Textes

L’eau et le saule : L’humilité, source de joie et de fraternité, par le rabbin Moshé Sebbag*

J’aimerais parler de la fête de Souccot, dont la traduction en hébreu est « cabanes ». Le texte du Lévitique exprime ainsi ce commandement : « L’Éternel parla à Moïse… Parle ainsi aux enfants d’Israël : Le quinzième jour de septième mois aura lieu la fête de Souccot… Vous demeurez dans les souccot durant sept jours afin que vos générations sachent que j’ai fait demeurer les enfants d’Israël dans des cabanes quand je les ai fait sortir du pays d’Egypte ».

 

La fête de Souccot est également définie par la Torah comme une célébration joyeuse, « le temps de notre réjouissance » (Dt. XV, 14-15). Autrefois, la joie de Souccot était rehaussée par la fête du puisage de l’eau, Simhat Beit ha Choéva. La liesse et les réjouissances accompagnaient la cérémonie des libations d’eau qui étaient versées sur l’autel pendant les prières pour la pluie. C’est en effet à Souccot que l’on récite la prière pour la pluie, car d’après le Talmud, « le monde est jugé, pour l’eau » (RH 1,2). Pendant la fête de Souccot la Torah nous ordonne de prendre quatre espèces de plantes que l’on agite à différents moments de la liturgie. L’Etrog (le cédrat), le Loulav (la branche de palmier), les Hadassim (les trois branches de myrte), et les Aravot (les deux branches de saule). Ces quatre espèces, disposées en bouquet, symbolisent le peuple juif.

 

Le cédrat est savoureux et parfumé, de même dans le peuple juif des Hommes connaissent la Torah et sont vertueux. La branche de palmier porte des dattes, fruit délicieux mais sans parfum, de même dans le peuple juif des Hommes connaissent la Torah mais ne sont pas vertueux. Le myrte est parfumé mais n’a pas de goût, de même dans le peuple juif des Hommes sont vertueux mais ignorants de la Torah. Quant au saule qui ne possède ni parfum ni saveur, il symbolise ceux dans le peuple juif qui ne réalisent pas de bonnes actions et ne connaissent pas la Torah.

 

Face à cette diversité du peuple juif, que fait D. ? « Ils se réuniront tous en un seul bouquet et ils expieront les uns pour les autres. Et si vous faites ainsi, j’en serai élevé…, à partir de quand il en sera élevé ? Quand ils seront tous réunis » (Amos.9,6).

 

Le septième jour, le summum de la fête de Souccot, est Hochaana Rabba, (d’après la Kabbale le verdict de yom Kippour est alors scellé). Ce septième jour, nous prenons seulement les Aravot, les deux branches de saule, qui n’ont ni saveur ni parfum, mais qui ont la particularité de pousser précisément au bord de l’eau. Il est écrit dans le Traité Soucca 45a qu’au Temple de Jérusalem, de grandes branches de saule étaient coupées pour être placées autour de l’autel. Les Cohanim sonnaient le Chofar et chaque jour les fidèles faisaient le tour de l’autel une fois. Le jour de Hochaana Rabba, sept tours étaient effectués. Ce passage vient nous enseigner que nous avons le devoir d’accorder une plus grande importance aux « Aravot » qu’à toutes les autres espèces de plantes réunis pour Souccot.

 

Pourquoi le saule est-il mis en valeur à Souccot ?

 

Avant de répondre, j’aimerais préciser que l’eau, la pluie et les végétaux sont au centre de Souccot. Quel est leur lien avec les réjouissances ordonnées par la Torah pendant Souccot ?

 

L’eau est au cœur des traditions des réjouissances de Souccot. Or l’eau a une particularité : elle est mobile, elle s’écoule : arrivée dans la plaine ou dans la vallée, elle trouve des fissures pour continuer son chemin vers le cœur de la terre. L’eau prend toujours la forme de l’espace qu’elle rencontre.

 

L’eau est le symbole de l’humilité et de la sagesse dans le judaïsme. La fête de Souccot tourne autour de l’eau et donc autour de l’humilité comme condition de la joie : l’homme humble est heureux de ce qu’il a et de ce qu’il obtient grâce à son dur labeur. Il ne convoite pas ce qu’il n’a pas encore, il ne désire pas ce qui ne lui appartient pas. 

 

A Hochaana Rabba, septième jour de Souccot, des quatre espèces, nous gardons exclusivement les Aravot (le saule sans parfum ni saveur). Cela doit nous rappeler que nous devons nous présenter devant l’Éternel, sans penser que nous possédons d’avantage qu’un autre, que nous sommes mieux qu’un autre, plus croyant qu’un autre, ou que l’on se conduit mieux qu’un autre.

