Les sidrot du rabbin Milewski

Des étoiles sur terre !

 

Quittons, quelques instants, la terre et ses difficultés, pour nous promener dans les étoiles…

« Observe, s’il te plaît, vers le ciel et contemple les étoiles… Ainsi, sera ta descendance (Beréchit 15, 5) annonce la Créateur à Avraham. Dans la sidra de Vayéra aussi, D.ieu dit au patriarche : « Je multiplierai ta descendance telles les étoiles du ciel » (22, 17).

Les étoiles naissent, grandissent, vieillissent : Jean-Pierre Luminet, astrophysicien explique : « Les étoiles fonctionnent comme de véritables fourneaux alchimiques en transformant au moyen de réactions thermonucléaires leur matériau de base – hydrogène et hélium – en noyaux atomiques plus lourds comme le carbone, l’oxygène, le fer, l’or et la plupart des éléments de la nature. A la fin de leur vie, elles éjectent leur enveloppe gazeuse, projetant dans l’espace les matériaux qu’elles ont fabriqués… Les vastes nuages moléculaires au sein desquels des générations entières d’étoiles se condensent sont ensemencés par les explosions des supernovae proches [une supernova désigne l’explosion d’une étoile massive]. De génération en génération, les étoiles s’enrichissent du passé de leurs ancêtres.

Il y a 4,5 milliards d’années, lorsque le Système solaire s’est condensé, la Galaxie était déjà vieille de 9 milliards d’années et nombre d’étoiles massives avaient déjà brûlé, dispersant leurs cendres aux quatre coins de l’espace galactique. Notre planète n’a fait que recueillir les éléments lourds fabriqués dans le cœur de ces étoiles depuis longtemps disparus. Nous sommes donc bel et bien faits de poussière d’étoiles, puisque tous les atomes qui nous composent (à l’exception de l’hydrogène formé lors du Big Bang) ont été forgé dans des étoiles disparues depuis plus de cinq milliards d’années » (L’Univers en 100 questions, p. 165 à 167).

Les enfants d’Avraham seront telles les étoiles : leurs matériaux de vie seront ceux-là mêmes qui composaient la vie de leurs ancêtres, la lumière qu’ils propageront autour d’eux sera celle-là même que les générations précédentes diffusaient autour d’elles. Le phénomène décrit ici est celui du recyclage finalement, déjà présent au cœur de la nature céleste. Une étoile nourrit la suivante de ce qu’elle est. De génération en génération…

 

 

L’anti-nature

 

« A la onzième année, au mois de Boul qui est le huitième mois, [le roi Salomon] termina le Temple de Yerouchalaïm] … Il l’avait bâti sept années » (I Rois 6, 38). Le huitième mois depuis Nissan, premier mois de l’année, est le mois de ‘Hechvan que nous inaugurons en ce jour. Ce mois porte, dans le texte biblique, le nom de « Boul », en référence au « maboul », au déluge dont il est question dans notre sidra de Noa’h car c’est en ce mois que les pluies commencent à tomber (Radak). En ce mois aussi, l’herbe se fane (« bala ») et disparaît des champs ; la terre se fractionne en morceaux (« boulote ») et l’on donne aux animaux la récolte (« yevoul ») du fait de la disparition des pâturages (Yerouchalmi, Roch Hachana 1, 2). 

Le Rav haMalbim observe la chose suivante : le roi Salomon a commencer à bâtir le Temple, sept ans plus tôt, au mois de Ziv (ibidem 6, 1), deuxième mois de l’année après nissan, soit le mois d’Iyar, temps du printemps. L’édification du Temple suit donc un processus contraire à la nature. En effet, Boul est le temps des semailles et le mois de Ziv, celui d’une nature arrivée à maturité. Pour la chose spirituelle, les fondations sont posées en « Ziv », au printemps ; et la construction se termine en « Boul », à l’automne. « La nature et la chose divine : l’une commence quand l’autre cesse de produire » écrit le Rav haMalbim. 

La chose religieuse consiste donc à aller à contre-courant de tous les élans naturels, mécaniques, instinctifs, violents, même s’ils prennent un aspect policé. La chose religieuse s’oppose à la nature car elle élabore une autre loi que celle du plus fort ici-bas. La chose religieuse propose un autre chemin que celui des cycles invariables où les temps se succèdent les uns aux autres, où l’hiver précipite inlassablement, dans le gouffre, les sourires du printemps. 

Dans cette herbe desséchée,

Dans ces arbres dénudés,

Dans ces feuilles jaunies et usées,

Dans ces fleurs fanées,

le judaïsme nous invite à y deviner une chose spirituelle qui se construit : l’hiver qui tombe sur le monde fini ; le printemps qui se lève quand se bâtit un Temple, une maison pleine de Torah et de mitsvot.

 

 

Une construction complexe !

 

Nous reprenons, ce Chabbat, le cycle de la Torah ; et cette semaine, notre attention se porte sur la création d’Adam: « HaChem Elokim a formé Adam ». C’est le terme « vayitser » qui est rendu par  » a formé ». Curieusement, ce verbe est écrit, sur le parchemin biblique, avec deux « youd » au lieu d’un seul. Aussi, le Midrach Beréchit Rabba (14) explique que les deux « youd » font référence à deux formations, à deux créations en l’homme : l’une qui relève de l’éphémère, l’autre de l’intemporel, l’une qui appartient à la terre et l’autre qui est rattachée au ciel, l’une qui s’appelle le « yetser hara », l’instinct du mal et l’autre qui s’appelle « yetser hatov », le penchant au bien.

Le Rav S.R. Hircsh (Bema’aguelé Chana I p. 172) observe que lorsque l’on entend le verbe « vayitser » prononcé, c’est un seul « youd » que l’on entend; l’autre reste silencieux. Ainsi en est-il de la personnalité humaine : elle est toujours double même si l’une de ces deux dimensions prend le dessus sur l’autre. L’homme qui a su s’élever dans la Torah n’en conserve pas moins son instinct du mal qu’il doit toujours combattre ; l’individu qui a fauté et chuté n’a pas encore vu s’éteindre en lui l’étincelle de bien qui l’habite quelque part. La présence de ces deux « youd » renvoie donc à cette tension permanente qui anime l’être humain ; et qui de fait de chaque instant un nouveau défi.

