la barrière. Que ce soit du bon côté !

La notion de gestes barrières n’est pas étrangère au Judaïsme. Il n’y a qu’a penser à la Michna des Pirké Avot que nous lirons ce Chabbat : « Construisez des barrières autour de la Torah » ; injonction déduite d’un verset biblique qui enjoint de protéger la Loi de la Torah par un certain nombre des règle et d’institutions. Leur objectif est d’éloigner le risque de transgression à la Loi. Ce sont les lois rabbiniques qui considèrent le risque de confusion ou d’entrainement. L’une des idées des lois barrières est de s’éloigner de la ligne rouge, de considérer la lettre et aussi l’esprit de la loi. Nous aimons la Torah ; donc nous la protégeons !

Par exemple, au jour du Chabbat, il est interdit par la Torah de semer c’est-à-dire d’entreprendre quelque travail que ce soit qui va favoriser la pousse d’une graine ou d’une plante. La loi rabbinique défendra de se laver les mains au-dessus de plantes.

Tiens ! Se laver les mains, voilà un geste barrière contre la pandémie, geste sur lequel nous reviendrons SDV, dans nos réflexions du moment.

Kol touv lekoulam !

 

 

Elokim a parlé !

 

« Elokim a prononcé toutes ces paroles… ». C’est Elokim qui a prononcé toutes ces paroles, les Dix Paroles contenant les 613 mitsvot. 

La Guemara (Nedarim 81a) cite le verset de Jérémie (9, 11) : « Pour quelle raison le pays a-t-il été perdu ? » et la Guemara répond : « C’est car on ne récitait pas la berakha avant d’étudier la Torah ». Le Rav Hirsch (Bema’aguelé Chana IV p. 61) explique qu’étudier la Torah sans réciter la berakha avant, cela revient à déconnecter la Torah de HaChem, cela revient à l’approcher telle une science parmi les sciences, telles une matière parmi les matières, sans lui conférer une importance particulière. Oublier HaChem quand on étudie la Torah, c’est laïciser l’objet de l’étude.

C’est pourquoi le Midrach Chemot Rabba (30) enseigne que si un homme étudie l’exégèse, la loi, l’homélie mais n’est pas habité par la crainte de la faute, il n’a rien accompli. Une étude détachée du questionnement moral n’a pas de sens. Cette crainte de la faute est indissociable de la présence d’Elokim à notre esprit. 

 

 

Je suis là et là…

 

Que ce message vous trouve en bonne santé !

Qu’il est étrange ce monde, vous en conviendrez, ce monde nouveau dans lequel ma présence se dédouble ! Je suis là, dans mon foyer, devant un écran ; et cet écran, telle une porte ouvrant sur un autre espace, me conduit ailleurs, dans une autre maison, dans un autre intérieur.

Zoom ou le secret d’ubiquité : je suis là et ailleurs. Depuis mon intérieur, je pénètre dans un autre ; d’une salle à manger à une autre en un clic, d’un salon à un autre en un clin d’œil. 

Etre ici et là, simultanément. 

Cette pratique n’est pas pour un juif une idée innovante. Vivre dans deux mondes, nous le faisons depuis 3500 ans. Nous vivons dans ce monde matériel en nous fondant sur des critères qui appartiennent à un autre monde ; mode de vie auquel nous avons eu accès par la Révélation au Sinaï et son contenu expliqué par les maîtres et sages des générations. Nous marchons sur terre mais regardons vers le ciel. Nous travaillons dans ce monde mais nous construisons celui qui vient.

Dans une vie juive intégrale, authentique, il n’y a pas d’écran entre les deux mondes : la Torah habite chaque geste, chaque acte de l’existence. La Torah, c’est du Ciel déposé sur terre.

Vous avez dit « zoom », j’y entends « froum » ! 

 

 

L’échographie et Chavouot

 

Après vous avoir entretenu, hier, des papillons, je m’en vais, chers lecteurs, vous dire quelques mots sur l’échographie. Oui, vous avez bien lu. Pourquoi évoquer, à vos esprits, l’échographie ? Patience… Je note quelques graphes et vous entendrez mon intention.

L’échographie – comme son nom l’indique – est une technique d’imagerie basée sur la conversion des ultrasons en image. Les ultrasons envoyés sont réfléchis par la matière, répondant ainsi au principe de l’écho, et forment une représentation sur un écran. Le son est donc traduit en image. Ce phénomène appartient à la catégorie existentielle de révélation. En effet, un embryon par exemple dont on connaissait l’existence et seulement l’existence, apparaît soudain sur l’écran. Le son est ainsi utilisé pour visualiser une image. Mais pourquoi vous faire état de ce procédé ingénieux ?

C’est qu’il va nous permettre de mettre en relief un verset décrivant la révélation de HaChem sur la montagne du Sinaï ; verset qui rappelle que les enfants d’Israël « ont vu les voix », ces voix qui retentirent quand le Créateur Se manifesta. La Présence de D.ieu est dissimulée dans ce monde matériel ; elle n’est pas visible par nos sens. Au mont Sinaï, l’invisible est devenu non pas visible (D.ieu n’est pas matériel) mais perceptible. Les enfants d’Israël y ont vu, avec les yeux de l’esprit, ce que les voix célestes clamaient. Ils comprirent que ce qui se présente aux yeux de chair ne constitue certainement pas la réalité ultime. Ils saisirent derrière une absence apparente, une Présence bienfaisante et salutaire.

Ces voix clament certainement encore. Pour les capter, il faut se concentrer et tendre l’oreille, toute l’oreille… Que nous puissions entendre et percevoir, en somme être des échographes de l’essence de la vie !

 

 

Les papillons et Chavouot

 

Cher lecteur,

Que ce message te trouve en bonne santé !

Souffre, quelques instants, que j’évoque, une fois n’est pas coutume, les papillons. Oui, tu as bien lu : les papillons…

La vie physiologique est faîte d’évolution. C’est un processus complexe qui s’élabore pour qu’une chenille devienne papillon. C’est là un cas rare où à la naissance, des petits ne ressemblent pas à leurs parents. Tout le premier pan de la vie de la chenille consistera alors à se transformer en chrysalide, puis en papillon. Le petit être ressemble enfin à son parent. Pourquoi les choses se passent-elles ainsi ? Qui sait ? La science décrit mais elle n’explique pas. En tout cas, l’effort accompli par la force naturelle de la chenille la pousse à être, en tout point, semblable à ses ascendants.

Cela peut-il servir d’in