 

C’est l’humilité qui est le point commun entre l’eau et le saule. Cette humilité est la source de joie lorsque nous nous satisfaisons de ce que nous avons. Cette humilité est également propice à la fraternité entre les Hommes, sans hiérarchie ni jugement de valeur.

 

*Rabbin de la Grande synagogue de La Victoire


Je me questionne, donc je suis, par le rabbin Mikael Journo*

En cette période, je vous propose une réflexion sur la notion du questionnement critique mais constructif. 
Souvent on s’imagine que celui qui croît ne doute pas. C’est évidemment un cliché qui cherche à rassurer mais qui dissimule une réalité bien plus ambiguë.
Pour le judaïsme, l’esprit critique est recherché et enrichissant.
La passion pour l’interrogation est devenue au fil des siècles un ingrédient essentiel de la culture juive.


 

Ainsi le mot sagesse se dit en hébreu « Hokhma » qui peut se lire aussi Koah – Ma, la force du Pourquoi ?
Les lettres hébraïques ayant des valeurs numériques, celle du mot « Adam » qui signifie homme est égal au mot « Ma » qui veut dire, quoi ? Pourquoi ? Ne peut-on pas en déduire que l’homme est une question ?
Le judaïsme n’est pas un dogme qui enferme et fige la pensée.
Il faut fuir la pratique d’un rituel vide de sens où l’on ne pense plus et où l’on n’agit que par routine.
D.ieu n’a pas offert à l’homme un rouleau de la Torah sibyllin. La Torah est, au contraire, une parole vivante, ouverte et féconde.

 

L’étonnement de l’homme est la condition préalable et nécessaire à son accès à la connaissance et au savoir.
C’est une possibilité offerte à l’homme de se confronter au texte de la Torah, de l’étudier et de l’interroger. Nos sages nous enseignent que l’homme est invité à apporter sa touche personnelle, sa pierre à l’édifice, son Hidouch, au cheminement de la pensée juive.
Grâce à cela, la Torah ne demeure pas une lettre morte, un testament, elle est Torat–Haim, une Torah de vie, une tradition source de vitalité.


 

L’originalité de l’étude talmudique consiste à refuser une lecture monolithique et enseigne qu’un texte est indéfini car infini et ouvert à toutes les nouvelles interprétations.
La notion de Mahlokèt, questions, discussions, débats est constitutif du Talmud à tel point que la terminologie talmudique propose plus d’une quarantaine de synonymes pour dire le mot question.
 C’est dans la confrontation d’idées et d’opinions que jaillit la lumière de la vérité.
 Et le rôle du maître n’est pas tant d’apporter des réponses mais d’apprendre à l’élève à savoir poser des questions.
 Ainsi la recherche de la vérité ne s’épuise jamais et l’homme reste élève de la sagesse, un Talmid-hakham.


 

C’est-à-dire que la sagesse demeure toujours un but à atteindre même pour les plus grands sages qui ont l’humilité de toujours vouloir apprendre.
 Le questionnement juif admet les contradictions et la complexité, sources de renouveau et d’enrichissement mais ces dernières s’inscrivent sans aucun lien avec l’idée de rupture, source de séparation et finalement d’échec. Cette démarche s’inscrit dans un esprit de continuité qui relie toutes les idées les unes aux autres en vue de s’approcher de la parole de D.ieu et d’agir pour le bien.

 

*Rabbin de Chasseloup-Laubat
, Aumônier Général des hôpitaux de France et Secrétaire général de l’association des rabbins français


La Téchouva, par le rabbin Haïm Torjman*

Roch Hachana, notre nouvel An, se fait sans réveillon et sans cotillon, sans cépage et sans champagne : c’est un moment réservé à la prière et à la méditation.

Cependant, sommes-nous conscients de l’importance de ce jour ?

Savons-nous quel est l’enjeu de cette solennité ? Aujourd’hui, D.ieu va juger toutes les créatures de l’univers. Mais le Créateur avait-il besoin de fixer un jour particulier pour ce jugement ?

Nos sages disent : ‘’ Un œil regarde, une oreille écoute et toutes les actions sont inscrites dans un livre’’. Rien, non, rien n’échappe au Très Haut. De plus, ce jugement, serait-il celui qui se tient dans l’hémicycle d’un Palais de Justice ?

A-t-Il besoin d’écouter les plaignants, les intéressés de la partie civile, les témoins retenus pour l’audience afin de prononcer son verdict ?

En réalité, ce jour est un appel à l’introspection, à l’examen de conscience de tout un chacun afin de nous remettre en question !