 

 

Tel un enfant qui grandit…

 

Les fêtes qui scandent le mois de Tichri correspondent à un processus bien particulier, celui de l’enfant qui grandit. Nous nous inspirons d’un bel enseignement de Rabbi Menah’em Mendel de Strizov pour vous présenter la correspondance suivante : 

Roch Hachana est le jour anniversaire d’Adam. Quand un nourrisson voit le jour, il faut le nourrir, lui mettre en bouche du lait. A l’âme qui naît, on met en bouche le chofar, tel un biberon ainsi que les mots des Zikhronot, Malkhouyot et Chofarot. 

A Kippour, les enfants d’Israël sont comparés à des anges à l’instar des petits bébés qui sont tels de petits chérubins. L’enfant a besoin d’un environnement serein pour se développer. Ses parents lui préparent, avec beaucoup de soin et d’amour, sa chambre. La chambre de cette âme qui naît, c’est la souka.

L’enfant grandit et apprend à tenir en main des hochets, des objets. Ainsi, le peuple juif tient en main le bouquet de loulav.

Enfin, l’enfant apprend à marcher, à courir. C’est le peuple juif qui s’en va danser avec la Torah, à Sim’hat Torah.

Moed tov lekoulam !

 

 

De la lumière partout !

 

Durant la fête de Soukot, d’immenses réjouissances animaient le Temple de Jérusalem. On y allumait des candélabres (menorot) hauts de 25 mètres de sorte qu’il n’y avait pas une seule cour de Jérusalem qui ne soit pas illuminée (Souca 51a et Rachi). La Guemara (Souca 53a) ajoute que les lumières qui brillaient dans l’enceinte sacrée permettaient aux femmes de trier le blé, opération qui nécessite beaucoup de lumière et de minutie. Rabbi Pin’has Mena’hem de Gour (Pené Mena’hem IV p. 11) rapporte que ce tri constituait le tikoun, la réparation de la faute primordiale puisque le fruit défendu est identifié au blé (Sanhédrin 70a) et qu’il est défini comme étant celui de la confusion entre le bien et le mal ; et qui de fait nécessite un tri pour ne retenir que le bien. A la lumière de la Torah provenant du Temple, la femme procède au tri du blé pour en chasser toutes les impuretés. 

C’est peut-être de cette possibilité de « réparation » que surgit la joie manifestée au Temple ; contrairement à la faute qui provoqua la survenue de la tristesse : « Dans la tristesse, tu la mangeras [la production de la terre] tous les jours de ta vie » (Gen 3, 17). On comprend ainsi que la joie de Soukot ne peut survenir qu’à la suite des jours de techouva.

 

 

D’une génération à l’autre

 

Un verset de Haazinou énonce : « ‘Hadachim mikarov baou/Des nouveaux sont arrivés d’à côté, lo séaroum avotekhem/vos pères ne les avaient pas envisagés ». Le ‘Hatam Sofer (Commentaire V p. 134) explique cette phrase du cantique ainsi : la conservation du niveau de religiosité d’une génération à l’autre constitue une problématique centrale dans l’éducation juive.

Des parents peuvent penser que même si leurs enfants ne suivent pas en tous points leur chemin, ils resteront fortement attachés au judaïsme car – s’imaginent-ils – l’édulcoration de l’identité religieuse, la perte du sentiment d’attachement à la Torah, ne peuvent qu’être réduites, minimes, d’une génération à l’autre. Or ce n’est pas ce qui se passe. Il y a des parents très attachés au judaïsme et dont les enfants lâchent tout ou en partie conséquente. Une multitude de facteurs peut expliquer cette crise, cette rupture de la transmission : une pédagogie défaillante, avoir pensé que les choses se feraient d’elles-mêmes, de malheureuses rencontres, des règlements de compte (certaines études sociologiques ont ainsi montré que des enfants règlent leur compte avec leurs parents en s’en prenant à ce qui fait mal, la religion). Et puis, on ne maîtrise pas tout.

C’est ce que le verset dit : de nouvelles générations sont arrivées ; elles viennent de juste à côté ; c’est la deuxième génération par rapport à la nôtre ; cette génération est nouvelle, on ne la reconnaît pas, on ne s’y reconnaît pas. Cela, vos pères ne pouvaient pas se l’imaginer.

La Torah nous met en garde ici : c’est l’enseignement d’une Torah vivante, vraie, enthousiaste, intelligente, quotidien, dans la cohésion familiale, qui permet de mettre le maximum de chances de notre côté, de nous assurer que la génération juive qui vient saura se montrer fidèle à notre histoire, à notre mode de vie spécifique, à notre vocation.

 

 

La Teroua’ ou La symphonie des amitiés

 

Nous réfléchissons aujourd’hui au troisième type de sonnerie du chofar : la teroua’. Ce terme est en lien avec le verbe « leharia’ », entonner un chant, produire un son, sonner. Mais « leharia’ » vient aussi de « réa’ », un ami. « Leharia’», c’est devenir l’ami de. Elaboration d’un lien de proximité.

« Hariou’ laChem kol haarets » (Psaume 98, 4) : « Que toute la terre entonne un chant ! ». Autre traduction : « Que toute la terre devienne l’amie de HaChem ! ».

Dans le texte biblique, le terme « réa’/ami » désigne le prochain et aussi D.ieu (cf. Rachi sur Chabbat 31a). 

La teroua’ est composée de neuf petits sons. C’est dans les petits gestes de la vie de tous les jours que l’on exprime sa proximité avec ses amis et avec l’Ami. 

