Les sidrot du rabbin Milewski

Demain…

 

Quand le Temple fut saccagé par les flammes, et que seules des pierres calcinées en portaient la mémoire, nos ancêtres ont dû se dire que de lendemain, il n’y en aurait plus.

Quand les juifs ont été violentés, chassés, exilés, déportés, par les légions de Rome, nos pères ont certainement pensé que de lendemain, il n’y en aurait plus.

Quand les maîtres de la Michna ont été torturés, exécutés ; que de toute part, la Torah était menacée, les juifs ont sûrement imaginé que de lendemain, il n’y en aurait plus.

Quand les juifs, convertis en esclaves, quittèrent la terre promise ; et que silencieusement, ils pleuraient, ils se lamentèrent : de lendemain, il n’y en aurait plus.

Et pourtant, des lendemains, il en eut ; des heureux, des moins heureux. Néanmoins, nous n’avons jamais désespérés voir des lendemains qui chantent.

Et même si aujourd’hui, les temps ne sont pas aisés, il nous revient le devoir de préparer « demain », de former les générations juives de demain, dans la joie d’une Torah authentique, ne se vendant pas aux caprices de la mode.

C’est aussi pour assurer que demain puisse advenir qu’il nous faut préserver la santé de tous : Massékha / Masque ; ‘Hitouï / Lavage, Désinfection, Ri’houk / Distanciation.

Le Rav Shlomo Aviner fait observer que les initiales de ces trois mots hébraïques forment le mot « MA’HAR », Demain…

 

 

Des masques qui ne tombent pas (20 juillet)

 

Ce fut donc aux alentours de Pourim que tout a commencé à devenir sérieux et menaçant pour la France. Ce fut aux environs de Pourim que de nombreuses contaminations se produisirent et que déjà, des appels s’étaient fait entendre pour demander l’annulation des rassemblements non nécessaires.

A l’issue de Pourim, on ne rangea pas les masques pour l’année suivante comme à l’habitude. Enfin, ceux-là, on les rangea et on en sortit d’autres…, des masques moins colorés, moins festifs mais ô combien utiles.

Le jour de Pourim est jour de tsédaka : on donne à qui tend la main sans poser la moindre question. Les masques portés par les uns et les autres préservent la dignité de celui qui se trouve dans le besoin. La S.A. ou société anonyme assure ainsi l’anonymat de la personne qui donne et de celle qui bénéficie. 

Aujourd’hui, il n’est plus question de dignité mais de santé publique. Les masques protègent la santé de tous. « Protégez-vous les uns les autres ! » lit-on sur les murs de Paris. Tel un bouclier face à l’ennemi, ces masques ne doivent pas tomber.

 

 

Vivent les masques (13 juillet)

 

Ce n’est pas Pourim mais l’on doit porter des masques, des masques dont il est vrai qu’ils ne recouvrent pas la totalité du visage et qui n’ont pas fonction de le dissimuler.

Dans ses Caractères, La Bruyère écrit que « la différence d’un homme qui se revêt d’un caractère étranger à lui-même, quand il rentre dans le sien, est celle d’un masque à son visage ». L’homme qui adopte un caractère différent du sien, de celui qui est naturel pour lui, est tel un homme qui porte un masque sur son visage. On entend la critique d’un naturel caché sous d’autres traits. Oui mais si le caractère est mauvais, s’il est nocif et destructeur, l’adoption d’une posture meilleure est louable. Progressivement, l’artificiel deviendra une seconde nature, puis la première, à l’image d’un masque noble qui sculpte avec finesse le visage qui le porte. C’est pourquoi en langue hébraïque, le verbe « lehit’hapesse » signifie : se déguiser, et aussi, se mettre en quête de soi. A force de faire semblant d’être empli de bonté, on le deviendra !

Et si ces masques que nous portons en cette période pandémique nous faisaient réfléchir, notamment en les enfilant et les retirant ? Que souhaitons-nous cacher ou mettre à l’abri du regard des autres ? Que sommes-nous disposés à révéler de nos pensées et de notre être profond ? Masque de fer ? Non, masque de savoir-faire ou plutôt de faire savoir à soi-moi ce que l’on est vraiment. 

 

 

Si je suis là… 

 

Du 17 tamouz au 9 av, le peuple juif replonge dans l’antique passé d’Israël qui a vu le Temple de Jérusalem partir en fumée et son peuple, partir pour l’exil. C’est une période sombre, endeuillée, à laquelle sont associés les trop nombreux épisodes sanglants de l’histoire juive. 

Il convient de rapporter la belle explication du Rav Rubinstein (Cheérite Mena’hem 4, p. 250-1) sur les propos du grand Maître de la Michna, Hillel haZakène, prononcés au cœur des immenses démonstrations de joie, offertes au Temple, à l’occasion de la fête de Soucot : « Im ani kane, hakol kane, im eyn ani kane, mi kane, si je suis ici, tout est ici mais si je ne suis pas ici, qui est ici ? » (Souca 53a). 

En assistant à l’impressionnante joie de Bet hoChoéva de Soucot, Hillel ne pu s’empêcher de regarder au loin et de voir, avec les yeux de son esprit, la prochaine destruction du Temple. Hillel a alors tenté d’expliquer au peuple que la joie n’avait pas besoin de trouver sa source dans l’édifice lui-même. Afin de fortifier et d’encourager les siens, au cœur même du Temple encore bâtit, Hillel explique que la joie essentielle est celle de considérer D.ieu dans sa vie et que, dés lors, la joie devient autonome de l’époque et de l’espace. Le « ani, Je » désigne, dans la formule de Hillel, le Créateur qui, par définition, est l’Unique Existant.

« Si le « Je » est ici », si D.ieu est là, avec toi, « tout est ici », le néant de l’âme ne pourra pas t’atteindre. Mais« si le « Je » n’est pas ici », c’est-à-dire ici aussi, dans le Temple, « qui est ici ? »…

 

 

A la recherche de l’odorat perdu

 

Lors de notre dernière réflexion du moment, nous avons évoqué le symptôme de la perte du goût consécutif au virus. Cette perte concerne également l’odorat. Les roses vous offrent leurs vives couleurs mais leur parfum doux et délicat vous échappe.

Le sens olfactif est le plus évocateur des sens. Son accès au cerveau est des plus rapides. Dans la tradition juive, l’odorat a un sens bien particulier : Rabbi Tsvi Elimélekh de Dinov (Bené Yissasskhar II 130b, 131a) observe qu’il est le seul des cinq sens à ne pas avoir été mentionné dans le cadre de la faute originelle d’Adam et de ‘Hava. Place singulière au commencement de l’histoire. A la fin aussi puisque le verset d’Isaïe dit (11, 3) nous parle du Machia’h qui rendra la justice : « Il sentira la chose grâce à sa crainte de D.ieu ; il ne jugera pas selon la vision de ses yeux, il ne réprimandera pas selon ce que ses oreilles entendront ». Il en sera fini de juger la réussite ou l’échec selon ce que l’on voit ou entend. Il en sera fini de cette société où ce qui importe être d’être vu ou entendu. Le « M’as-tu vu ? », le « M’as-tu entendu ? » ne seront plus en odeur de sainteté. Le Machia’h sentira les choses car il sera animé de crainte de D.ieu c’est-à-dire de la Présence de D.ieu à l’esprit de façon permanente. 

Cette perte de l’odorat qui frappe l’humanité ne pointe-t-elle pas cette absence de la dimension messianique qui marque notre monde ? Que les suaves et exquises odeurs reviennent vite !

