Les sidrot du rabbin Milewski

Confession et alphabet


Nous avons expliqué que les mois d’Elloul-Tichri renvoient au processus qui part de aleph à tav c’est-à-dire à ce cheminement qui permet de recommencer les choses à leur début.

Aux mois d’Elloul et de Tichri, lors de la récitation des seli’hote, on récite la confession dont les verbes énoncés suivent l’ordre alphabétique (Achamnou, Bagadnou, Gazalnou…).

Ainsi, la reconnaissance formelle de chacun des actes énoncés et l’engagement à ne pas les réitérer, permet de construire un édifice nouveau. Chaque lettre est telle une pierre posée à l’édifice.

La confession n’est pas – comme certains ont pu l’écrire – l’expression de la haine de soi mais, au contraire, la formidable occasion de se reconstruire.

 

De Aleph à Tav ! Tamouz et Av ; Elloul et Tichri


Deux couples de mois aux significations opposées : Tamouz et Av évoquent la destruction du Temple. Elloul et Tichri appellent à la reconstruction.

Tamouz commence par un « tav », la dernière lettre de l’alphabet. Av commence par un « aleph », la première lettre de l’alphabet. Tamouz-Av est un processus qui conduit en arrière ; il faut tout recommencer depuis le début.

Elloul commence par un « aleph », la première lettre de l’alphabet. Tichri commence par un « tav », la dernière lettre de l’alphabet. Elloul-Tichri est un processus qui mène en avant, sur le chemin de la reconstruction, chemin balisé par la Torah et ses mitsvot.

De « Aleph » à « Tav »…

 

De l’inachevé


Le tsitsit est un vêtement duquel des fils pendent des quatre coins.

Des fils de ce type font penser à un vêtement qui n’est pas terminé.

Le tsitsit est l’inachevé que le fidèle porte en lui.

Il est ainsi poussé à parachever le monde par le biais des mitsvot de la Torah qui permettent de « réparer le monde ».

 

L’Evénement fondateur !

 

La fête de Chavouot célèbre un événement unique de l’histoire humaine : la révélation de D.ieu sur la montagne du Sinaï et la promulgation de la Torah.

Ce dévoilement constituait la finalité de la sortie d’Egypte et le point de départ de la vocation religieuse et spirituelle du peuple juif. La scène fut marquante, grandiose, unique.

Le Midrach (Chemot Rabba 29, 9) relate : quand D.ieu donna la Torah, le silence avait envahit le monde : les oiseaux ne chantaient plus, les vagues de la mer ne mugissaient plus, les humains ne parlaient plus ; et c’est au cœur de ce silence que surgit de l’infini, la voix clamant « Je suis HaChem ton D.ieu qui t’a fait sortir de la terre d’Egypte» comme si l’imposante voix divine n’était audible que dans le silence obtenu dans l’esprit de l’homme.

Evénement unique dont la recension a été transmise de génération en génération, révélation à caractère collectif. C’est tout un peuple qui y a assisté.

Moché monta ensuite sur le mont Sinaï pour apprendre de D.ieu, la Torah, les normes qui formeraient la trame fondamentale de la vie juive (Torah Ecrite et Torah Orale). Le ciel s’est posé sur la montagne, enseignent les maîtres.

La Torah ne résulte donc pas de l’histoire ; elle n’est le fruit d’aucune intelligence humaine ; elle est un « ailleurs », une antériorité au monde, inscrite sur du parchemin, un infini proposant aux humains de les délivrer de leur misère, de leur angoisse.

 

Pas de spectacle ni de représentation !

 

La première partie de notre sidra décrit le service du Kohen Gadol, dans le Temple et dans sa partie la plus sacrée (le Kodeh haKodachim), au jour de Kippour.

Lorsque le Kohen Gadol pénètre dans le Saint des saints, il y entre seul. « Aucun homme ne sera présent dans la tente d’assignation quand le Kohen Gadol entre dans le Saint des saints » dit le verset.

On imagine bien que la foule – qui de toute façon ne pouvait accéder à cet espace du Temple – aurait bien aimé suivre le Grand Prêtre, l’épier, l’observer, voir ce qu’il faisait et comment il le faisait. Mais pour le coup, la curiosité n’était pas satisfaite. En plus du jeûne, elle restait sur sa faim.

C’est seul que le kohen Gadol entrait dans le Saint des saints.

Le rituel, en ce jour si particulier, n’avait pas vocation à devenir une représentation ou un spectacle.

Le Kohen Gadol accomplissait sa mission en toute discrétion; le vécu intérieur du peuple était ainsi sauvegardé.


Os et Essence

 

Dans le passage de la Torah qui sera lu au septième jour de Pessa’h, la Torah rappelle: « Et Moché pris les ossements (‘atsmot) de Yossef avec lui » (Chemot 13, 19) réalisant ainsi la promesse formulée par les hébreux à Yossef de ne pas le laisser en Egypte quand ils en sortiront.

Un Maître a expliqué ce verset ainsi : Moché a pris avec lui l’essence de Yossef (‘étsem signifie : os et essence), c’est-à-dire ses prédispositions et ses caractéristiques intrinsèques. Moché a appris de Yossef comment diriger le peuple et comment assurer sa subsistance dans les moments difficiles (Mayéna chel Torah). Rappelons en effet que Yossef a nourrit l’Egypte pendant les années de famine, et que Moché va être confronté à la question de la nourriture dans le désert. « C’est par le mérite de Moché que la manne est tombée dans le désert » affirme le Talmud. Moché relie le ciel à la terre au point de permettre au ciel de produire du pain.

Dans certains textes bibliques (cf. par exemple Proverbes 9, 5), le pain désigne la Torah, nourriture de l’âme et de l’esprit. En période de famine spirituelle – mais encore faut-il en être conscient -, il nous appartient de revenir à table (le code de la loi juive s’appelle le « Choul’han Aroukh » ou « la table dressée ») afin de retrouver notre essence et de la faire briller.

 

D’ici à là !

 

« Cette année, ici. Pour l’année qui vient, sur la terre d’Israël. Cette année, asservis. Pour l’année qui vient, libres/bené ‘horine ». Cette formule figure en introduction à la Hagada de Pessa’h. Malgré sa simplicité apparente, elle suggère un processus historique qui ne ressemble en rien aux schémas classiques de l’histoire en général. La vision hébraïque de l’histoire n’est pas forcément une avancée lente et progressive vers le messianisme. L’histoire peut basculer pour le bien en un instant.