La « Teroua’ » ou La symphonie des amitiés…

 

 

Sur « Chevarim »

 

Concentrons-nous aujourd’hui sur « Chevarim », le deuxième type de sonnerie du Chofar. Chevarim vient de la racine CH,V,R qui veut dire : briser, morceler. Ce son est semi-brisé. Il exprime une autre brisure, celle qui n’est ni visible ni audible, une brisure intérieure et silencieuse, la brisure du cœur. 

La sonnerie du Chofar s’élève ainsi accompagnée de nos sentiments les plus profonds : « HaChem est proche des brisés de cœur » (Psaume 35, 19), « Le cœur brisé et contrit, Elokim, Tu ne dédaignes pas ! » (Ps. 52, 19), « Il rétablit les brisés de cœur et panse leur tristesse » (Ps. 147, 3). Ces versets montent à l’esprit, telles des suppliques adressées au Ciel.

Un autre sens du terme « chevarim », « chéver » au singulier, nous est dévoilé par un verset du livre des Juges (7, 15) : « Lorsque Guid’one entendit le récit du rêve et son explication/chivro… ». 

Le terme « chéver » désigne donc l’interprétation correct, l’explication, l’explicitation, en l’occurrence d’un rêve.

Or, dans le fameux texte « Ounetané Tokef », il est dit de l’homme qu’il est tel « un rêve qui s’envolera », tel un rêve du point de vue de son évanescence, un rêve mystérieux, si énigmatique.

Avec la sonnerie des « chevarim », nous demandons donc aussi, à HaChem de nous éclairer, au moins un peu, sur ce « rêve s’envolant » que l‘homme constitue. 

 

 

Des fenêtres, vite ! 

 

Ah ! Les fenêtres ! On ne les a jamais autant recherchées, en ces jours qui précèdent Roch Hachana, dans les espaces où l’on va prier. Et si ces fenêtres sont nécessaires du point de vue sanitaire en cette période de pandémie, sais-t-on que la halakha prescrit que les maisons de prière en soit dotée ? (Cf. Choul’han Aroukh, Ora’h ‘Haïm 90, 4).

Grâce à la fenêtre, on peut contempler le ciel, s’émerveiller de la voute céleste été prier dans un état d’exaltation. Grâce à la fenêtre, il nous revient au cœur le devoir de prier pour ceux et celles qui se situent encore à l’extérieur. Grâce à la fenêtre, la maison de prière ne donne pas l’impression de constituer un espace clos, fermé sur lui-même. De l’autre côté, une Présence discrète écoute. Ah ! Ces fenêtres qui donnent sur la pensée de l’Etre !

L’actualité sanitaire offre un nouveau sens aux fenêtres des synagogues.

 

 

Demain…

 

Quand le Temple fut saccagé par les flammes, et que seules des pierres calcinées en portaient la mémoire, nos ancêtres ont dû se dire que de lendemain, il n’y en aurait plus.

Quand les juifs ont été violentés, chassés, exilés, déportés, par les légions de Rome, nos pères ont certainement pensé que de lendemain, il n’y en aurait plus.

Quand les maîtres de la Michna ont été torturés, exécutés ; que de toute part, la Torah était menacée, les juifs ont sûrement imaginé que de lendemain, il n’y en aurait plus.

Quand les juifs, convertis en esclaves, quittèrent la terre promise ; et que silencieusement, ils pleuraient, ils se lamentèrent : de lendemain, il n’y en aurait plus.

Et pourtant, des lendemains, il en eut ; des heureux, des moins heureux. Néanmoins, nous n’avons jamais désespérés voir des lendemains qui chantent.

Et même si aujourd’hui, les temps ne sont pas aisés, il nous revient le devoir de préparer « demain », de former les générations juives de demain, dans la joie d’une Torah authentique, ne se vendant pas aux caprices de la mode.

C’est aussi pour assurer que demain puisse advenir qu’il nous faut préserver la santé de tous : Massékha / Masque ; ‘Hitouï / Lavage, Désinfection, Ri’houk / Distanciation.

Le Rav Shlomo Aviner fait observer que les initiales de ces trois mots hébraïques forment le mot « MA’HAR », Demain…

 

 

Des masques qui ne tombent pas (20 juillet)

 

Ce fut donc aux alentours de Pourim que tout a commencé à devenir sérieux et menaçant pour la France. Ce fut aux environs de Pourim que de nombreuses contaminations se produisirent et que déjà, des appels s’étaient fait entendre pour demander l’annulation des rassemblements non nécessaires.

A l’issue de Pourim, on ne rangea pas les masques pour l’année suivante comme à l’habitude. Enfin, ceux-là, on les rangea et on en sortit d’autres…, des masques moins colorés, moins festifs mais ô combien utiles.

Le jour de Pourim est jour de tsédaka : on donne à qui tend la main sans poser la moindre question. Les masques portés par les uns et les autres préservent la dignité de celui qui se trouve dans le besoin. La S.A. ou société anonyme assure ainsi l’anonymat de la personne qui donne et de celle qui bénéficie. 

Aujourd’hui, il n’est plus question de dignité mais de santé publique. Les masques protègent la santé de tous. « Protégez-vous les uns les autres ! » lit-on sur les murs de Paris. Tel un bouclier face à l’ennemi, ces masques ne doivent pas tomber.

 

 

Vivent les masques (13 juillet)

 

Ce n’est pas Pourim mais l’on doit porter des masques, des masques dont il est vrai qu’ils ne recouvrent pas la totalité du visage et qui n’ont pas fonction de le dissimuler.

Dans ses Caractères, La Bruyère écrit que « la différence d’un homme qui se revêt d’un caractère étranger à lui-même, quand il rentre dans le sien, est celle d’un masque à son visage ». L’homme qui adopte un caractère différent du sien, de celui qui est naturel pour lui, est tel un homme qui porte un masque sur son visage. On entend la critique d’un naturel caché sous d’autres traits. Oui mais si le caractère est mauvais, s’il est nocif et destructeur, l’adoption d’une posture meilleure est louable. Progressivement, l’artificiel deviendra une seconde nature, puis la première, à l’image d’un masque noble qui sculpte avec finesse le visage qui le porte. C’est pourquoi en langue hébraïque, le verbe « lehit’hapesse » signifie : se déguiser, et aussi, se mettre en quête de soi. A force de faire semblant d’être empli de bonté, on le deviendra !