 

 

A la recherche du goût perdu

 

L’un des symptômes les moins graves du virus est la perte provisoire de l’odorat et du goût. Le monde, pour celui qui est touché par cette maladie, a perdu de son parfum et de ses arômes. Plus de goût, plus d’odeur, plus d’évocation ; la madeleine proustienne est oubliée, tombée dans son thé. Nous voici arrivés dans un monde sans saveur, en hébreu sans « ta’am ».

Or, il se trouve que le mot « ta’am » désigne également le sens, la signification, la raison d’une chose. La société humaine moderne, munie de tant d’intelligence et d’ingéniosité, perdue dans l’obsession des sens, se pose-t-elle la question du sens ? La science explique le « comment » (enfin, elle essaye) mais ne s’aventure pas dans le pourquoi. Elle ne le veut ni ne le peut.

Les exhausteurs de goût (ta’am) sont monnaie courante dans la cuisine industrielle ; ils sont au goût du jour. Mais le sens (ta’am) de la vie est une thématique qui ne rencontre pas de succès. On pense évacuer la question du sens par celle du goût. Et voilà que le goût est frappé. Et voilà que la question du sens revient tel un boomerang. 

On dit des goûts et des couleurs qu’ils ne se discutent pas. Et pourquoi pas ? Discutons des goûts et affirmons notre préférence pour le sens !

 

 

Du phénomène « Zoom »… 

 

Zoom a rendu bien des services, notamment celui de permettre de conserver un lien avec des gens isolés. Zoom semble être d’une redoutable puissance, notamment en termes de conquête de l’espace. En effet, la dimension de l’espace a été pulvérisé : en pianotant quelques numéros, des personnes habitant aux quatre coins de la terre se rencontrent, se voient et communiquent. Efficacité incontestable de la technologie donc de l’intelligence humaine. Oui mais là où des hauteurs sont atteintes, surgissent aussi, souvent, orgueil et suffisance. La gigantesque leçon d’humilité infligée à l’humanité, en raison de la pandémie, ne saurait être vaine. 

Zoom sur un verset ! Dans le chapitre deux du livre de Devarim, la Torah nous parle d’un peuple appelé « zamzoumim », soit un nom basé sur la répétition de la racine « ZM », qui a donné « zima » et qui signifie une pensée fondée sur la ruse et la stratégie (cf. ‘Hezkouni dur Deut 2, 20). Les commentateurs (Zikné Ba’alé Tossefot) écrivent qu’il s’agissait d’un peuple puissant, sûr de sa force et de son intelligence, mais peuple qui disparut ensuite. L’ivresse du pouvoir précipite dans les abîmes même et surtout les plus puissants. La pensée stratégique s’oppose à la pensée éthique, à la pensée juive. C’est pourquoi c’est en toute éthicité que nous devons approcher le « phénomène zoom » et toutes les révolutions qu’il entraîne.

Zoom, c’est une vieille histoire !

 

 

Quand le cadet est le premier…

 

La cérémonie d’investiture des léviim constitue un point de rupture dans l’histoire des enfants d’Israël et, dans le même temps, cette mise en fonction des léviim poursuit un mouvement initié bien plus tôt dans l’histoire.

L’intronisation des léviim en tant que tribu préposée au service de D.ieu constitue un point de rupture puisqu’à l’origine, la tribu sacerdotale devait être composée des premiers nés de toutes les tribus d’Israël. La tribu des prêtres était censée représenter une supra-tribu. Mais, à cause de leur participation à la faute du veau d’or, les premiers nés perdirent leur vocation. Le verset dit bien (Nb 8, 16) à propos des léviim qu’ils sont consacrés à D.ieu en lieu et place des premiers nés. Les léviim n’avaient pas participé à la faute du veau d’or.

Le cadet prend la place de l’aîné. En cela, la nomination des léviim constitue continue un mouvement initié dès le récit de la vie des patriarches : Isaac et non Yichmael poursuivra l’œuvre d’Abraham ; Jacob et non Esaü sera le successeur d’Isaac ; Joseph, l’avant dernier né sera considéré comme premier né puisque ses enfants disposeront d’un double territoire en terre promise (Menaché et Ephraïm) ; Ephraïm le cadet sera placé en avant par rapport à son frère aîné Menaché ; le père de la lignée davidique n’est pas Perets, premier de Yehouda, mais Zara’h ; Moché reçoit la Torah et non Aharon, âgé de trois an de plus. Le lévi prend la place du premier né.

Le Rav Rubinstein (Cheérit Mena’hem II p. 128-9) explique ce passage en développant l’idée selon laquelle ce n’est pas la naissance qui détermine les destinées et les vocations mais les efforts, la prise de conscience et la volonté. Tout n’est pas joué par la naissance. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Yaacov a utilisé tous les stratagèmes pour racheter à Essav le droit d’aînesse, comme pour signifier qu’une vocation est un élément de vie qui s’acquiert.

 

 

Etre touché, mais pas physiquement

 

Sur les panneaux publicitaires des arrêts de bus parisiens, on peut lire en ce moment : « A Paris, on se salue sans se toucher ! ». Cette formule me rappelle ce qu’une dame m’a rapporté, il y a quelques mois : elle rencontre, un jour, dans le cadre de retrouvailles familiales, un monsieur observant les halakhot relatives à la retenue des contacts physiques entre hommes et femmes. Il lui explique : « On n’a pas besoin de toucher pour toucher » c’est-à-dire qu’il n’est pas nécessaire de toucher physiquement pour toucher au cœur. La formule l’a marquée ; moi aussi. Je l’en remercie bien vivement.

Se saluer sans se toucher, geste barrière, imposé à la société par la pandémie, invite ainsi à créer un nouveau type de sociabilité, une sociabilité sans contact physique, une sociabilité plus distante à première vue mais non pour autant moins solide. Au contraire, se produit ici l’élaboration d’une sociabilité moins conventionnelle, peut-être plus respectueuse, plus sincère. Les gestes galvaudés font parfois, souvent, oublier la nécessité d’une communication vraie. 

Au moment de la révélation sur le Sinaï, les hébreux n’avaient pas le droit de toucher à la montagne (Ex 19, 12), marque de respect. Ne pas toucher son semblable, c’est le considérer lui aussi comme un espace de révélation…

 

 

Les gestes barrières

 

Ah, ces gestes barrières ! Apprentissage d’une nouvelle démarche, d’une gestuelle nouvelle, d’une manière de vivre différente. Barrière contre la contamination, contre la contagion. Chacun est devenu un danger pour l’autre. Il faut le protéger. Il faut se protéger. Nous sommes passés de l’autre côté de la barrière. Que ce soit du bon côté !

La notion de gestes barrières n’est pas étrangère au Judaïsme. Il n’y a qu’a penser à la Michna des Pirké Avot que nous lirons ce Chabbat : « Construisez des barrières autour de la Torah » ; injonction déduite d’un verset biblique qui enjoint de protéger la Loi de la Torah par un certain nombre des règle et d’institutions. Leur objectif est d’éloigner le risque de transgression à la Loi. Ce sont les lois rabbiniques qui considèrent le risque de confusion ou d’entrainement. L’une des idées des lois barrières est de s’éloigner de la ligne rouge, de considérer la lettre et aussi l’esprit de la loi. Nous aimons la Torah ; donc nous la protégeons !

Par exemple, au jour du Chabbat, il est interdit par la Torah de semer c’est-à-dire d’entreprendre quelque travail que ce soit qui va favoriser la pousse d’une graine ou d’une plante. La loi rabbinique défendra de se laver les mains au-dessus de plantes.

Tiens ! Se laver les mains, voilà un geste barrière contre la pandémie, geste sur lequel nous reviendrons SDV, dans nos réflexions du moment.