Dans notre calendrier, les fêtes brillent comme des pierres précieuses, chaque pierre avec sa couleur, chaque fête avec son éclat spécifique ! Le point commun de chaque évènement est d’élever l’homme au-dessus du courant tumultueux de la vie.

La diversité des fêtes vient renforcer l’homme afin qu’il ne s’oublie pas dans la grisaille du temps, la course effrénée de son existence. Tout au long de l’année, nous avons été envahis par un certain nombre de tourments, de difficultés, d’inclinations. Nous avons commis un certain nombre d’erreurs, de fautes. Nous n’avons pas eu le temps, ou la volonté d’analyser, de faire le bilan de ces égarements.

En effet, tout pécheur est en délit de fuite. De qui fuit-il ? De lui-même ? Quiconque faute, le remord l’envahit, sa conscience est heurtée. Alors, que fait-il ? Il court dans le domaine public, vers un lieu où le tumulte, l’effervescence de la vie font taire le léger murmure de son âme blessée ! Le pécheur a peur de se retrouver avec lui-même et de réfléchir à sa situation.

Il court après de nouvelles impressions et sensations quotidiennes afin de ne pas rester un seul instant avec sa conscience intérieure. Plus l’homme s’éloigne de lui-même, plus il éprouve une certaine répulsion pour sa personne et plus il est aliéné (étranger à lui-même) : une faute en entraîne une autre…

Plus ses erreurs se multiplient et plus la peur de se retrouver face à lui-même ira grandissante. Il ne lui reste qu’une seule possibilité, tout au moins lui semble-t-il : c’est d’être emporté par le flot de la vie et de ses délectations !

Comme cet ivrogne qui appréhende de constater l’amère réalité dans laquelle il se trouve et a besoin de morphine pour connaître un peu de bonheur dans sa fiction. Ne sait-il pas que ce bonheur est mensonger !? Malgré tout, il préfère ses fantasmes à la réalité profonde dans laquelle il se trouve sans aucune goutte de réconfort, de consolation.

Le fauteur, prisonnier dans le piège que lui a tendu le Yetser Hara, préfère boire le verre des délices de ce monde ci jusqu’à la lie afin de s’enivrer, de s’oublier et de s’affranchir ainsi de ce dialogue, peu agréable à ses yeux, avec la partie divine de son âme que l’Eternel a insufflé en lui.

La Téchouva, la Pénitence, c’est avant tout s’arrêter et retrouver le point où l’on a commencé à fuir ! Revenir du domaine public, des futilités de ce monde vers le domaine privé de son âme.

Nous pourrons, alors, nous retrouver et ceci nous permettra de nous dégager de notre ivresse et de notre cécité. De-là, le concept de la Téchouva, du Repentir. Il ne s’agit pas seulement, de regretter ou de prendre des engagements ou encore des résolutions, il faut aussi et surtout faire Téchouva, faire un retour.

Il est dit : ‘’Tu reviendras jusqu’à l’Eternel ton D.ieu’’, c’est-à-dire qu’il faut revenir vers D.ieu qui est en toi, avoir une oreille attentive à la voix de ta conscience, alors tu trouveras les potentialités de la partie divine qui est en toi : ne pas écouter les voix extérieures mais la voix intérieure.

Pour arrêter un juif qui fuit, qui court de toutes ses forces, la Torah a placé des signalisations : Stop, Danger, Ne pas dépasser…

Chauffeur, la vie des hommes est entre tes mains !

Il existe 4 temps privilégiés :

Comme l’enseigne le Prophète AMOS (réf 3,8) :

Le lion a rugi qui n’aurait pas peur ?              אריה שאג מי לא יירא 

LION        = א               ר              י              ה

                    /                 /                  \                   \

    אלול      ראש השנה        יום כפור       הושענה רבה                   

Hochaana Raba     Yom Kippour    Roch Hachana     Elloul

Ces 4 temps sont des signalisations pour informer et interpeller un juif afin d’arrêter sa course effrénée et sache quel virage de la vie il doit emprunter !

En guise de conclusion, nous souhaitons partager avec vous cette petite anecdote :

Un homme vient voir son maître et lui demande :

–  Rabbi, je désire me repentir mais je ne sais pas comment m’y prendre ! 

– Pour pêcher, tu savais comment faire

– C’est facile, je fautais d’abord, je savais ensuite…

– Parfait, fais la même chose maintenant. Commence par te repentir, tu sauras ensuite… En effet la Téchouva ouvre toutes les portes.

Que l’Eternel nous ouvre les portes de la Téchouva, de la Paix, de la Subsistance, de la Santé, de la Joie et du Bonheur et que cette année soit le tremplin d’une vie au voisinage de l’Eternel. Amen.

*Rabbin de Nazareth (Paris III)