Et si ces masques que nous portons en cette période pandémique nous faisaient réfléchir, notamment en les enfilant et les retirant ? Que souhaitons-nous cacher ou mettre à l’abri du regard des autres ? Que sommes-nous disposés à révéler de nos pensées et de notre être profond ? Masque de fer ? Non, masque de savoir-faire ou plutôt de faire savoir à soi-moi ce que l’on est vraiment. 

 

 

Si je suis là… 

 

Du 17 tamouz au 9 av, le peuple juif replonge dans l’antique passé d’Israël qui a vu le Temple de Jérusalem partir en fumée et son peuple, partir pour l’exil. C’est une période sombre, endeuillée, à laquelle sont associés les trop nombreux épisodes sanglants de l’histoire juive. 

Il convient de rapporter la belle explication du Rav Rubinstein (Cheérite Mena’hem 4, p. 250-1) sur les propos du grand Maître de la Michna, Hillel haZakène, prononcés au cœur des immenses démonstrations de joie, offertes au Temple, à l’occasion de la fête de Soucot : « Im ani kane, hakol kane, im eyn ani kane, mi kane, si je suis ici, tout est ici mais si je ne suis pas ici, qui est ici ? » (Souca 53a). 

En assistant à l’impressionnante joie de Bet hoChoéva de Soucot, Hillel ne pu s’empêcher de regarder au loin et de voir, avec les yeux de son esprit, la prochaine destruction du Temple. Hillel a alors tenté d’expliquer au peuple que la joie n’avait pas besoin de trouver sa source dans l’édifice lui-même. Afin de fortifier et d’encourager les siens, au cœur même du Temple encore bâtit, Hillel explique que la joie essentielle est celle de considérer D.ieu dans sa vie et que, dés lors, la joie devient autonome de l’époque et de l’espace. Le « ani, Je » désigne, dans la formule de Hillel, le Créateur qui, par définition, est l’Unique Existant.

« Si le « Je » est ici », si D.ieu est là, avec toi, « tout est ici », le néant de l’âme ne pourra pas t’atteindre. Mais« si le « Je » n’est pas ici », c’est-à-dire ici aussi, dans le Temple, « qui est ici ? »…

 

 

A la recherche de l’odorat perdu

 

Lors de notre dernière réflexion du moment, nous avons évoqué le symptôme de la perte du goût consécutif au virus. Cette perte concerne également l’odorat. Les roses vous offrent leurs vives couleurs mais leur parfum doux et délicat vous échappe.

Le sens olfactif est le plus évocateur des sens. Son accès au cerveau est des plus rapides. Dans la tradition juive, l’odorat a un sens bien particulier : Rabbi Tsvi Elimélekh de Dinov (Bené Yissasskhar II 130b, 131a) observe qu’il est le seul des cinq sens à ne pas avoir été mentionné dans le cadre de la faute originelle d’Adam et de ‘Hava. Place singulière au commencement de l’histoire. A la fin aussi puisque le verset d’Isaïe dit (11, 3) nous parle du Machia’h qui rendra la justice : « Il sentira la chose grâce à sa crainte de D.ieu ; il ne jugera pas selon la vision de ses yeux, il ne réprimandera pas selon ce que ses oreilles entendront ». Il en sera fini de juger la réussite ou l’échec selon ce que l’on voit ou entend. Il en sera fini de cette société où ce qui importe être d’être vu ou entendu. Le « M’as-tu vu ? », le « M’as-tu entendu ? » ne seront plus en odeur de sainteté. Le Machia’h sentira les choses car il sera animé de crainte de D.ieu c’est-à-dire de la Présence de D.ieu à l’esprit de façon permanente. 

Cette perte de l’odorat qui frappe l’humanité ne pointe-t-elle pas cette absence de la dimension messianique qui marque notre monde ? Que les suaves et exquises odeurs reviennent vite !

 

 

A la recherche du goût perdu

 

L’un des symptômes les moins graves du virus est la perte provisoire de l’odorat et du goût. Le monde, pour celui qui est touché par cette maladie, a perdu de son parfum et de ses arômes. Plus de goût, plus d’odeur, plus d’évocation ; la madeleine proustienne est oubliée, tombée dans son thé. Nous voici arrivés dans un monde sans saveur, en hébreu sans « ta’am ».

Or, il se trouve que le mot « ta’am » désigne également le sens, la signification, la raison d’une chose. La société humaine moderne, munie de tant d’intelligence et d’ingéniosité, perdue dans l’obsession des sens, se pose-t-elle la question du sens ? La science explique le « comment » (enfin, elle essaye) mais ne s’aventure pas dans le pourquoi. Elle ne le veut ni ne le peut.

Les exhausteurs de goût (ta’am) sont monnaie courante dans la cuisine industrielle ; ils sont au goût du jour. Mais le sens (ta’am) de la vie est une thématique qui ne rencontre pas de succès. On pense évacuer la question du sens par celle du goût. Et voilà que le goût est frappé. Et voilà que la question du sens revient tel un boomerang. 

On dit des goûts et des couleurs qu’ils ne se discutent pas. Et pourquoi pas ? Discutons des goûts et affirmons notre préférence pour le sens !

 

 

Du phénomène « Zoom »… 

 

Zoom a rendu bien des services, notamment celui de permettre de conserver un lien avec des gens isolés. Zoom semble être d’une redoutable puissance, notamment en termes de conquête de l’espace. En effet, la dimension de l’espace a été pulvérisé : en pianotant quelques numéros, des personnes habitant aux quatre coins de la terre se rencontrent, se voient et communiquent. Efficacité incontestable de la technologie donc de l’intelligence humaine. Oui mais là où des hauteurs sont atteintes, surgissent aussi, souvent, orgueil et suffisance. La gigantesque leçon d’humilité infligée à l’humanité, en raison de la pandémie, ne saurait être vaine. 