Kol touv lekoulam !

 

 

Elokim a parlé !

 

« Elokim a prononcé toutes ces paroles… ». C’est Elokim qui a prononcé toutes ces paroles, les Dix Paroles contenant les 613 mitsvot. 

La Guemara (Nedarim 81a) cite le verset de Jérémie (9, 11) : « Pour quelle raison le pays a-t-il été perdu ? » et la Guemara répond : « C’est car on ne récitait pas la berakha avant d’étudier la Torah ». Le Rav Hirsch (Bema’aguelé Chana IV p. 61) explique qu’étudier la Torah sans réciter la berakha avant, cela revient à déconnecter la Torah de HaChem, cela revient à l’approcher telle une science parmi les sciences, telles une matière parmi les matières, sans lui conférer une importance particulière. Oublier HaChem quand on étudie la Torah, c’est laïciser l’objet de l’étude.

C’est pourquoi le Midrach Chemot Rabba (30) enseigne que si un homme étudie l’exégèse, la loi, l’homélie mais n’est pas habité par la crainte de la faute, il n’a rien accompli. Une étude détachée du questionnement moral n’a pas de sens. Cette crainte de la faute est indissociable de la présence d’Elokim à notre esprit. 

 

 

Je suis là et là…

 

Que ce message vous trouve en bonne santé !

Qu’il est étrange ce monde, vous en conviendrez, ce monde nouveau dans lequel ma présence se dédouble ! Je suis là, dans mon foyer, devant un écran ; et cet écran, telle une porte ouvrant sur un autre espace, me conduit ailleurs, dans une autre maison, dans un autre intérieur.

Zoom ou le secret d’ubiquité : je suis là et ailleurs. Depuis mon intérieur, je pénètre dans un autre ; d’une salle à manger à une autre en un clic, d’un salon à un autre en un clin d’œil. 

Etre ici et là, simultanément. 

Cette pratique n’est pas pour un juif une idée innovante. Vivre dans deux mondes, nous le faisons depuis 3500 ans. Nous vivons dans ce monde matériel en nous fondant sur des critères qui appartiennent à un autre monde ; mode de vie auquel nous avons eu accès par la Révélation au Sinaï et son contenu expliqué par les maîtres et sages des générations. Nous marchons sur terre mais regardons vers le ciel. Nous travaillons dans ce monde mais nous construisons celui qui vient.

Dans une vie juive intégrale, authentique, il n’y a pas d’écran entre les deux mondes : la Torah habite chaque geste, chaque acte de l’existence. La Torah, c’est du Ciel déposé sur terre.

Vous avez dit « zoom », j’y entends « froum » ! 

 

 

L’échographie et Chavouot

 

Après vous avoir entretenu, hier, des papillons, je m’en vais, chers lecteurs, vous dire quelques mots sur l’échographie. Oui, vous avez bien lu. Pourquoi évoquer, à vos esprits, l’échographie ? Patience… Je note quelques graphes et vous entendrez mon intention.

L’échographie – comme son nom l’indique – est une technique d’imagerie basée sur la conversion des ultrasons en image. Les ultrasons envoyés sont réfléchis par la matière, répondant ainsi au principe de l’écho, et forment une représentation sur un écran. Le son est donc traduit en image. Ce phénomène appartient à la catégorie existentielle de révélation. En effet, un embryon par exemple dont on connaissait l’existence et seulement l’existence, apparaît soudain sur l’écran. Le son est ainsi utilisé pour visualiser une image. Mais pourquoi vous faire état de ce procédé ingénieux ?

C’est qu’il va nous permettre de mettre en relief un verset décrivant la révélation de HaChem sur la montagne du Sinaï ; verset qui rappelle que les enfants d’Israël « ont vu les voix », ces voix qui retentirent quand le Créateur Se manifesta. La Présence de D.ieu est dissimulée dans ce monde matériel ; elle n’est pas visible par nos sens. Au mont Sinaï, l’invisible est devenu non pas visible (D.ieu n’est pas matériel) mais perceptible. Les enfants d’Israël y ont vu, avec les yeux de l’esprit, ce que les voix célestes clamaient. Ils comprirent que ce qui se présente aux yeux de chair ne constitue certainement pas la réalité ultime. Ils saisirent derrière une absence apparente, une Présence bienfaisante et salutaire.

Ces voix clament certainement encore. Pour les capter, il faut se concentrer et tendre l’oreille, toute l’oreille… Que nous puissions entendre et percevoir, en somme être des échographes de l’essence de la vie !

 

 

Les papillons et Chavouot

 

Cher lecteur,

Que ce message te trouve en bonne santé !

Souffre, quelques instants, que j’évoque, une fois n’est pas coutume, les papillons. Oui, tu as bien lu : les papillons…

La vie physiologique est faîte d’évolution. C’est un processus complexe qui s’élabore pour qu’une chenille devienne papillon. C’est là un cas rare où à la naissance, des petits ne ressemblent pas à leurs parents. Tout le premier pan de la vie de la chenille consistera alors à se transformer en chrysalide, puis en papillon. Le petit être ressemble enfin à son parent. Pourquoi les choses se passent-elles ainsi ? Qui sait ? La science décrit mais elle n’explique pas. En tout cas, l’effort accompli par la force naturelle de la chenille la pousse à être, en tout point, semblable à ses ascendants.

Cela peut-il servir d’inspiration ? Certainement si l’on met en rapport le papillon avec le Midrach selon lequel, au pied du mont Sinaï, étaient rassemblés les enfants d’Israël sortis d’Egypte ainsi que les âmes de tous les juifs qui vivraient dans l’histoire. Cette présence de toutes les générations, au même moment et au même endroit, pulvérise les écarts, les séparations, les incompréhensions, les conflits. Tous, parents et enfants, ont entendu la même voix divine, les mêmes mots, la même intonation. Tous sont nourris des mêmes espérances et des mêmes prières.

Harmonie entre les habitants de l’histoire juive où tous se reconnaissent en tous.

Bonheur d’une Torah partagée où personne ne cherche à faire bouger quelque ligne que ce soit car tous sont se situent sur la même ligne.

Joie d’une Torah vécue, dans la concorde et de la même façon, par toutes les générations.

Merci chenille d’être devenue papillon.

 

 

 

C’est fou !

 

Après deux mois de confinement, il peut nous arriver de sortir par nécessité réelle (car le danger n’a pas disparu), et d’être ébahis, stupéfaits, de voir ces arbres devenus si beaux, parés de toutes ces feuilles au vert vif qui nous réjouissent le cœur.

« C’est fou comme ils ont changé ! » s’exprime-t-on de façon spontanée comme on l’aurait fait en rencontrant une personne que l’on n’a pas vu depuis un certain temps : « C’est fou comme il a changé, comme il a grandi, comme il a mûrit… ». Mais non, ce n’est pas fou ! C’est normal. Simplement, on dit que c’est fou car nous n’avons pas vu ces changements survenir, car nous avons souvent l’impression que si on ne regarde pas les choses, elles resteront ce qu’elles sont. On a l’impression que si nous ne sommes pas témoins des choses, c’est qu’elles ne peuvent être une réalité (« Je veux voir cela ! »). Comme si le regard façonnait les choses. C’est fou de penser comme cela. Et pourtant, nous ne sommes pas romains. Nous étions absents et le cours de la vie a continué de s’écouler.

A l’inverse, pour réciter le premier verset du Chema‘ Israël, nous posons la main droite sur les yeux. Nous renonçons à voir le monde, comme s’il était nécessaire de s’en dégager pour pouvoir affirmer, en toute quiétude, notre croyance en HaChem. Ainsi, la journée juive prévoit des temps où nous sommes absents du monde pour y revenir ensuite avec une énergie spirituelle revigorée.