« Cette année, ici et asservis » et déjà « l’année prochaine, là-bas et libres ». Incursion de la puissance infinie du Créateur qui suggère la possibilité de l’immense révolution messianique disposée à devenir réalité à la seconde même. 

Il nous faut encore ajouter que la fin de l’exil, de la diaspora, le bouleversement spatial annoncé – celui que l’on appelle : le retour à la contrée promise – est indissociable de sa dimension spirituelle. En effet, quand les Sages utilisent des termes, il faut leur conférer le sens qu’ils entendent eux-mêmes. Or, « bène ‘horine » ne renvoie pas à la liberté politique puisque la tradition talmudique nous rappelle qu’il n’est de « bène ‘horine », d’individu libre que celui qui s’occupe de Torah. Celui pour lequel la Torah constitue son univers se met en condition de pouvoir s’arracher à sa condition terrestre, de se rattacher à l’Infini qui surpasse toutes les limites du monde matériel dans lequel nous vivons.

Celui qui s‘engage pleinement, sincèrement, dans la Torah se libère de la dimension finie du corps et de son fonctionnement psychologique mécanique. « Cette année, asservis par l’instinct du mal, par une vision étriquée de la vie, par sa subjectivité égocentrique ». « Pour l’année à venir, sur la terre de toutes les promesses, inondés de lumière divine, libérés du mal ». D’une année à l’autre, c’est un bouleversement radical qui est attendu pour le salut individuel et collectif.

 

 

Des blancs…

 

« Lorsque se formera sur la peau d’un homme seette ou sapa’hate ou bahérète…, il sera emmené vers Aharon, le kohen ou vers l’un des ses fils… » (Vayikra 13, 2).

Ces trois termes désignent des taches blanches apparaissant sur la peau.

En fait, ces trois mots font référence non à trois, mais à quatre taches. En effet, le mot sapa’hate ne désigne pas une tache particulière mais signifie : quelque chose de secondaire (comme dans I Samuel 2).

Le verset se comprend ainsi : « Lorsque se formera sur la peau d’un homme seette, ou sapa’hate ou tache dérivée, secondaire, ou bahérète… il sera emmené vers Aharon, le kohen ou vers l’un des ses fils… ».

Comme le terme « sapa’hate » est mentionné entre seette et bahérète, il est en quelque sorte mis en facteur. Sapa’hate désigne donc deux taches dérivées, l’une de seette et l’autre de bahérète.  Il existe donc quatre types de taches. Toutes sont de couleur blanche :

– La bahérète est une tache blanche comme la neige. C’est le plus blanc des blancs.

– Seette est blanche comme la laine blanche.

– La tache dérivée de bahérète est blanche comme la chaux utilisée pour le Sanctuaire. La Michna de Midot (3, 4) enseigne en effet qu’on blanchissait les murs du Temple à la chaux, tous les ans, avant Pessa’h.

– La tache dérivée de seette est blanche comme la membrane qui se situe sous la coquille de l’œuf (cf Michna Nega’ïm 1, 1 et commentaires).

Le blanc annonce l’impureté, ce qui est curieux car le blanc est traditionnellement lié à la pureté : «  Venez, réconcilions-nous, dit l’Eternel ! Vos péchés fussent-ils comme le cramoisi, ils peuvent devenir blancs comme neige ; rouges comme la pourpre, ils deviendront comme la laine » (Isaïe 1, 18).

Nous pouvons peut-être proposer d’expliquer qu’à travers cette loi, la Torah invite l’individu qui se considère pur et sans manquement à prendre du recul vis-à-vis de cette supposée perfection, à se méfier de l’innocence qu’il s’attribue et des qualités qu’il se prête.

Un individu peut être blanc comme la neige mais la neige fond à la chaleur. Le feu de l’instinct peut surgir à n’importe quel moment. Le combat contre son animalité n’est jamais totalement gagné.

Un homme peut être blanc comme la laine mais la laine peut être teinte selon les besoins. La tentation de l’intérêt pour soi, du gain pour sa personne, peut éteindre la prétendue pureté.

Un individu peut être blanc comme la chaux avec laquelle on blanchissait les murs du Temple, mais l’enduit était annuel. Le temps qui passe entraîne la formation de fissures dans cette irréprochabilité. Pour que celle-ci subsiste, le juif doit constamment l’alimenter.

Un homme peut être blanc comme la membrane de la coquille de l’œuf. Mais un œuf est fragile et peut se casser, la membrane disparaître. Dans le cadre moral, la certitude de soi, la certitude en soi est une illusion. « Ne crois pas en toi ! » enseignent les Pirké Avote.

Parfois, le blanc est une illusion à l’instar de Lavan, le beau-père de Ya’acov dont le noir habitait le cœur alors qu’il porte le nom de la couleur blanche. D’où la nécessité, à l’approche de Pessa’h, d’un petit « coup de chaux » sur notre cœur. 

 

Entre une consommation et une autre

 

La sidra de Chemini évoque deux sujets qui a priori n’aucun lien l’un avec l’autre : la description de l’inauguration du Sanctuaire et des offrandes qui l’ont accompagnée et les lois relatives à la Cacherout.

Le Chem miChemouel (Chemini p. 173) éclaire ce lien de la façon suivante : la faute primordiale a été celle de la consommation du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. C’est donc par l’acte de nutrition qu’Adam a quitté le chemin que D.ieu avait pour lui tracé. C’est la raison pour laquelle D.ieu demande aux enfants d’Israël comme acte d’adhésion de consommer à Pessa’h, l’agneau pascal, la matsa et le maror. Par ces consommations, les enfants d’Israël procèdent à la réparation de la faute primordiale, ils quittent la contrée existentielle de Mitsraïm où Adam les avait poussés. Adam avait été chassé du jardin d’Eden après avoir mangé du fruit défendu ; les hébreux quittent le jardin d’Egypte après avoir consommé les aliments ordonnés. L’acte de nutrition des hébreux neutralisent celui d’Adam (le fruit défendu, agréable et appétissant, s’oppose en tous points au pain de misère et aux herbes amères).