Zoom sur un verset ! Dans le chapitre deux du livre de Devarim, la Torah nous parle d’un peuple appelé « zamzoumim », soit un nom basé sur la répétition de la racine « ZM », qui a donné « zima » et qui signifie une pensée fondée sur la ruse et la stratégie (cf. ‘Hezkouni dur Deut 2, 20). Les commentateurs (Zikné Ba’alé Tossefot) écrivent qu’il s’agissait d’un peuple puissant, sûr de sa force et de son intelligence, mais peuple qui disparut ensuite. L’ivresse du pouvoir précipite dans les abîmes même et surtout les plus puissants. La pensée stratégique s’oppose à la pensée éthique, à la pensée juive. C’est pourquoi c’est en toute éthicité que nous devons approcher le « phénomène zoom » et toutes les révolutions qu’il entraîne.

Zoom, c’est une vieille histoire !

 

 

Quand le cadet est le premier…

 

La cérémonie d’investiture des léviim constitue un point de rupture dans l’histoire des enfants d’Israël et, dans le même temps, cette mise en fonction des léviim poursuit un mouvement initié bien plus tôt dans l’histoire.

L’intronisation des léviim en tant que tribu préposée au service de D.ieu constitue un point de rupture puisqu’à l’origine, la tribu sacerdotale devait être composée des premiers nés de toutes les tribus d’Israël. La tribu des prêtres était censée représenter une supra-tribu. Mais, à cause de leur participation à la faute du veau d’or, les premiers nés perdirent leur vocation. Le verset dit bien (Nb 8, 16) à propos des léviim qu’ils sont consacrés à D.ieu en lieu et place des premiers nés. Les léviim n’avaient pas participé à la faute du veau d’or.

Le cadet prend la place de l’aîné. En cela, la nomination des léviim constitue continue un mouvement initié dès le récit de la vie des patriarches : Isaac et non Yichmael poursuivra l’œuvre d’Abraham ; Jacob et non Esaü sera le successeur d’Isaac ; Joseph, l’avant dernier né sera considéré comme premier né puisque ses enfants disposeront d’un double territoire en terre promise (Menaché et Ephraïm) ; Ephraïm le cadet sera placé en avant par rapport à son frère aîné Menaché ; le père de la lignée davidique n’est pas Perets, premier de Yehouda, mais Zara’h ; Moché reçoit la Torah et non Aharon, âgé de trois an de plus. Le lévi prend la place du premier né.

Le Rav Rubinstein (Cheérit Mena’hem II p. 128-9) explique ce passage en développant l’idée selon laquelle ce n’est pas la naissance qui détermine les destinées et les vocations mais les efforts, la prise de conscience et la volonté. Tout n’est pas joué par la naissance. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Yaacov a utilisé tous les stratagèmes pour racheter à Essav le droit d’aînesse, comme pour signifier qu’une vocation est un élément de vie qui s’acquiert.

 

 

Etre touché, mais pas physiquement

 

Sur les panneaux publicitaires des arrêts de bus parisiens, on peut lire en ce moment : « A Paris, on se salue sans se toucher ! ». Cette formule me rappelle ce qu’une dame m’a rapporté, il y a quelques mois : elle rencontre, un jour, dans le cadre de retrouvailles familiales, un monsieur observant les halakhot relatives à la retenue des contacts physiques entre hommes et femmes. Il lui explique : « On n’a pas besoin de toucher pour toucher » c’est-à-dire qu’il n’est pas nécessaire de toucher physiquement pour toucher au cœur. La formule l’a marquée ; moi aussi. Je l’en remercie bien vivement.

Se saluer sans se toucher, geste barrière, imposé à la société par la pandémie, invite ainsi à créer un nouveau type de sociabilité, une sociabilité sans contact physique, une sociabilité plus distante à première vue mais non pour autant moins solide. Au contraire, se produit ici l’élaboration d’une sociabilité moins conventionnelle, peut-être plus respectueuse, plus sincère. Les gestes galvaudés font parfois, souvent, oublier la nécessité d’une communication vraie. 

Au moment de la révélation sur le Sinaï, les hébreux n’avaient pas le droit de toucher à la montagne (Ex 19, 12), marque de respect. Ne pas toucher son semblable, c’est le considérer lui aussi comme un espace de révélation…

 

 

Les gestes barrières

 

Ah, ces gestes barrières ! Apprentissage d’une nouvelle démarche, d’une gestuelle nouvelle, d’une manière de vivre différente. Barrière contre la contamination, contre la contagion. Chacun est devenu un danger pour l’autre. Il faut le protéger. Il faut se protéger. Nous sommes passés de l’autre côté de la barrière. Que ce soit du bon côté !

La notion de gestes barrières n’est pas étrangère au Judaïsme. Il n’y a qu’a penser à la Michna des Pirké Avot que nous lirons ce Chabbat : « Construisez des barrières autour de la Torah » ; injonction déduite d’un verset biblique qui enjoint de protéger la Loi de la Torah par un certain nombre des règle et d’institutions. Leur objectif est d’éloigner le risque de transgression à la Loi. Ce sont les lois rabbiniques qui considèrent le risque de confusion ou d’entrainement. L’une des idées des lois barrières est de s’éloigner de la ligne rouge, de considérer la lettre et aussi l’esprit de la loi. Nous aimons la Torah ; donc nous la protégeons !

Par exemple, au jour du Chabbat, il est interdit par la Torah de semer c’est-à-dire d’entreprendre quelque travail que ce soit qui va favoriser la pousse d’une graine ou d’une plante. La loi rabbinique défendra de se laver les mains au-dessus de plantes.

Tiens ! Se laver les mains, voilà un geste barrière contre la pandémie, geste sur lequel nous reviendrons SDV, dans nos réflexions du moment.