 

 

La flûte et Yerouchalaïm !

 

Concernant les agriculteurs qui montaient à Jérusalem pour y apporter les prémices de leurs fruits, la Michna (Bikourim 3, 3) dit qu’ils cheminaient en procession, « le bœuf marchait devant eux, les cornes recouvertes d’or et une couronne d’olivier sur la tête. La flûte retentissait devant eux jusqu’à ce qu’ils parviennent à proximité de Jérusalem ».

Le Rav Kook (Eyn Aya sur Bikourim III) explique cette Michna de la façon suivante : le taureau renvoie au travail (c’est lui qui tire la charrue, foule le grain…). C’est l’effort accompli, l’énergie investie, le labeur engagé, qui permettent d’acquérir des biens mérités et une certaine assise matérielle (les cornes recouvertes d’or). Néanmoins, cette condition confortable ne constitue pas une finalité : elle doit permettre à la lumière spirituelle de briller. L’olivier renvoie à son huile avec laquelle le Kohen allumait la Ménorah, symbole de la sagesse de la Torah.

La flûte a un statut particulier dans la tradition juive : on y joue dans les moments de joie mais elle a aussi une connotation de deuil (‘hallil=flûte ; ‘hallal=corps sans vie). Les sentiments humains les plus forts ont toujours besoin de s’exprimer avec un bémol pour que précisément, l’homme n’oublie pas qu’il n’est qu’un homme.

Néanmoins, l’homme peut choisir de ne pas entendre la triste tonalité de la flûte. Le travail peut devenir source d’asservissement, offense à la dignité humaine. Les biens peuvent faire perdre la tête, pousser à l’hédonisme comme philosophie de vie, obstruer les canaux spirituels. L’intelligence humaine peut devenir la référence exclusive d’une société ivre de ses exploits, cultivant sa subjectivité, jugeant tout à l’aune de son raisonnement.

C’est grâce à la parole divine, surgissant de Yerouchalaïm, c’est grâce à la Torah se révélant depuis Tsione, que les forces vives de la nation (travail, économie, intelligence) seront inspirées et permettront d’assumer la vocation héritée du Sinaï : rendre silencieuses les tristes intonations de la flûte ; en faire de cette flûte, une flûte enchantée !

 

 

Quand le soleil laisse sa place…

 

Dans la tefila du Chabbat matin, nous disons de  D.ieu qu’Il ouvre, chaque jour, les battants des portes de l’est, qu’Il fend les fenêtres du firmament, qu’Il fait sortir le soleil de son espace… ».

Le soleil entonne un chant pour Hachem, chaque jour (Yoma 20b). Les enfants d’Israël chantent aussi pour le Créateur. D.ieu préfère les chants de Ses enfants davantage que ceux que Lui adressent les astres célestes. C’est pourquoi au moment où les enfants d’Israël entonnent leurs chants, Hachem Lui-même ouvre les portes du ciel pour y laisser pénétrer les prières d’Israël. C’est pourquoi aussi, Il « fait sortir le soleil de son espace » comme pour signifier qu’Il privilégie les suppliques des enfants d’Israël (Tiféret Chelomo de Rabbi Chelomo de Radomsk, II p. 190). Le chant des hommes confrontés au mal et assumant leur liberté a bien plus de valeur que l’hymne des créatures, dénuées de libre arbitre, et déterminées à chanter.

 

 

De la distanciation sociale ou chacun à sa place !

 

La distanciation sociale devient, par la force des choses, norme sociale. C’en est fini, pour un certain temps, de la proximité dans l’espace. Marquages sur les quais de métro, sur le sol devant certains commerces ; les lignes de discrétion aux banques sont devenues lignes de survie partout. Chacun doit apprendre à être à sa place (un peu comme sur une scène de théâtre où quelques indications au sol aident les acteurs à se positionner). Aider à se positionner dans la vie…

Au demeurant, le Maharal de Prague avait déjà expliqué que la paix se définit comme une situation où chaque individu occupe son « rechoute », son domaine ; et le conflit comme la conjoncture où un individu quitte son « domaine » pour gagner celui d’un autre. Cette définition du Maharal est vraie dans tous les domaines : pour la vie des Etats où une armée franchit les frontières de son pays pour un autre, pour la vie professionnelle où des prorogatives naturelles peut être remises en causes, pour la vie de famille où il n’est pas toujours aisé de se positionner correctement dans une fratrie, une relation, d’alliés, par rapport à un nouveau membre qui vient d’arriver…

Quelle est source de réflexions cette distanciation sociale qui nous est imposée par ce virus ; cette distanciation sociale c’est-à-dire cette exigence pour chacun de se positionner correctement pour la survie de la collectivité.

Ceci est en lien direct avec le sixième chapitre de la Michna des Pirké Avot, que nous lirons ce Chabbat, où les maitres rapportent la liste des comportements nécessaires qui permettent d’aboutir à la sagesse de la Torah. L’un de ces comportements est « hamakir ète mekomo », « Celui qui connaît sa place ». Telle est la signification que le ‘Hidouché haRim donne aux barrières établies par les enfants d’Israël, autour du mont Sinaï, en vue d’honorer l’ordre divin selon lequel il ne fallait pas s’approcher de la montagne lors de la Révélation. Chacun a sa place… Pour le bien de tous !

 

 

Contre le propos destructeur

 

C’est dans notre sidra que la Torah formule l’interdiction de blesser autrui par la parole (Lev 25, 17). L’homme peut porter atteinte au corps d’autrui et il peut aussi blesser sa dignité, son moi, son être, faire des bleus à l’âme, par différents types de propos. Se sentir atteint au plus profond de soi à cause d’une parole semble être l’une des particularités de la psychologie humaine.

Ainsi, la Guemara (Baba Metsia 58b) rapporte qu’il est défendu de dire à un baal techouva : « Souviens-toi que tu n’as pas toujours été celui que tu es » ou à un prosélyte: « Souviens-toi des actes de tes parents ». Ramener un homme à son passé alors qu’il souhaite l’oublier, c’est en quelque sorte lui dénier le droit de tout recommencer, c’est l’emprisonner dans une histoire dont il a transformé le sens, c’est lui affirmer qu’il ne peut se libérer d’une mémoire qui l’encombre.

 

 

De la permanence divine

 

Dans le Kirkat haMazone, nous disons à HaChem: «Car Tu nous nourris et assure notre subsistance toujours (tamid)».

On peut expliquer cette formule ainsi: « Tu nourris notre esprit de l’idée de permanence (tamid), de cette permanence qui dépasse la dimension éphémère de ce monde». Nous insistons sur cette notion précisément après le repas car la nourriture représente l’antithèse de la permanence. Elle est consommée, puis quelques heures plus tard, on n’en trouve pratiquement plus de trace puisque l’on doit se nourrir à nouveau. Quand tout autour de nous est si fragile, si vulnérable, il est salutaire de se rattacher à la Permanence de HaChem.

 

 

Réflexion du moment

 

Rencontre inopinée. Reconnaissance dans la méconnaissance. En raison du masque qu’il porte, je ne suis pas certain de le reconnaître. Lui aussi. Moment d’hésitation. Se dévisager avec ce qui reste visible du visage. « Je ne vous ai pas reconnu ». Civilisation du masquée, de l’inconnu.

Ceci ne fait que de mettre en exergue les parts secrètes et les jardins mystérieux de chacun car on ne connaît jamais vraiment les gens. Même les amis qui – à vous – se livrent ne délivrent qu’une partie du livre de leur vie.