Dans le cadre de l’inauguration du Sanctuaire, il est aussi question d’une consommation singulière. En effet, un kohen onen/endeuillé ne peut pas manger des morceaux de viande provenant de korbanot. Mais à l’occasion de l’inauguration du Sanctuaire, des korbanot de circonstance ont été présentés, puis consommés par Aharon alors qu’il était onen ! Ces korbanot et leur consommation avaient un statut bien particulier : en effet, de même que les enfants d’Israël sont entrés dans l’alliance par le biais de la consommation de l’agneau, des matsot et du maror, de même les kohanim sont entrés en fonction par le biais d’une nutrition à caractère de mitsva. L’inauguration du Sanctuaire constituait la dernière étape de la réparation de la faute primordiale puisque D.ieu S’établissait parmi les hommes. Ainsi, si la consommation du fruit interdit entraîna la mortalité, on saisit que l’inauguration du Sanctuaire repousse la règle de deuil.

Le lien avec les règles relatives à la Cacherout s’éclaire alors naturellement : si l’être pénètre dans le monde de la kedoucha par le biais d’une consommation à caractère de mitsva, il en sort par l’ingestion d’aliments défendus.

 

 

Etre grand, mais pour qui ?

 

« Car Mordékhaï le juif, adjoint du roi Assuérus et grand pour les juifs… » (Esther 10, 3). Rabbi Chelomo de Radomsk (Tiféret Chelomo, Ki tissa, p. 257) explique ce verset de façon très originale : nous avons traduit l’expression « michné lamélekh » par « adjoint au roi » mais le terme « michné » provient aussi de la racine « china », changer, modifier. Mordékhaï était radicalement différent du roi (michné lamélekh), de ce roi pour qui seule la gloire personnelle comptait et certainement pas les intérêts de son peuple. Les festins immenses qu’il organise ont pour but de montrer sa richesse et sa puissance, de montrer ses réalisations et ses réussites ; et les impôts qu’il ordonne à la fin de la Méguila doivent lui permettre de rembourser les dépenses induites par ces festins populaires. Assuérus est grand mais il est grand pour lui, pour lui seul.

            Mordékhaï est quant à lui « gadol leyehoudim », « grand pour les juifs » dans le sens où il est grand pour ses frères ; il importe à leur vie car il les aide et les soutient, les encourage et les guide. Ce commentaire nous interpelle car même si nous n’occupons pas de fonctions importantes telle celle de Mordékhaï, il n’en reste pas moins que chacun de là où il est et à la place qui est la sienne, peut être grand pour ses frères c’est-à-dire contribuer à leur bonheur, atténuer leur douleur, être là près d’eux. C’est aussi le sens des injonctions de Pourim et notamment celles de la tsedaka.

 

 

Du dépôt…

 

« Si une âme/néfech faute et commet un détournement vis-à-vis de D.ieu en niant le dépôt de son prochain… » (Lev 5, 21).

Un homme confie un bien à un autre. Vient le moment de la restitution. L’individu à qui le bien a été confié nie les faits : « Rien ne m’a été confié ». Celui-ci porte atteinte à autrui bien sûr puisqu’il nie les faits. Et il nie aussi la présence de D.ieu, témoin du dépôt (cf. Rachi). Si pour un homme, l’existence de Hachem omniscient est une évidence, il ne peut pas nier le dépôt qui lui a été fait. C’est impossible. De même, il ne peut nier un emprunt ou un vol. Selon les termes du verset, le lien qu’un individu entretient avec autrui dit quelque chose de très fort sur sa croyance en D.ieu. C’est pourquoi le verset assimile la négation d’un dépôt à un détournement réalisé vis-à-vis de D.ieu Lui-même.

Il y a aussi une logique plus globale : un homme qui nie un fait, un événement qui a été réalité, écrit une autre histoire du réel. Cette négation des faits n’est pas loin de la négation de D.ieu. « Ce n’est pas parce qu’une chose a existé ou existe que pour autant je doive la reconnaître » clame celui qui nie le dépôt.

 

 

Des absents…

 

« Elé pekoudé haMichkane » : « Et voici les comptes du Sanctuaire »…

La racine “Pakad” veut dire compter et aussi : être absent. “Michkane” vient de “Chakhene”, voisin. « Elé pekoudé haMichkane » : “Et voici ceux qui manquent au voisinage”, ceux qui sont partis de ce monde, ceux qui n’en font plus parti. Combien d’hommes la terre a-t-elle porté depuis la nuit des temps ? Tous ces destins ont-ils été oubliés ? Toutes ces vies ont-elles disparues ? Toutes ces consciences qui ont pensé n’ont-elles laissé vraiment aucune trace de vie ?

Dans la Berakha récitée au cimetière, on dit de D.ieu qu’Il « connaît le nombre de tous les morts ». Les morts, HaChem les compte ; s’Il les compte, c’est que chacun d’eux compte, chacun a son importance, sa valeur. Dans l’absolu divin, personne n’est oublié.

C’est pourquoi la racine “PKD” veut dire compter et aussi “rappeler” et aussi « être absent »…

 

 

Confiance !

 

Après la faute du veau d’or, D.ieu dit à Moché : « Taille pour toi deux tables de pierre, comme les premières, et J’inscrirais sur les Tables les propos qui se tenaient sur les Tables que tu as brisées ». Les secondes Tables seront identiques aux premières. Le Rav Hirsch explique qu’après la faute, on aurait pu croire qu’il soit nécessaire de revoir à la baisse les ambitions religieuses portées par la Torah. Si effectivement, les lois des Tables avaient été revues, cela aurait alors signifié le peu de confiance accordée aux enfants d’Israël. C’est pourquoi D.ieu annonce à Moché qu’Il écrira le contenu des premières Tables sur les secondes (Chemot 34,1). Si l’homme a connu un échec, il n’est pas destiné à le réitérer. Que la Torah reste ce qu’elle est, c’est la plus grande expression de la confiance placée en l’homme.

 

 

Des pierres et des générations

 

Dans la sidra de Tetsavé, la Torah précise les modalités relatives aux vêtements portés par les kohanim et le Kohen Gadol dont le ‘hochen, le pectoral. Dans la paracha de Terouma, la Torah avait rappelé que les enfants d’Israël avaient apporté « avné milouïm : des pierres de plénitude » pour le ‘hochen (Ex 25, 7).

Rachi explique qu’il faut entendre « milouïm » ainsi : on fabriquait comme une cavité en or sur le pectoral et on y plaçait les pierres précieuses « pour remplir » la cavité. C’est pourquoi on appelle ces pierres « avné milouïm », des pierres qui remplissent.