Kol touv lekoulam !

 

 

Elokim a parlé !

 

« Elokim a prononcé toutes ces paroles… ». C’est Elokim qui a prononcé toutes ces paroles, les Dix Paroles contenant les 613 mitsvot. 

La Guemara (Nedarim 81a) cite le verset de Jérémie (9, 11) : « Pour quelle raison le pays a-t-il été perdu ? » et la Guemara répond : « C’est car on ne récitait pas la berakha avant d’étudier la Torah ». Le Rav Hirsch (Bema’aguelé Chana IV p. 61) explique qu’étudier la Torah sans réciter la berakha avant, cela revient à déconnecter la Torah de HaChem, cela revient à l’approcher telle une science parmi les sciences, telles une matière parmi les matières, sans lui conférer une importance particulière. Oublier HaChem quand on étudie la Torah, c’est laïciser l’objet de l’étude.

C’est pourquoi le Midrach Chemot Rabba (30) enseigne que si un homme étudie l’exégèse, la loi, l’homélie mais n’est pas habité par la crainte de la faute, il n’a rien accompli. Une étude détachée du questionnement moral n’a pas de sens. Cette crainte de la faute est indissociable de la présence d’Elokim à notre esprit. 

 

 

Je suis là et là…

 

Que ce message vous trouve en bonne santé !

Qu’il est étrange ce monde, vous en conviendrez, ce monde nouveau dans lequel ma présence se dédouble ! Je suis là, dans mon foyer, devant un écran ; et cet écran, telle une porte ouvrant sur un autre espace, me conduit ailleurs, dans une autre maison, dans un autre intérieur.

Zoom ou le secret d’ubiquité : je suis là et ailleurs. Depuis mon intérieur, je pénètre dans un autre ; d’une salle à manger à une autre en un clic, d’un salon à un autre en un clin d’œil. 

Etre ici et là, simultanément. 

Cette pratique n’est pas pour un juif une idée innovante. Vivre dans deux mondes, nous le faisons depuis 3500 ans. Nous vivons dans ce monde matériel en nous fondant sur des critères qui appartiennent à un autre monde ; mode de vie auquel nous avons eu accès par la Révélation au Sinaï et son contenu expliqué par les maîtres et sages des générations. Nous marchons sur terre mais regardons vers le ciel. Nous travaillons dans ce monde mais nous construisons celui qui vient.

Dans une vie juive intégrale, authentique, il n’y a pas d’écran entre les deux mondes : la Torah habite chaque geste, chaque acte de l’existence. La Torah, c’est du Ciel déposé sur terre.

Vous avez dit « zoom », j’y entends « froum » ! 

 

 

L’échographie et Chavouot

 

Après vous avoir entretenu, hier, des papillons, je m’en vais, chers lecteurs, vous dire quelques mots sur l’échographie. Oui, vous avez bien lu. Pourquoi évoquer, à vos esprits, l’échographie ? Patience… Je note quelques graphes et vous entendrez mon intention.

L’échographie – comme son nom l’indique – est une technique d’imagerie basée sur la conversion des ultrasons en image. Les ultrasons envoyés sont réfléchis par la matière, répondant ainsi au principe de l’écho, et forment une représentation sur un écran. Le son est donc traduit en image. Ce phénomène appartient à la catégorie existentielle de révélation. En effet, un embryon par exemple dont on connaissait l’existence et seulement l’existence, apparaît soudain sur l’écran. Le son est ainsi utilisé pour visualiser une image. Mais pourquoi vous faire état de ce procédé ingénieux ?

C’est qu’il va nous permettre de mettre en relief un verset décrivant la révélation de HaChem sur la montagne du Sinaï ; verset qui rappelle que les enfants d’Israël « ont vu les voix », ces voix qui retentirent quand le Créateur Se manifesta. La Présence de D.ieu est dissimulée dans ce monde matériel ; elle n’est pas visible par nos sens. Au mont Sinaï, l’invisible est devenu non pas visible (D.ieu n’est pas matériel) mais perceptible. Les enfants d’Israël y ont vu, avec les yeux de l’esprit, ce que les voix célestes clamaient. Ils comprirent que ce qui se présente aux yeux de chair ne constitue certainement pas la réalité ultime. Ils saisirent derrière une absence apparente, une Présence bienfaisante et salutaire.

Ces voix clament certainement encore. Pour les capter, il faut se concentrer et tendre l’oreille, toute l’oreille… Que nous puissions entendre et percevoir, en somme être des échographes de l’essence de la vie !

 

 

Les papillons et Chavouot

 

Cher lecteur,

Que ce message te trouve en bonne santé !

Souffre, quelques instants, que j’évoque, une fois n’est pas coutume, les papillons. Oui, tu as bien lu : les papillons…

La vie physiologique est faîte d’évolution. C’est un processus complexe qui s’élabore pour qu’une chenille devienne papillon. C’est là un cas rare où à la naissance, des petits ne ressemblent pas à leurs parents. Tout le premier pan de la vie de la chenille consistera alors à se transformer en chrysalide, puis en papillon. Le petit être ressemble enfin à son parent. Pourquoi les choses se passent-elles ainsi ? Qui sait ? La science décrit mais elle n’explique pas. En tout cas, l’effort accompli par la force naturelle de la chenille la pousse à être, en tout point, semblable à ses ascendants.

Cela peut-il servir d’inspiration ? Certainement si l’on met en rapport le papillon avec le Midrach selon lequel, au pied du mont Sinaï, étaient rassemblés les enfants d’Israël sortis d’Egypte ainsi que les âmes de tous les juifs qui vivraient dans l’histoire. Cette présence de toutes les générations, au même moment et au même endroit, pulvérise les écarts, les séparations, les incompréhensions, les conflits. Tous, parents et enfants, ont entendu la même voix divine, les mêmes mots, la même intonation. Tous sont nourris des mêmes espérances et des mêmes prières.

Harmonie entre les habitants de l’histoire juive où tous se reconnaissent en tous.