Prise de conscience : il suffit que tu portes un masque sur une partie de ton visage pour que la certitude de te connaître s’ébranle. Et si je ne t’avais jamais connu. Et si moi-même, je ne me connaissais pas. La connaissance de soi est l’une des connaissances les plus difficiles à acquérir car elle exige courage et vérité. Elle permet, cette connaissance, de s’amender.

Cette connaissance de soi n’est pas aisée car il existe des masques invisibles.

Pardonne, cher lecteur, cette digression. Du « je ne t’ai pas reconnu », nous sommes passés à : « Je ne me connais pas vraiment, c’est-à-dire en vrai ». Du coup, grâce à toi, je me connais un peu mieux puisque je sais déjà que je ne me connais pas vraiment, c’est-à-dire en vrai. Merci ami d’avoir porté ton masque. Grâce à lui, une partie du mien, celui qui est invisible, est un peu tombé…

 

 

De la place de D.ieu

 

Dans le livre des Psaumes, le roi David: « Je n’entrerai pas dans l’abri de ma maison, je ne Monterai pas sur ma couche bien ordonnée… avant que je ne trouve un endroit pour D.ieu » (Psaume 132).

Le roi David a formulé le vœu de n’entrer dans sa maison, de ne se coucher sur son lit, qu’après avoir trouvé l’espace où le Temple de D.ieu sera bâti. Seconde explication : David ne s’autorise à tirer profit des éléments de ce monde que lorsqu’il leur aura trouvé une place dans le monde de D.ieu c’est à dire que lorsqu’il aura compris quelle est sa mission dans ce monde (Netivot Chalom I, p. 283).

Troisième explication : « Je ne trouverai le repos qu’après avoir règle la question de la place de D.ieu dans la vie ».

 

 

La civilisation masquée

 

Une nouvelle civilisation humaine est en train de se mettre en place : elle est masquée. Le visage est dérobé au regard. L’individu est littéralement dévisagé. Sentiment d’étrangeté ; mode nouvelle et subie, à vertu protectrice. Seuls yeux et fronts émergent. A présent, dans la rue, le domaine public, c’est dans les yeux et les plis du front que l’on perçoit la personne en face de soi. C’est dans ses yeux que l’on peut deviner ses sentiments. « Yeux qui vous exprimez tant, nous devons apprendre à vous comprendre ! ».

Ceci fait penser au commentaire du Rav S.R. Hirsch sur l’interdiction de se raser les coins de la barbe : « La barbe est destinée par la nature à voiler pudiquement les fonctions purement physiques des organes de nutrition, la bouche et le menton et à faire ressortir la « partie spirituelle » de la physionomie, c’est-à-dire le front et les yeux. Aussi nous est-il défendu de détruire ce signe de la nature qui nous est donné pour nous rappeler sans cesse la primauté des valeurs spirituelles »[1]. (C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la barbe commence à pousser au moment de la puberté, c’est-à-dire au moment de l’éveil de l’instinct sexuel, et chez l’homme car son instinct est plus puissant que celui qui anime la femme).

Ces masques, recherchés, qui dissimulent précisément ce que la barbe recouvre, nous inviteraient donc à réfléchir sur l’humanité en des termes où les fonctions physiques ne sont plus une fin en soi mais un moyen nécessaire pour percevoir des réalités métaphysiques…

[1] Elie, Munk. Kol haTorah. Commentaire sur Lévitique 19, 27.

 

 

Encore de la Torah ! Nous en voulons encore !

 

« Ouvre mon cœur à Ta Torah et que mon âme poursuive Tes commandements ».

Nous prononçons cette phrase à la fin de la ‘Amida, telle une conclusion, pour enseigner que le signe d’une prière réussie se confond avec la volonté de rester en lien avec D.ieu par le biais de la Torah et des mitsvot. Pendant la ‘Amida, ce lien existait. A la fin de la tefila, le juif espère prolonger ce lien. S’il n’est pas animé d’une telle volonté, c’est que déjà durant la ‘Amida, il n’était pas, ou plus, en lien avec Hachem.

 

 

« Ecoute Israël, Hachem est notre D.ieu, Hachem est Unique »

 

Si tu entends, simplement, le nom d’Israël, si tu comprends ce qu’est la nature du peuple hébreu, alors tu mentionneras D.ieu immédiatement après (‘Alé Chour II p. 360) car tu auras compris que l’essence de ce peuple n’est pas d’écrire une histoire politique mais bien spirituelle.

Si tu saisis ce que le nom d’Israël porte en lui, si tu entends le rythme de son histoire et de sa destinée si énigmatique, alors tu ne peux que conclure que : Hachem est notre D.ieu.

 

 

D’un monde à un autre…

 

Tous les jours, dans la prière du matin, nous clamons : « Tu es source de bénédiction Hachem, D.ieu d’Israël, de monde en monde ».

Dans sa vie, l’homme connaît plusieurs univers, différents mondes : l’enfance, l’adolescence, le mariage, la parentalité, la grande parentalité… Il rencontre aussi différents mondes, des univers divers. L’ancien monde, le nouveau monde… Le père véritable est celui qui accompagne son enfant dans chacun de ces mondes (D.ieu d’Israël, de monde en monde). 

« Tu restes notre Père quel que soit le monde dans lequel nous nous situons, même dans le bas monde, même dans le monde du tohu » (Netivot Chalom, p. 255).

 

 

De la fin de l’expansion

 

Depuis le 15ème siècle, on a assisté à un élargissement considérable du monde. Depuis la découverte de l’Amérique, les hommes n’ont cessé d’élargir leur horizon. Aucun territoire du globe n’est aujourd’hui terre inconnue. Avec les progrès de la science et de la technologie, les perspectives se sont encore élargies : conquête de l’espace, exploration de Mars, la vision de l’homme va de plus en plus loin, au travers des galaxies.

 

Puis, soudain, a surgit un virus. L’accordéon se replie. C’en est fini de l’expansion. Rétractation de l’humanité, confinement dans les foyers. La rue devient exotique. Un peu plus loin, c’est déjà de l’autre côté de l’océan. Une autre ville, c’est presqu’impensable. Tel un boomerang, l’homme est allé au si loin qui le pouvait et il revient sur ses pas. Mais est-il vraiment aller au si loin qu’il le pouvait ?

 

Il y a un lointain en l’homme, un lointain tout proche de lui. C’est la distance qui sépare ce qu’un individu sait de ce qu’il fait. L’esprit et le cœur peuvent aussi se situer sur deux rives séparées par un abîme.

Quand l’homme ne peut plus regarder dehors, au loin, il peut alors regarder en lui, dans cet infini intérieur qui le rattache à HaChem.

 

 

Souverain du monde

 

Quand l’homme prononce ces mots, dans les berakhot par exemple, « Souverain de l’univers/Mélekh ha’olam », il devrait s’emplir de crainte et de frayeur. Pourtant, ces mots sont dits souvent avec indifférence.

Pourquoi ?

Car le Michna des Pirké Avot enseigne que la jalousie, le désir et la suffisance font sortir l’homme de ce monde. De sorte que, si un individu est touché par l’un de ces trois vices, il ne fait plus partie du monde et n’a plus de lien avec « le Roi du monde »… (Rabbi Moché de Kobrine, Imerot Tehorot p. 17).

 

 

La techouva du Chabbat

 

Le ‘Hidouché haRim a demandé : comment est-il possible de faire techouva, le jour du Chabbat ? La techouva ne s’exprime-t-elle pas en termes de regrets donc d’une certaine tristesse ? Or la tristesse est incompatible avec le Chabbat !