Le Midrach rapporte que le terme « éven »/pierre constitue la contraction de « av » et « ben », père et fils et l’acronyme de « av », « ben » et « nékhed », père, fils et petits-fils. (C’est aussi le cas pour em/mère, bat/fille et nekhda/petite-fille).

Les générations rassemblées, partageant la même vocation, un projet identique, constituent les pierres de l’édifice d’Israël. Chaque lignée entière, complète, représente un élément fondamental du Kellal Israël.

Le travail de transmission de la Torah à travers les générations a un but bien précis : remplir de sens ce qui paraît vide, combler de bien les espaces de néant, enchanter un monde qui semble silencieux, l’habiter ce monde pour le rendre meilleur.

Le Ramban ajoute le commentaire suivant : les pierres utilisées pour le ‘hochen devaient être entières, sans avoir été ciselées. Aucune génération ne doit manquer à la lignée. Et cette pierre, cette histoire, doit avoir été conservé dans son état originel.

 

 

De la Présence Divine

 

Dans notre sidra, nous lisons, concernant le toit de tentures du tabernacle : « Tu joindras cinq tentures à part et les six autres tentures à part. Tu replieras la sixième tenture, rebattue au devant de la tente » (Chemot 26, 9). Rachi écrit que le Sanctuaire ressemble ainsi à une mariée (kala) pleine de pudeur dont le visage est couvert d’un voile. La Torah note aussi (26, 3) que de l’autre extrémité du Sanctuaire, un pan des tentures dépassait les autres. La Guemara (Chabbat 98b) explique que le Sanctuaire ressemblait ainsi à une femme qui se déplace avec une traîne.

Le voile sur le visage renvoie à la discrétion. Le Sanctuaire est l’espace de l’expression manifeste de la Présence Divine mais le mystère de cette Présence subsiste. La nature de HaChem échappe à toute appréhension humaine. Le voile posé sur le visage de la kala renvoie à cette impossibilité de saisir la nature de D.ieu.

La tenture qui dépasse à l’arrière du Sanctuaire, telle la traîne de la mariée, renvoie à l’idée suivante : la traîne sur le sable laisse comme une emprunte ; le sable est comme balayé. Le Sanctuaire est telle cette trace de la Présence Divine ici-bas.

 

 

Nourriture et Partage !

 

C’est dans notre sidra que la Torah expose l’interdit de consommer du lait et de la viande ensemble. Dans ce cadre, la halakha nous rappelle que deux personnes qui se connaissent ne peuvent pas manger à la même table, l’une de la viande, et l’autre des laitages. Par contre, si elles ne se connaissent pas, elles pourront manger à la même table. L’explication de cette distinction est la suivante : deux personnes qui se connaissent sont chacune susceptibles de manger du plat de l’autre ; ce qui n’est pas le cas si les deux personnes ne se connaissent pas.

Quand deux personnes qui se connaissent mangent ensemble, elles risquent de partager ce qu’elles mangent. Dans un cadre de connaissance, la nourriture est partage. Quand deux personnes sont déjà en lien, elles ne peuvent se nourrir chacune égoïstement. Le partage de nourriture est une façon de s’associer à l’autre dans l’acte de nutrition, de partager en quelque sorte une part de destin dont une partie est déjà en commun. Mais il y a des cas où chacune doit regarder uniquement son assiette…

 

 

Confiance !

 

Quand au pied du mont Sinaï, les enfants d’Israël s’écrièrent : « Nous accomplirons, puis nous comprendrons », sans chercher à savoir ce que la Torah leur demanderait, c’est de confiance qu’ils firent preuve.

Cette faculté de confiance est l’élément qui spécifie notre lien avec la Torah. Or la confiance devient nécessaire quand justement, l’homme n’est pas en mesure de tout comprendre, de tout justifier à l’aune de sa propre intelligence.

Envers la Torah qui nous fut donnée il y a de cela 3500 ans, avec le mode de vie particulier qu’elle instaure dans tous les domaines de la vie humaine, envers cette Torah donc, c’est la confiance qui doit nous porter. Une confiance totale.

 

 

La main levée !

 

« Les enfants d’Israël sortent [d’Egypte] la main levée (beyad rama) » (Ex 14, 8), la main levée vers le ciel. Les enfants d’Israël qui abandonnent la contrée des pyramides regardent peut-être l’horizon, le désert dans lequel ils vont s’aventurer mais ils lèvent aussi les mains vers le ciel. Ils expriment par là que la liberté acquise par eux, c’est à D.ieu qu’ils la doivent et à aucune autre volonté humaine. Dans l’événement de la sortie d’Egypte, les hébreux ne perçoivent pas un événement historique ou politique mais quelque chose qui est en lien avec un ailleurs, avec le ciel. La sortie d’Egypte n’est pas un événement historique au sens propre du terme puisque ses ressorts relèvent de la volonté de Hachem. Les hébreux quittent l’Egypte en levant la main vers le ciel, comme pour le toucher, l’intégrer à leur existence.

On retrouvera cette notion à la fin de la sidra (Ex 17, 11) où la même expression est employée au moment de l’attaque menée par Amalek contre le campement d’Israël : « Lorsque Moché levait sa main (kaacher yarim Moché…) », les hébreux remportaient la victoire. Cette guerre déclenchée par Amalek n’a rien à voir avec les choses de ce monde. Rien n’opposait les enfants d’Israël à Amalek : aucun conflit territorial ou politique, pas de jeu d’alliance ou d’enjeu de richesse ou de pouvoir. Cette haine invraisemblable, inexplicable, semble porter sur une autre logique que celle de ce monde. Moché lève la main vers le ciel ; il explique par là que l’enjeu véritable, c’est celui du D.ieu d’Israël ; il exprime l’idée que ce n’est pas en termes rationnels et logiques qu’on approche l’histoire juive. Il lève la main au ciel. C’est lorsque le peuple comprend que le ciel fait partie de sa vie, c’est-à-dire qu’il a une destinée spirituelle qui se détache de ce monde, c’est là qu’il remporte la victoire sur ses ennemis qui font tout afin de lui faire baisser les mains.

 

 

De nouveaux amis !