Bonheur d’une Torah partagée où personne ne cherche à faire bouger quelque ligne que ce soit car tous sont se situent sur la même ligne.

Joie d’une Torah vécue, dans la concorde et de la même façon, par toutes les générations.

Merci chenille d’être devenue papillon.

 

 

 

C’est fou !

 

Après deux mois de confinement, il peut nous arriver de sortir par nécessité réelle (car le danger n’a pas disparu), et d’être ébahis, stupéfaits, de voir ces arbres devenus si beaux, parés de toutes ces feuilles au vert vif qui nous réjouissent le cœur.

« C’est fou comme ils ont changé ! » s’exprime-t-on de façon spontanée comme on l’aurait fait en rencontrant une personne que l’on n’a pas vu depuis un certain temps : « C’est fou comme il a changé, comme il a grandi, comme il a mûrit… ». Mais non, ce n’est pas fou ! C’est normal. Simplement, on dit que c’est fou car nous n’avons pas vu ces changements survenir, car nous avons souvent l’impression que si on ne regarde pas les choses, elles resteront ce qu’elles sont. On a l’impression que si nous ne sommes pas témoins des choses, c’est qu’elles ne peuvent être une réalité (« Je veux voir cela ! »). Comme si le regard façonnait les choses. C’est fou de penser comme cela. Et pourtant, nous ne sommes pas romains. Nous étions absents et le cours de la vie a continué de s’écouler.

A l’inverse, pour réciter le premier verset du Chema‘ Israël, nous posons la main droite sur les yeux. Nous renonçons à voir le monde, comme s’il était nécessaire de s’en dégager pour pouvoir affirmer, en toute quiétude, notre croyance en HaChem. Ainsi, la journée juive prévoit des temps où nous sommes absents du monde pour y revenir ensuite avec une énergie spirituelle revigorée.

 

 

La flûte et Yerouchalaïm !

 

Concernant les agriculteurs qui montaient à Jérusalem pour y apporter les prémices de leurs fruits, la Michna (Bikourim 3, 3) dit qu’ils cheminaient en procession, « le bœuf marchait devant eux, les cornes recouvertes d’or et une couronne d’olivier sur la tête. La flûte retentissait devant eux jusqu’à ce qu’ils parviennent à proximité de Jérusalem ».

Le Rav Kook (Eyn Aya sur Bikourim III) explique cette Michna de la façon suivante : le taureau renvoie au travail (c’est lui qui tire la charrue, foule le grain…). C’est l’effort accompli, l’énergie investie, le labeur engagé, qui permettent d’acquérir des biens mérités et une certaine assise matérielle (les cornes recouvertes d’or). Néanmoins, cette condition confortable ne constitue pas une finalité : elle doit permettre à la lumière spirituelle de briller. L’olivier renvoie à son huile avec laquelle le Kohen allumait la Ménorah, symbole de la sagesse de la Torah.

La flûte a un statut particulier dans la tradition juive : on y joue dans les moments de joie mais elle a aussi une connotation de deuil (‘hallil=flûte ; ‘hallal=corps sans vie). Les sentiments humains les plus forts ont toujours besoin de s’exprimer avec un bémol pour que précisément, l’homme n’oublie pas qu’il n’est qu’un homme.

Néanmoins, l’homme peut choisir de ne pas entendre la triste tonalité de la flûte. Le travail peut devenir source d’asservissement, offense à la dignité humaine. Les biens peuvent faire perdre la tête, pousser à l’hédonisme comme philosophie de vie, obstruer les canaux spirituels. L’intelligence humaine peut devenir la référence exclusive d’une société ivre de ses exploits, cultivant sa subjectivité, jugeant tout à l’aune de son raisonnement.

C’est grâce à la parole divine, surgissant de Yerouchalaïm, c’est grâce à la Torah se révélant depuis Tsione, que les forces vives de la nation (travail, économie, intelligence) seront inspirées et permettront d’assumer la vocation héritée du Sinaï : rendre silencieuses les tristes intonations de la flûte ; en faire de cette flûte, une flûte enchantée !

 

 

Quand le soleil laisse sa place…

 

Dans la tefila du Chabbat matin, nous disons de  D.ieu qu’Il ouvre, chaque jour, les battants des portes de l’est, qu’Il fend les fenêtres du firmament, qu’Il fait sortir le soleil de son espace… ».

Le soleil entonne un chant pour Hachem, chaque jour (Yoma 20b). Les enfants d’Israël chantent aussi pour le Créateur. D.ieu préfère les chants de Ses enfants davantage que ceux que Lui adressent les astres célestes. C’est pourquoi au moment où les enfants d’Israël entonnent leurs chants, Hachem Lui-même ouvre les portes du ciel pour y laisser pénétrer les prières d’Israël. C’est pourquoi aussi, Il « fait sortir le soleil de son espace » comme pour signifier qu’Il privilégie les suppliques des enfants d’Israël (Tiféret Chelomo de Rabbi Chelomo de Radomsk, II p. 190). Le chant des hommes confrontés au mal et assumant leur liberté a bien plus de valeur que l’hymne des créatures, dénuées de libre arbitre, et déterminées à chanter.

 

 

De la distanciation sociale ou chacun à sa place !

 

La distanciation sociale devient, par la force des choses, norme sociale. C’en est fini, pour un certain temps, de la proximité dans l’espace. Marquages sur les quais de métro, sur le sol devant certains commerces ; les lignes de discrétion aux banques sont devenues lignes de survie partout. Chacun doit apprendre à être à sa place (un peu comme sur une scène de théâtre où quelques indications au sol aident les acteurs à se positionner). Aider à se positionner dans la vie…

Au demeurant, le Maharal de Prague avait déjà expliqué que la paix se définit comme une situation où chaque individu occupe son « rechoute », son domaine ; et le conflit comme la conjoncture où un individu quitte son « domaine » pour gagner celui d’un autre. Cette définition du Maharal est vraie dans tous les domaines : pour la vie des Etats où une armée franchit les frontières de son pays pour un autre, pour la vie professionnelle où des prorogatives naturelles peut être remises en causes, pour la vie de famille où il n’est pas toujours aisé de se positionner correctement dans une fratrie, une relation, d’alliés, par rapport à un nouveau membre qui vient d’arriver…

Quelle est source de réflexions cette distanciation sociale qui nous est imposée par ce virus ; cette distanciation sociale c’est-à-dire cette exigence pour chacun de se positionner correctement pour la survie de la collectivité.