Le ‘Hidouché haRim répond : quand la vie est en danger, on doit transgresser le Chabbat. Or un individu qui ne fait pas techouva se met en danger : il risque de perdre tout le bien que ce monde peut apporter à la lumière de la Torah ainsi que le monde à venir. C’est pourquoi nous avons l’obligation de faire techouva au jour du Chabbat…

 

 

Réflexions sur les Berakhot

 

Le Rav J.D. Soloveitchik (ouVikachtem Micham, p. 134 à 137) explique : tous les prophètes ont appelé à observer l’œuvre de la création, à explorer les processus cosmiques, pour y dévoiler le Mystérieux, l’éclat de la royauté du Créateur enveloppant la création silencieuse. « Les cieux racontent la Présence de Hachem, le firmament relate l’œuvre de Ses mains » (Psaume 19). Le roi David observe la création et il voit le Créateur.

 

         Nous avons une obligation de réciter une bénédiction pour chaque phénomène cosmique : pour le coucher du soleil (dans la prière du soir), pour son lever (dans la prière du matin), pour le renouvellement de la lune, pour l’arc en ciel, le tonnerre et l’éclaire, pour l’arbre en fleur et le mouvement des vagues de la Grande Mer, sur le pain et l’eau, sur le légume et le fruit, pour le corps qui fonctionne, pour la faculté de se lever, de se mouvoir… Or, quelle est la nature de la berakha sinon une reconnaissance adressée à D.ieu pour la nature du monde qui – au moment de sa récitation – devient un monde supranaturel ? Qu’est-ce que la berakha sinon la libération de la nature de son silence, de sa solitude ? Sinon l’identification de la dynamique cosmique avec l’antique volonté créatrice, dissimulée dans le monde de l’humain, de l’animal, du végétal et du minéral ?

 

         La berakha témoigne sur le fait que malgré l’ordonnance psychologique selon laquelle l’habitude éteint la flamme de l’extase, l’homme s’enthousiasme pour chaque phénomène. Pour la personne qui récite les berakhot, rien n’est mécanique. Il voit la lumière divine partout. Heureuse la créature qui rencontre le Créateur sur les sentiers de ce monde, à chaque fois qu’il boit une gorgée d’eau ou mange un morceau de pain ! Heureux l’homme qui considère Hachem à chaque fois qu’il utilise ses sens et en tire profit. Il s’agit en somme de rechercher l’éternel dans le facteur temps, l’Infini à partir du limité.

 

 

Définition de la délivrance

 

Dans la prière de Moussaf de Chabbat, nous disons : «Nous présenterons devant Toi l’offrande supplémentaire du chabbat [quand le temple se reconstruit]».

 

La période messianique est perçue, dans la tradition juive, comme la période où l’on sera en mesure d’accomplir tous nos devoirs. C’est bien ce que le dit le texte de Moussaf des Trois Fêtes : « A cause de nos fautes, nous avons été exilés de notre terre et nous avons été éloignés de notre pays… et nous ne pouvons plus… réaliser nos obligations… ». L’exil se définit donc comme la conjoncture où il nous est impossible de s’acquitter de ce qui nous incombe. A l’inverse, quand adviendra la libération, « là-bas nous accomplirons devant Toi les offrandes qui nous incombent ». La libération se définirait alors comme la conjoncture où il nous est enfin possible d’accomplir nos devoirs… C’est une vision du monde qui va à contre-courant de tout puisque généralement la libération peut être comprise comme la disparition de la contrainte. Dans la tradition hébraïque, la délivrance tant attendue nous permettre d’accomplir encore mieux nos mitsvot.

 

 

Baroukh HaChem yom yom…

 

Il est loin ce temps où l’on pouvait se permettre de programmer, d’établir des plans, des projets pour les semaines ou les mois à venir. Aujourd’hui le personnage du visionnaire a disparu. On navigue à vue. La longue vue est une invention à venir. Ainsi, nous sommes contraints de nous centrer, de nous concentrer, sur le jour présent, de l’exploiter au maximum pour y accomplir le bien et de bonnes actions. Et cela, sans vraiment pouvoir penser à cet avenir que l’on pensait pouvoir maîtriser.

 

Mais du coup, c’est le présent qui reprend toute sa valeur, toutes ses couleurs. On l’investit et on s’y engage plutôt que de l’oublier en pensant à demain. Le présent est riche d’occasions de se rapprocher de D.ieu et d’autrui. La comète est passée ; il n’y a plus de plan à tirer mais il nous est demandé de faire de chaque jour un temps lumineux.

 

 

Les arbres du chabbat

 

Le psaume du Chabbat oppose deux types d’individus : d’une part, le « racha’ », le méchant et le « po’el aven », le faiseur d’iniquités (selon le Malbim, le « po’el aven » est un individu qui porte atteinte à autrui alors que le « racha’ » se positionne aussi contre D.ieu) et d’autre part, le tsadik (qui entretient des liens harmonieux avec D.ieu et avec les hommes).

 

Le Psaume dit que le racha’ fleurit telle de l’herbe et les faiseurs d’iniquités bourgeonnent alors que le tsadik fleurit tel un palmier, et s’élance comme un cèdre du Liban.

 

Le racha’ est considéré comme de l’herbe car il ne se préoccupe pas du ciel ; il ne pense qu’à la terre, aux préoccupations terrestres ; il est comme le gazon collé au sol, il refuse de s’élever. Le tsadik est tel un palmier, un cèdre, qui sont des arbres particulièrement hauts. Le tsadik prend de la distance avec la terre ; par ses mitsvot et bonnes actions, il caresse le ciel ; il sait que l’on ne peut vivre sur terre sans la Torah qui provient du ciel.

 

Le « po’el aven » fait le mal aux hommes ; il est comme un bourgeon qui ne donne ni fleur ni fruit. Il ne considère qu’une partie de la réalité, lui-même, et reste indifférent à la souffrance qu’il provoque. Ce n’est pas un fruit qu’il produit mais de la déception, de la tristesse, des regrets. On ne peut rien faire avec un bourgeon qui a décidé de rester bourgeon. Le tsadik lui est tel un palmier qui donne des fruits, précise Rachi dans son commentaire sur ce verset. Et s’il donne des fruits, c’est car il est aussi tel un cèdre ; Rachi dit : si on coupe le tronc du cèdre, il repousse (ce qui n’est pas le cas pour tous les arbres, cf. Ta’anit 25a). Le tsadik se renouvelle constamment, il se remet en cause, change son tronc, il sait devenir nouveau pour offrir les plus beaux des fruits.

 

Une autre filiation

 

Entre Pessa’h et Chavouot, nous étudions les Pirké Avot, les Chapitres des Pères. Mais en réalité, les patriarches ne sont pratiquement pas mentionnés dans ce traité ou à de rare exceptions. Ce sont les sages de la Michna qui sont cités. C’est que dans la tradition juive, la filiation n’est pas seulement biologique. Le maître est aussi un père ; il met au monde la conscience morale et spirituelle de son disciple. Il lui ouvre des horizons et le guide, l’élève et en fait une relève.

 

 

De la résurrection

 

« Un saducéen dit à Ghébina bar Pessissa : « Malheur à vous…, qui prétendez que les morts reviennent à la vie ! Nous voyons que les vivants meurent mais les morts reviennent-ils à la vie ?» (Sanhédrin 91a et Rachi). Selon le saducéen, la résurrection est un leurre pour la simple et bonne raison qu’on n’a jamais vu personne ressusciter. Le jugement qui se fonde sur le visible condamne l’homme à la mort éternelle.