 

Dans notre sidra, Moché doit demander au peuple de réclamer, « l’homme de son ami et la femme de son amie, des ustensiles d’argent et des réceptacles en or » (Ex 11, 2). L’expression « son ami » désignant l’égyptien est étonnante. L’égyptien fut bourreau, puis il subit les plaies qui s’abattent, il en souffre ; et il serait devenu l’ami des hébreux ! Le ‘Hezkouni répond par l’affirmatif : après les plaies, ce n’est pas le ressentiment qui prévalait mais l’amitié ! Mais d’où cette amitié pouvait-elle prendre sa source ?

Le Rav Hirsch (Ex 11, 2-3) explique que les égyptiens ont découvert la droiture morale des enfants d’Israël à l’occasion de la plaie des ténèbres qui se sont posées sur le pays des pyramides. En effet, les anciens esclaves auraient pu profiter de cette longue nuit pour s’emparer des biens, de l’or et de l’argent, des richesses, détenus par les égyptiens car après tout, cela leur revenait de droit. Or, quand l’obscurité disparaît, les égyptiens ouvrent les yeux et découvrent, stupéfaits, que rien ne manque à leur maison ; rien n’a été subtilisé, volé, déplacé ou touché. Davantage que tous les prodiges opérés, c’est cette droiture morale qui a touché les égyptiens. Car, immédiatement après le verset où il est demandé aux enfants d’Israël de réclamer les biens « de leurs amis », il est dit : « Et D.ieu suscita la grâce du peuple aux yeux de égyptiens » (verset 3). Soudain, le bourreau prend conscience de l’immense envergure morale qui animait ses esclaves. Précisons encore qu’aucun acte de vengeance, de représailles, de règlement de compte, ne s’est produit.

C’est peut-être même de la pitié que les hébreux ont ressenti vis-à-vis des égyptiens. C’est ce que peut laisser entendre le Rav Nétsiv (Haémek Davar sur Ex 11, 2) quand il écrit que l’amitié entre les hébreux et les égyptiens a commencé à poindre au cours des plaies et notamment lors de l’obscurité où les égyptiens, pétrifiés, paralysés, ne pouvant plus se déplacer, ont été nourris et pris en charge par les hébreux ! « Même l’homme Moché [fut] très grand en terre d’Egypte, aux yeux des serviteurs de pharaon et aux yeux du peuple ». Le Rav Nétsiv explique « Même », c’est-à-dire : bien qu’il ait provoqué bien des maux dans leur cœur et leur corps, les égyptiens saisirent leur faute. Les serviteurs de pharaon ont vu les prières de Moché pour que cessent les plaies ; et les égyptiens ont vu la pitié sincère de Moché à leur égard alors que pharaon les sacrifiait.

 

 

Nature et Miracle !

 

Notre sidra fait état des plaies qui commencent à pleuvoir sur pharaon.

 

Les trois patriarches ont su dévoiler la présence de HaChem dans le monde en jetant leur regard au de-là de la nature, en y devinant l’étincelle de vie que le Créateur y avait déposée. Les patriarches ont transpercé le voile de la nature fondée sur les dix paroles créatrices.


C’est pourquoi au moment de la sortie d’Egypte, quand il a été nécessaire de court-circuiter les lois de la nature pour que la Présence divine devienne éclatante, ce sont dix événements qui se sont produits, les dix plaies. Comme si les dix plaies avaient révélé les dix paroles (cf. Sefat Emet II, p. 34). Comme si le miracle nous permettait de découvrir que la nature dans son fonctionnement idéal est elle-même miraculeuse.


On peut encore ajouter cet enseignement : la différence entre la nature et un miracle se situe au niveau du temps : le miracle est ponctuel alors que la nature dans son état parfait est un miracle permanent !

 

 

Interchangeables ? 

 

Dans la servitude accablant les hébreux, pharaon pris soin de faire souffrir les esclaves, et d’imposer aux femmes la charge de labeur destinée aux hommes, et infligea aux hommes le poids des travaux destiné aux femmes (Sota 11b).

Pharaon ne rejoint-il pas l’idéologie dominante de notre époque où l’on nous explique que la différence entre homme et femme ne constitue qu’une construction sociale, que les natures masculine et féminine n’existent pas en elles-mêmes mais résultent d’institutions sociétales ?

« Comme s’il ne fallait pas une prise naturelle pour former des liens de convention ! », écrit Rousseau précisément sur cette confusion des genres (L’Emile ou De l’éducation p. 473). C’est ainsi que l’on entend parler de projets de greffe d’utérus sur un corps masculin !

Mais n’est-ce pas là déjà une définition de l’esclavage, de l’enfermement, où les natures intrinsèques, différenciées et singulières des créatures, formées de façon distincte par D.ieu, ne peuvent s’exprimer ?

 

 

Créateurs de mondes !

 

« Rassemblez-vous, écoutez fils de Yaacov ; et écoutez el Israël avikhem, Israël votre père » (Beréchit 49, 2). La Torah a formulé les choses de façon inattendue car Yaacov aurait pu dire simplement « vechim’ou élaï/Et écoutez-moi ». Aussi, le Midrach Beréchit Rabba (98, 3 et Yefé Toar, ibidem) explique : il y a comme un terme absent, un terme présent dans le sens de la phrase mais absent de l’énoncé explicite. Ce terme est celui de « Kel », D.ieu, présent par Son être et absent du point de vue de Sa visibilité dans le monde. Donc, le verset veut dire : « Ecoutez vers Kel, Israël votre père !». « De même que D.ieu crée des mondes, de même votre père crée des mondes ». Il y a ici une incroyable et si surprenante analogie entre Yaacov et D.ieu. Yaacov est tel D.ieu ; il crée des mondes ! (Boré ‘olamote).

 

Le Maharzo (sur Vayikra Rabba 36, 4) explique : Dans la Tefila de cha’harit de Chabbat, il est rappelé que D.ieu éclaire le monde entier et ses habitants, le monde qu’Il a créé, par l’attribut de ra’hamim, miséricorde. Rachi rapporte (sur Beréchit 1, 1) l’enseignement midrachique selon lequel au début, il était monté à la pensée de D.ieu de créer le monde selon l’attribut de justice mais Il vit que jamais le monde ne pourrait subsister ainsi. C’est pourquoi Il fit précéder la mesure de ra’hamim et l’associa à l’attribut de justice. La mesure de ra’hamim fut donc prépondérante dans l’œuvre de la création.