Ceci est en lien direct avec le sixième chapitre de la Michna des Pirké Avot, que nous lirons ce Chabbat, où les maitres rapportent la liste des comportements nécessaires qui permettent d’aboutir à la sagesse de la Torah. L’un de ces comportements est « hamakir ète mekomo », « Celui qui connaît sa place ». Telle est la signification que le ‘Hidouché haRim donne aux barrières établies par les enfants d’Israël, autour du mont Sinaï, en vue d’honorer l’ordre divin selon lequel il ne fallait pas s’approcher de la montagne lors de la Révélation. Chacun a sa place… Pour le bien de tous !

 

 

Contre le propos destructeur

 

C’est dans notre sidra que la Torah formule l’interdiction de blesser autrui par la parole (Lev 25, 17). L’homme peut porter atteinte au corps d’autrui et il peut aussi blesser sa dignité, son moi, son être, faire des bleus à l’âme, par différents types de propos. Se sentir atteint au plus profond de soi à cause d’une parole semble être l’une des particularités de la psychologie humaine.

Ainsi, la Guemara (Baba Metsia 58b) rapporte qu’il est défendu de dire à un baal techouva : « Souviens-toi que tu n’as pas toujours été celui que tu es » ou à un prosélyte: « Souviens-toi des actes de tes parents ». Ramener un homme à son passé alors qu’il souhaite l’oublier, c’est en quelque sorte lui dénier le droit de tout recommencer, c’est l’emprisonner dans une histoire dont il a transformé le sens, c’est lui affirmer qu’il ne peut se libérer d’une mémoire qui l’encombre.

 

 

De la permanence divine

 

Dans le Kirkat haMazone, nous disons à HaChem: «Car Tu nous nourris et assure notre subsistance toujours (tamid)».

On peut expliquer cette formule ainsi: « Tu nourris notre esprit de l’idée de permanence (tamid), de cette permanence qui dépasse la dimension éphémère de ce monde». Nous insistons sur cette notion précisément après le repas car la nourriture représente l’antithèse de la permanence. Elle est consommée, puis quelques heures plus tard, on n’en trouve pratiquement plus de trace puisque l’on doit se nourrir à nouveau. Quand tout autour de nous est si fragile, si vulnérable, il est salutaire de se rattacher à la Permanence de HaChem.

 

 

Réflexion du moment

 

Rencontre inopinée. Reconnaissance dans la méconnaissance. En raison du masque qu’il porte, je ne suis pas certain de le reconnaître. Lui aussi. Moment d’hésitation. Se dévisager avec ce qui reste visible du visage. « Je ne vous ai pas reconnu ». Civilisation du masquée, de l’inconnu.

Ceci ne fait que de mettre en exergue les parts secrètes et les jardins mystérieux de chacun car on ne connaît jamais vraiment les gens. Même les amis qui – à vous – se livrent ne délivrent qu’une partie du livre de leur vie.

Prise de conscience : il suffit que tu portes un masque sur une partie de ton visage pour que la certitude de te connaître s’ébranle. Et si je ne t’avais jamais connu. Et si moi-même, je ne me connaissais pas. La connaissance de soi est l’une des connaissances les plus difficiles à acquérir car elle exige courage et vérité. Elle permet, cette connaissance, de s’amender.

Cette connaissance de soi n’est pas aisée car il existe des masques invisibles.

Pardonne, cher lecteur, cette digression. Du « je ne t’ai pas reconnu », nous sommes passés à : « Je ne me connais pas vraiment, c’est-à-dire en vrai ». Du coup, grâce à toi, je me connais un peu mieux puisque je sais déjà que je ne me connais pas vraiment, c’est-à-dire en vrai. Merci ami d’avoir porté ton masque. Grâce à lui, une partie du mien, celui qui est invisible, est un peu tombé…

 

 

De la place de D.ieu

 

Dans le livre des Psaumes, le roi David: « Je n’entrerai pas dans l’abri de ma maison, je ne Monterai pas sur ma couche bien ordonnée… avant que je ne trouve un endroit pour D.ieu » (Psaume 132).

Le roi David a formulé le vœu de n’entrer dans sa maison, de ne se coucher sur son lit, qu’après avoir trouvé l’espace où le Temple de D.ieu sera bâti. Seconde explication : David ne s’autorise à tirer profit des éléments de ce monde que lorsqu’il leur aura trouvé une place dans le monde de D.ieu c’est à dire que lorsqu’il aura compris quelle est sa mission dans ce monde (Netivot Chalom I, p. 283).

Troisième explication : « Je ne trouverai le repos qu’après avoir règle la question de la place de D.ieu dans la vie ».

 

 

La civilisation masquée

 

Une nouvelle civilisation humaine est en train de se mettre en place : elle est masquée. Le visage est dérobé au regard. L’individu est littéralement dévisagé. Sentiment d’étrangeté ; mode nouvelle et subie, à vertu protectrice. Seuls yeux et fronts émergent. A présent, dans la rue, le domaine public, c’est dans les yeux et les plis du front que l’on perçoit la personne en face de soi. C’est dans ses yeux que l’on peut deviner ses sentiments. « Yeux qui vous exprimez tant, nous devons apprendre à vous comprendre ! ».

Ceci fait penser au commentaire du Rav S.R. Hirsch sur l’interdiction de se raser les coins de la barbe : « La barbe est destinée par la nature à voiler pudiquement les fonctions purement physiques des organes de nutrition, la bouche et le menton et à faire ressortir la « par