 

Les Sages s’arrachent à la visibilité du monde. Ghébina lui répond par un raisonnement a fortiori : « Malheur à vous…, qui prétendez que les morts ne revivront pas car si déjà ceux qui n’ont jamais existé vivent, ne serait-ce pas le cas a fortiori pour ceux qui ont déjà vécu ! ». La vie d’un individu qui n’a jamais existé est improbable. Une personne n’existe pas. Pourquoi existerait-elle soudain ? Pourtant, des enfants naissent tous les jours. Et ces enfants, avant de vivre, ils n’étaient pas visibles. Ils n’étaient pas visibles et pourtant, ils existent aujourd’hui. Et cela est une réalité visible. Pourquoi dans ce cas des individus qui auraient déjà vécu ne pourraient-ils pas revenir à la vie ? Ne se situent-ils pas au moins dans le temps antérieur de la naissance d’un individu ?  

 

 

Contribuer à la déconstruction, puis à la reconstruction

 

Quand un mur d’une maison est frappé d’une tache verte ou rouge, selon la configuration de son aspect, le kohen peut déclarer la fermeture de cette maison pendant sept jours. Si après ces sept jours, le kohen atteste du fait que la plaie s’est étendue, il formule alors un certain nombre d’injonctions : « ils enlèveront les pierres sur lesquelles apparaît la tache, ils les jetteront vers l’extérieur de la ville » (Lev. 14, 40), « il fera gratter la maison intérieurement autour de la plaie, ils déverseront la poussière qu’on aura raclée hors de la ville » (41), « ils prendront d’autres pierres et les poseront à la place des pierres, il prendra un autre mortier et il en enduira la maison » (44).

 

On observera que certaines de ces dispositions concernent un pluriel (« ils enlèveront, ils déverseront, ils prendront d’autres pierres ») alors que d’autres s’adressent au seul habitant de la maison («il fera gratter la maison intérieurement autour de la plaie, il prendra un autre mortier et il en enduira la maison »).

La Sifra explique donc que lorsque le mur sur lequel la tache a surgi est un mur commun à deux maisons, le voisin de l’habitant de la maison tachée doit s’associer à certaines étapes de la déconstruction et de la reconstruction alors que d’autres travaux doivent être réalisés par l’habitant de la maison tachée seul.

 

« Malheur au méchant ! Malheur à son voisin ! » dit la Sifra puisque le voisin subit ici un dommage incontestable. Un mur de sa maison est détruit sans qu’il ne soit concerné en rien par la faute de son voisin ; à moins que cette loi nous renseigne précisément sur l’inter réactivité sociale et laisse sous-entendre que si le voisin s’est rendu coupable de manquements sociaux (médisance, avarice) à cause des quels la tache a surgi, c’est que chacun dans cette société porte une part de responsabilité. C’est parce qu’il existe une tolérance au mal ou une indifférence au mal que celui-ci peut blesser et se propager. Quand on voit un homme agir mal et qu’on ne lui dit rien, on l’encourage par là même à persévérer dans la voie du mal.

 

On peut aussi ajouter que le voisin doit s’associer à différentes étapes de la déconstruction, puis de la reconstruction du mur, car lui aussi va bénéficier d’un nouveau pan de mur. Ce ne serait pas une attitude morale que de bénéficier d’un tel avantage consécutif à la faute d’autrui sans s’associer à cette nouvelle édification.

 

Mais il y a encore une autre idée : nous évoquons ici la déconstruction d’une maison mais aussi la déconstruction d’une vie, d’événements, d’actes nocifs, qui ont mené à cette tache. Pour revenir dans un passé qui n’est pas toujours un passé simple, pour en démêler les fils, pour en saisir les composants, les liens, les enchaînements, pour débusquer le tournant final, on a besoin d’autrui pour nous écouter et nous aider dans l’analyse et l’examen de la vie. On a besoin de ce regard extérieur qui, par nature, embrasse davantage que notre regard subjectif. Avec nous, le voisin enlève les pierres qui bouchent la route pour les jeter au loin ; avec nous, il en apporte d’autres, pour construire ensemble quelque chose de nouveau. Mais à un moment, il ne pourra pas se substituer à notre personne. Il y a des étapes de la déconstruction personnelle et de la reconstruction qui nous incombent totalement, à nous et à nous seulement.

 

Il y a encore un autre élément : quand on s’abîme, on abîme aussi les autres, l’environnement, la famille. Quand on aide à la reconstruction existentielle de son voisin, on s’ouvre pour nous-mêmes de nouvelles perspectives.

 

 

Justice et paix (Pirké Avot)

 

Baba Batra 10a : « Rabbi Eléazar donnait au pauvre une perouta et après il priait ainsi qu’il est dit : « Moi, c’est avec justice que je percevrai Ta face » (Psaume 17, 16) ». Dans la prière, on demande à maintes reprises à D.ieu d’instaurer la justice sur terre. Mais l’homme lui-même, que fait-il pour cela ? Latsédaka humaine introduit donc la tsédaka divine.

 

Rabbi Chlomo de Radomsk (Tiféret Chelomo III p. 17) ajoute une autre idée en lien avec la notion de réconciliation : la Michna des Pirké Avot (2, 7) enseigne : « Qui augmente la tsédaka augmente la paix » [la paix dans le foyer du pauvre, la paix dans le cœur du pauvre, la paix sociale et aussi] la paix avec D.ieu car le pauvre pourrait nourrir du ressentiment vis-à-vis de D.ieu, subir une crise de confiance. De bon matin, Rabbi Eléazar (nom qui signifie : « D.ieu a aidé ») accomplissait la tsédaka, soulageait le pauvre qui ainsi pouvait prier, donc se réconcilier avec D.ieu si c’était nécessaire…

 

 

L’invisible réel

 

Notre sidra expose les nombreuses et complexes lois relatives à la pureté et à l’impureté rituelle. A l’époque où ces lois s’appliquent, le mode de vie, le mode de fonctionnement de la société juive, se fonde sur une appréhension du monde qui ne correspond pas au visuel. Tel individu, tel aliment, tel liquide, tel objet, est impur mais rien dans sa concrétude ne l’indique ou ne le laisse penser. Il semble donc que l’impureté est davantage une projection de l’esprit ordonnée par la Torah qu’un phénomène maléfique ou magique que dégagerait la chose impure.

 

On ne pénètre pas dans tel ou tel endroit, on ne siège pas sur tel et tel siège, on ne mange pas tel aliment, on ne touche pas tel objet ou individu, on n’emprunte pas tel chemin car un élément impur y est présent, présent mais parfaitement abstrait dans son statut d’impureté. L’ensemble du fonctionnement de l’existence donc, les attitudes, les comportements, sont façonnés par quelque chose que l’on ne voit pas avec ses yeux de chair et que l’on ne peut toucher de ses mains. L’impureté en tant que telle échappe aux sens de l’humain. Régler sa vie en fonction de ce que l’on ne voit pas représente la quintessence de la vie juive puisque celle-ci est indissociable de D.ieu, et que D.ieu, on ne Le perçoit pas avec ses yeux.

 

 

De la délégation

 

La hagada de Pessa’h insiste bien sur l’idée que la nuit de la libération des enfants d’Israël d’Egypte, c’est D.ieu Lui-même qui est intervenu, Lui et non un ange, Lui et non un émissaire, Lui et non un séraphin mais D.ieu Lui-même « bikhevodo ou beatsmo », Lui en personne.

 

Cette insistance nous parle : face à des êtres humains en souffrance, différents types de réaction sont possibles : l’indifférence, la compassion, l’accompagnement, le soulagement actif… et aussi la délégation. Un mandat est donné chargé de nous représenter. Pour mettre un point final à l’oppression égyptienne, D.ieu n’envoie pas d’émissaire et invite ainsi à soulager la détresse d’autrui en s’investissant personnellement, sans compter sur les institutions et autres.