 

Le terme ra’hamim vient de ra’ham, matrice, soit l’espace de la formation de la vie. En même temps, le ra’hamim résulte de l’association du dine, de la justice et du ‘hessed, la bonté. Le ra’hamim représente donc cette chance de vie offerte à nouveau, chance qui devra avoir été mérité rétroactivement. Avec la justice stricte, l’homme est condamné d’office. Avec la bonté gratuite, jamais il ne pourra progresser. Avec le ra’hamim, l’homme a la possibilité de se bonifier. Une chance nouvelle lui est offerte.

 

Les patriarches incarnent des mesures : Avraham excelle dans la bonté, Yitsh’ak dans la justice ; et Yaacov dans la conjugaison de ces mouvements, le ra’hamim. C’est par l’attribut de Yaacov que le monde fut créé. Nous saisissons donc que pour que le monde se maintienne, il a besoin de ra’hamim. Yaacov crée des mondes ! C’est par l’attribut de Yaacov, le ra’hamim, que la société humaine peut exister.

 

 

L’exemple de l’oncle…

 

« Yossef dit à ses frères : ‘’Je suis Yossef, mon père vit-il encore ?’’. Ses frères ne purent lui répondre » (Gen 45, 3).

Pourquoi Yossef demande-t-il à ses frères si son père vit encore alors qu’ils le lui avaient bien affirmé avant ?

On rapporte au nom de Rabbi Chelomo Vozen l’explication suivante : Yossef souhaitait apaiser ses frères. « Mon père vit-il encore ? Bien sûr puisque vous me l’avez dit. Ne craignez donc rien. Songez à notre oncle Essav qui avait déclaré qu’il ne s’en prendrait à son frère – notre père – qu’une fois son père – Yits’hak notre grand- père – mort. Pas avant.

Ses frères ne surent alors que répondre car eux-mêmes avaient fait disparaître Yossef (en le jetant dans la fosse pour le vendre ensuite) alors que Yaacov, leur père, vivait encore…

 

 

Des provisions pour l’autre monde…

 

Quand Yaacov apprend que l’Egypte regorge de blé alors que la famine sévit en Canaan, il demande à ses fils de se rendre au pays des pyramides : « Descendez là-bas, fournissez-nous en blé de là-bas, ainsi nous vivrons et ne mourrons pas » (Gen 42, 2). Comment comprendre ce qui semble être une redondance « nous vivrons et ne mourrons pas » ?

Rabbi ‘Haïm Bénattar explique : si les fils de Yaacov ne font pas le nécessaire pour acquérir des provisions, ils seront reconnus responsables de leur situation ici-bas et aussi là-haut, devant le Tribunal céleste pour n’avoir rien tenté. C’est pourquoi Yaacov dit : « Faites le nécessaire et nous vivrons dans ce monde ; et nous ne mourrons pas dans l’autre ». Yaacov inculque ainsi à ses enfants la croyance, la émouna, en l’existence d’un autre monde. Des provisions pour l’autre monde…

 

 

L’oubli de l’oubli…

 

Le maître échanson « ne se souvint pas de Yossef et il l’oublia ». Ainsi se termine notre sidra. Bien sûr, les commentateurs s’interrogent sur la redondance. S’il ne s’est pas souvenu, c’est qu’il a oublié !

Une personne peut oublier quelque chose et ensuite s’en rappeler d’elle-même. Elle se souvient alors qu’elle a oublié. La chose oubliée n’était pas encore trop loin dans les oubliettes. Mais si une personne a oublié qu’elle a oublié, elle ne pourra jamais se souvenir de ce qu’elle a oublié avoir oublié puisqu’alors, la chose n’existe plus (à moins qu’un événement extérieur ne vienne le lui rappeler). Le maître échanson n’a pas été frappé d’un simple oubli mais de l’oubli de l’oubli…

 

 

De la nuit au jour…

 

Dans la paracha de Veyetsé, la Torah dit : « Yaacov passa la nuit là-bas car le soleil s’était couché » (Gen 28, 11). Rachi écrit : le soleil a précipité sa course pour que Yaacov passe la nuit sur le Moria. Dans notre sidta, le texte biblique énonce : « Le soleil a brillé pour lui » (32, 32), expressément pour lui c’est-à-dire que le soleil s’est pressé de se lever afin de soulager la souffrance de Yaacov provoquée par la blessure que l’ange d’Essav lui infligea. Le soleil a des vertus thérapeutiques sur certaines plaies.

Le Sefat Emet (Vayichla’h 5634, p. 137) fait observer alors : sur le chemin qui mène à ‘Haran, le jour est devenu nuit. Sur la route qui ramène Yaacov en terre promise, la nuit est devenue jour. Sur le chemin qui mène à ‘Haran, le jour est devenu nuit puisque Yaacov s’en va dans d’obscurs endroits (chez Lavan) afin d’y trouver là-bas aussi la lumière et transformer la nuit en jour. N’est-ce pas aussi l’une des conséquences de l’injonction des lumières de ‘Hanouka qui approche à grands pas: transformer un peu de nuit en jour ? Cette transformation s’opère grâce à la Torah puisque le verset nous dit que « la Torah est lumière ».

 

 

Tellement rusé !

 

Sur son chemin, Yaacov rencontre des bergers de ‘Haran et leur demande : « Connaissez-vous Lavan fils de Na’hor ? » (Beréchit 29, 5). Les commentateurs demandent : Lavan n’est pas le fils de Na’hor ! Il est le fils de Betouel comme le dit la sidra de ‘Hayé Sarah ! Na’hor est le grand-père de Lavan le frère d’Avraham (Beréchit 24, 15) !

Le Keli Yekar explique : Yaacov ne posait pas simplement la question de savoir si ces bergers connaissaient Lavan. Ils voulaient savoir s’ils le connaissaient en tant que descendant de Na’hor et non en tant que fils de Betouel. Ce dernier était un homme rusé sans scrupule, un malin, un escroc. N’a-t-il pas tenté de s’en prendre à la vie d’Eliézer pour s’emparer de ses biens en empoisonnant le plat qu’il lui présentait ? Au contraire, Na’hor était un homme droit

Et les bergers répondent à Yaacov : « Nous le connaissons » sous-entendu : il est bien le fils de Na’hor. Incroyable ! Lavan a trompé son gendre des dizaines de fois sur différents plans ! C’est que Lavan est tellement le fils de Betouel, il est tellement rusé et malin qu’il a réussi à faire croire aux bergers de ‘Haran qu’il est fils de Na’hor !!!

 

 

Du nouveau en haut, du nouveau en bas !

 

Le Psaume de Roch ‘Hodech (Psaume 104) énonce : « Te’hadech pené haadama / La surface de la terre se renouvellera ». Ce renouveau de la terre est évoqué le jour d’un renouveau céleste, celui de l’astre lunaire !

On en conclut qu’un engagement renouvelé dans « les affaires célestes » aura des répercussions dans « les affaires terrestres ». Quand la dimension spirituelle connaît un regain de vitalité (la lune renaît), quand le lien avec la Torah vraie se renforce, alors « pené haadama / les visages de la terre » s’embellissent !

 

 

Qu’est-ce qui fait courir Lavan ?

 

La sidra raconte que Rivka « couru et relata à la maison de sa mère ce qui était arrivé [la rencontre avec Eliézer]. Rivka avait un frère du nom de Lavan. Lavan couru vers l’homme [Eliézer]… Quand il vit l’anneau et les bracelets aux mains de sa sœur… il vint (vayavo) vers l’homme (Eliézer] » (Beréchit 21, 29-30). Les commentateurs remarquent que dans un premier temps, il est dit de Lavan qu’il courut vers Eliézer, puis ensuite, qu’il vint (vayavo) à lui, comme s’il y avait eu un changement, comme s’il n’avait pas couru jusqu’au bout. Pour ne pas arriver essoufflé ? Pour ne pas donner l’impression qu’il avait été pressé de rencontrer Eliézer alors qu’en fait, il était impatient de le voir ?

Le Méchekh ‘Hokhma explique : Lavan courre vers Eliézer car il pensait que c’était lui qu’Eliézer était venu rechercher pour lui faire épouser la fille d’Avraham, Bakol. Mais quand il vit les bijoux portés par sa sœur, il comprend que c’est elle qu’Eliézer est venu cherchée, non lui. Son intérêt pour Eliézer a donc considérablement diminué. Il n’est plus pressé…

La thématique morale qui en découle est considérable : pourquoi se presse-t-on auprès des gens ? Pour eux-mêmes ou pour ce qu’ils peuvent nous apporter ?

 

 

Quand on mange, on ne parle pas !

 

Concernant les mystérieux visiteurs accueillis par Avraham, la Torah dit : « Ils mangèrent et ils lui dirent… ». Le Baal Tourim nous dit qu’il y a, dans ce passage, une allusion à l’enseignement talmudique (Taanit 4b) selon lequel « on n’entame pas une conversation lors d’un repas de crainte que la trachée ne s’ouvre avant l’œsophage » et que l’on avale de travers. Les visiteurs ont d’abord mangé, puis ils ont parlé : « Ils mangèrent et ils lui dirent… ».

Symboliquement parlant, la trachée est le conduit de l’air, de la parole, des pensées exprimées, élaborées, alors que l’œsophage est le conduit de la nourriture, de la matière qui descend dans le système digestif.

Si l’élément matière est mal positionné, il peut boucher les canaux spirituels dont l’humain est doté. C’est pourquoi la Torah nous indique la place des choses dans la vie.

 

 

Deux rencontres…

 

Lorsqu’Avraham revient du combat mené contre Kedarlaomer et ses alliés, il est très certainement épuisé. Il fait alors deux rencontres :

  • le roi de Sedom qu’il a libéré il y a peu de Kedarlaomer et qui se présente à lui pour le saluer et lui réclamer les captifs faits par Kedarlaomer.
  • Malki Tsédek, roi de Chalem, qui apparaît pour la première fois, qui n’était en rien concerné par le conflit et qui présente à Avraham pain et vin ! (cf. Rav Hirsch sur Gen 14, 17 et 18).

L’homme qui devrait exprimer sa reconnaissance à Avraham pour l’avoir délivré formule ses exigences. A l’inverse, une personne ne devant rien à Avraham se manifeste et lui apporte son soutien ? N’est-ce pas le tableau classique de certaines relations humaines, tableau classique mais toujours surprenant où ce qui arrive n’était pas attendu, ni dans un sens ni dans l’autre ?

La Torah ne nous raconte pas seulement une histoire ; elle permet à chacun de réfléchir à son quotidien.

 

 

De la lumière sur les mots !

 

« Une lumière, tu feras pour la téva, l’arche » (Gen 6, 16). Le mot « téva » désigne aussi « un mot » de sorte que HaChem dit à Noa’h : « Du mot, tu feras une lumière », non un instrument démagogique utilisé pour tromper, embrouiller, falsifier mais un instrument de clarté, de cette clarté si nécessaire au cœur de la confusion qui a provoqué la survenue du déluge c’est-à-dire la fin d’une société humaine qui a programmé elle-même sa propre fin en oubliant précisément que cette fin pouvait avoir lieu.

En cette époque où la société humaine subit une déstructuration totale de ses présupposés, fondements et assises, et ce dans tous les domaines, plus que jamais, nous avons besoin de cette lumière qui se pose sur les mots.

 

 

 

Le cheminement de la bénédiction

 

La dernière paracha de la Torah porte le nom de « veZot haBerakha », « Et voici la bénédiction ».

Le Midrach Beréchit Rabba explique que la Torah commence par la lettre « Bet » car celle-ci est la première lettre du mot « berakha ». La bénédiction que la Torah porte en elle est simplement suggérée à son début. Il faut déployer le rouleau de parchemin dans sa totalité, cheminer sur toute la Torah, pour parvenir à la Berakha explicite.

Quand une personne s’engage dans la Torah, elle peut ne pas percevoir aussitôt la berakha que son engagement porte en lui. Du temps doit passer, l’imprégnation doit se réaliser, le cœur s’ouvrir. Et ce n’est que plus tard que l’on peut s’exclamer « veZot haBerakha », « Et voici la bénédiction ». Entre temps, le « Bet » s’est déployé, étendu, développé. D’autres lettres s’y sont associées. Et le terme « BERAKHA » a pu se former.

 

 

 

Des anges libérés…

 

Au jour septième jour de Soukot appelé Hochana Rabba, nous récitons de nombreuses suppliques où nous demandons à HaChem de nous sauver, de nous délivrer. L’une des formules des Hochanot énonce : « Comme Tu sauvas une foule nombreuse et avec elle des anges de D.ieu, ainsi sauve-nous ! ». Cette phrase fait référence à la sortie d’Egypte où deux millions d’hébreux quittèrent le pays de l’esclavage. Mais qui sont ces « anges » qui recouvrirent aussi la liberté ?