 

D.ieu est unique. C’est cette perspective d’esprit que l’homme adopte : créé à Son image, il est seul, seul pouvoir soulager et alléger autrui de son fardeau, « lui et non un émissaire, lui et non un mandaté, lui et non un séraphin ».

 

L’expression de la hagada « bikhevodo ou beatsmo » peut se traduire : « avec Sa dignité et Son essence ». Quand l’homme agit ainsi et libère son frère de l’enferment, il devient digne et révèle son essence. 

 

 

Un monde différent

 

Cette année, ce ne sera pas que la nuit du séder qui sera différente car c’est le monde entier qui est déjà différent, car c’est la vie entière qui est différente, la vie ou ce qui en reste. Mais précisément, ce qui en reste de cette vie, n’est-ce pas là la quintessence même de la vie ? Loin du futile et de l’inutile, éloigné de l’accessoire et du secondaire, à l’écart des mondanités et des spectacles ; en fait, de toutes ces choses qui tentent de nous faire oublier notre humanité c’est-à-dire notre fragilité, notre finitude. Cette éprouvante expérience aura rappelé à l’humanité ce qui relève du prioritaire, de l’essentiel. Elle aura rappelé ce que l’humain passe son temps à fuir : sa solitude existentielle. 

Et cette solitude, aujourd’hui, a rattrapé l’homme moderne, cet homme qui s’enivre de ses succès scientifiques et ses prouesses technologiques, cet homme qui prétend manipuler les gènes et la vie, cet homme qui pense expliquer le monde avec ses équations et sa raison, cet homme qui juge tout à l’aune de sa subjectivité, la voilà cet homme, renvoyé tel un écolier chez lui, le voilà contraint à la discrétion, à la modestie. Il n’est plus question que de survivre. 

Ce n’est pas que la nuit du séder qui sera différente mais l’humanité en tant que telle. Toute la question sera ensuite de savoir si, après la reprise des activités « normales », l’humanité saura rester différente.

 

 

Où l’agneau est-il passé ?

 

Depuis 2000 ans, il manque au séder l’agneau de Pessa’h. Mais peut-être cet agneau a-t-il déserté le cœur des hommes. 

Nous vivons une situation où chacun constitue un danger potentiel pour l’autre. D’où le confinement, les masques, les distances à respecter. Chacun, même bien portant, peut contaminer les autres. Cela fait réfléchir sur le degré de nocivité et de destruction qui habite l’individu : « Je peux être dangereux, faire du mal, faire souffrir ». Aujourd’hui, l’homme est devenu un loup pour l’homme, pour reprendre l’expression du philosophe Hobbes. Cette période qui permet cette prise de conscience peu aider la société humaine à traquer le loup en elle, à le transformer en agneau, en cet agneau qui manque au soir du séder. 

Que de bonnes choses.

 

 

Un certain type de maror…

 

Après le passage de la hagada consacré au maror (« maror zo chéanou okhlim…), on déclare : « A chaque génération, l’homme a l’obligation de se considérer comme étant lui-même sorti d’Egypte ». Que cela signifie-t-il ?

 

Les Egyptiens ont rendu amère la vie des enfants d’Israël de toutes sortes de manières : « dur labeur, bitume, briques, toutes sortes de travaux dans les champs ». Les voies de l’amertume sont multiples. Rester en Egypte signifie adopter la posture psychologique des Egyptiens c’est-à-dire rendre la vie amère, infernale, à son environnement ou à une partie de celui-ci. Il existe malheureusement des gens qui asservissent leur entourage, qui exercent une domination psychologique ou économique ou politique, qui rendent la vie infernale à ceux qui sont contraints de partager avec eux, la leur. Il y a des hommes-maror. C’est pourquoi après l’évocation du maror, la hagada énonce « A chaque génération, l’homme a l’obligation de se considérer comme étant lui-même sorti d’Egypte », c’est-à-dire que chaque juif doit quitter cet espace de maror, de maltraitance pour les autres. C’est l’une des finalités de la sortie d’Egypte.

 

 

 

Donner un sens au confinement…

 

A la fin de notre sidra, la Torah rappelle que pendant les sept jours précédant l’inauguration du sanctuaire, Aaron et ses fils avaient l’obligation de rester dans la tente d’assignation : « Ils ne sortiront pas, sept jours, de la porte de la tente d’assignation…A la porte d’assignation, vous habiterez, jour et nuit, sept jours » (Lévitique 8, 33 et 35). Selon le commentaire du Netsiv, le premier verset (« Ils ne sortiront pas, sept jours, de la porte de la tente d’assignation ») indique l’interdiction pour le prêtre de quitter le Temple pendant le service. C’est une règle qui s’applique de façon générale. Le second verset (« A la porte d’assignation, vous habiterez, jour et nuit, sept jours ») est une loi autonome qui s’applique spécifiquement pour les sept jours de préparation à l’inauguration du sanctuaire.

 

Le jour de l’inauguration, les prêtres seront intronisés pour devenir les serviteurs de D.ieu. Ils quittent la sphère de l’individualité pour épouser la vie publique. Pour « affronter » la foule, la nation, les prêtres ont besoin de se retrouver face à eux-mêmes, de se ressourcer, d’être seuls. La vie de l’homme public est appelé à atteindre un équilibre bienfaisant entre les temps de solitude et les temps partagés avec le peuple. Avant d’investir officiellement leur nouvelle fonction, les prêtres ont besoin de se retrouver.

 

Quand D.ieu expose aux enfants d’Israël, lors de la traversée du désert, que le pain qui tombera du ciel, le vendredi, sera en double portion, Il justifie ce supplément de nourriture par l’interdit de se déplacer hors du camp : « Qu’aucun homme ne sorte de son endroit, le septième jour » (Exode 6, 29). Selon Maïmonide (cf. Séfer haMitsvot, interdit : 321), ce verset est la source de la limite de liberté de déplacement, le jour du chabbat, puisque selon la loi, il est interdit de marcher au de-là des 2000 coudées (1km environ) après la dernière maison de la ville. « Qu’aucun homme ne sorte de son endroit, le septième jour » : l’homme a besoin de se recentrer, de se concentrer sur lui-même, sa famille, son environnement propre afin de pouvoir aller plus loin dans la rencontre avec l’altérité, durant les jours de semaine.

 

La nuit de la libération des enfants d’Israël d’Egypte, D.ieu a énoncé un ordre selon lequel les enfants d’Israël devaient rester chez eux : « Qu’aucun homme ne sorte de la porte de sa maison jusqu’au matin » (Exode 12, 22). Avant que le peuple hébreu ne quitte l’Egypte et n’apparaisse sur la scène de l’histoire, avant qu’il ne se dirige vers le Sinaï pour recevoir la Torah et se voir assigner la fonction de « nation de prêtres », les hébreux avaient besoin de se retrouver, seuls, avec eux-mêmes, de goûter à la réflexion existentielle que permet le temps de solitude pour se diriger, plus tard, vers les contrées de l’humain. C’est aussi le sens du séder : un profond ressourcement identitaire et religieux, pour mieux assumer, demain, notre vocation.

 

 

La main tendue…

 

La hagada de Pessa’h énonce dans son introduction : « D.ieu nous a fait sortir d’Egypte d’une main puissante et d’un bras étendu ». D.ieu a employé Sa main puissante pour sanctionner les bourreaux et a tendu Son bras pour relever des hommes plongés dans la boue, des hommes battus et maltraités dont les nourrissons servaient de briques pour les pyramides.

 

Le