Ces « anges » désignent les forces spirituelles qui étaient retenues prisonnières dans l’esprit des esclaves. Quand un humain est asservi dans son corps, maltraité, instrumentalisé, battu, il ne peut se rendre disponible pour la question spirituelle. Il souffre, il n’aspire qu’au repos. Avec la libération de l’esclavage, c’est toute la dimension spirituelle des hébreux qui fut délivrée. 

Le vendredi soir, nous accueillons des anges. Nous leur souhaitons la bienvenue (« Chalom alékhem malakhé hacharet... »). Quand le Chabbat arrive, nous nous rendons naturellement disponibles pour délivrer l’énergie spirituelle qui se cache en nous. Le fait de nous abstenir d’un certain nombre d’actions (les 39 travaux défendus du Chabbat), de prier, de retrouver les siens, permet à ces anges de l’intérieur de surgir des tréfonds de l’âme. On comprend alors que le Chabbat est célébré en souvenir de la sortie d’Egypte…

 

 

Tel le vent…

 

Quand la maison de David apprit que l’un de ses ennemis s’était allié avec Ephraïm, « son cœur et le cœur de son peuple frissonnèrent (vayana’) comme les arbres d’une forêt frissonnent (kenoa’h) au vent (mipené roua’h) » (Isaïe 7, 2). C’est le vent qui déplace les branches et les feuillages des arbres.

A Soukot, il nous est demandé de procéder à des na’anouïm, d’agiter la branche des palmiers et les autres espèces dans toutes les directions. Dés lors, l’homme est tel le vent qui redistribue les éléments, tel le vent qui redessine les paysages, rétablissant les équilibres perturbés, raffermissant les fragilités matérielles et spirituelles, soignant les injustices du monde, tel un vent qui met de l’ordre dans les choses et la vie.

Le peuple ainsi inspiré pourra commencer à mentionner de nouveau, dans la Amida, lors du moussaf de Chemini ‘Atséret, l’expression désignant D.ieu comme étant « Celui qui fait souffler le vent et tomber la pluie » …

 

 

Qui pense encore à Kippour ?

 

Qui pense encore à Kippour ? Qui pense à l’immense émotion suscitée par ces prières ? Qui songe à cette communion si rare, à ces foules rassemblées autour des livres de prière dans lesquels nos ancêtres ont prié ? Sans doute, sont-ils été rangés dans la bibliothèque jusqu’à l’année prochaine.

Un verset des Psaumes (106, 3) énonce : « Heureux sont ceux qui conservent le jugement, ils accomplissent des actes de justice en tous temps ». Rabbi Moché Chik explique cette phrase en développant l’idée selon laquelle Roch Hachana et Kippour sont censés nous inspirer toute l’année, dépasser les frontières de leur date, nous accompagner. « Heureux sont ceux qui conservent en mémoire le jugement de Roch Hachana et de Kippour car de la sorte, ils accompliront des actes de justice tout au long de l’année ».

La sonnerie du chofar qui retentit à la fin de Kippour annonce déjà le prochain Roch Hachana.

 

 

Le cheminement de la confession

 

Voyons quelques points sur le service du Grand-Prêtre au jour de Kippour, dans le Temple.

La Michna (Yoma 3, 8) décrit la confession que le Kohen Gadol récitait, au jour de Kippour, sur le taureau qu’il présentait au Temple : le Grand-Prêtre se tenait à l’est (mizra’h), son visage tourné vers l’ouest (ma’arav) ; il posait ses mains sur la tête du taureau et il se confessait. 

Mizra’h vient de la racine « ZR’H » qui veut dire : briller. 

Ma’arav vient de la racine « ‘ERV » qui renvoie au soir (‘érev), à la confusion (ta’arovet). 

Le Grand-Prêtre se situe au « mizra’h », le visage tourné vers le « ma’arav ». Dit autrement, il éclaire, il fait la lumière, sur la part d’ombre qui est en lui ; il fait la lumière sur l’obscurité qui habite son cœur et son esprit. C’est cette posture qui rend possible le vécu profond de la confession.

 

 

De la naissance du monde 

 

« Hayom harate ‘olam / Aujourd’hui, l’univers a été conçu » clame le rituel de Moussaf de Roch Hachana. Pourtant, Roch Hachana célèbre la création d’Adam, au sixième jour de la semaine primordiale, non la création du monde !

Cette formule liturgique nous enseigne donc que le monde n’existait pas tant qu’Adam n’avait pas ouvert les yeux. Bien sûr, l’univers et la nature existaient mais c’est à partir de l’homo-adamique – à qui est confiée une vocation spirituelle – que le monde va commencer à avoir un sens autre que celui de la simple application des lois de la nature. C’est là que le monde va être conçu existentiellement parlant car il va pouvoir alors intégrer un projet moral.

Nous retrouvons cette idée dans le phénomène de la révolution terrestre autour du soleil. Au niveau de la perception humaine, c’est le soleil qui tourne autour de la terre (le soleil se couche, se lève). Et si l’homme a cette impression – nous dit un maître – c’est que d’une certaine façon, l’homme se situe au centre du jeu c’est-à-dire que bien des choses dépendent de lui. Il tient en mains un certain nombre de clés qui peuvent ouvrir sur un monde meilleur. Roch Hachana nous le rappelle : le monde commence à prendre sens avec Adam.

 

 

Au bord de l’eau…

 

Apercevant Jérusalem en ruines, le prophète Jérémie s’exclame : « Ah ! Puisse ma tête (rochi) se changer en eau » (Jérémie 8, 23). Le Midrach explique que le prophète a voulu dire la chose suivante : « Ah ! Si l’on pouvait tout recommencer, tout depuis le début, depuis le moment où tout était eau et où l’esprit du Messie planait encore sur les eaux ! » (cf. Yéarot Devach de Rabbi Yonathan Eybéchutz, II p. 146). Il est question ici des eaux primordiales qui recouvraient la terre et dont il est question dès le deuxième verset de la sidra de Béréchit.

On saisit alors parfaitement qu’à Roch Hachana – jour de la tête de l’année – on se rende au bord de l’eau pour Tachlikh, telle l’expression de l’aspiration à revenir aux temps génésiaques.