Affaire Sarah Halimi : « Lorsque la justice échoue à protéger ses citoyens juifs, c’est l’ensemble de la société qui doit s’inquiéter »

 

Depuis la décision de justice de la Cour de cassation, le 14 avril, confirmant l’irresponsabilité pénale du meurtrier de Sarah Halimi, une intense émotion et une colère ont saisi la communauté juive et, je veux le croire, toute la communauté nationale. Mais que l’on s’entende bien : s’il est vrai que critiquer une décision de justice n’est jamais une démarche facile, elle l’est encore moins dans la tradition juive, dont l’histoire et la culture ont été façonnées depuis des siècles par la fidélité à la loi. Nous avons ainsi appris depuis des millénaires combien l’application de la justice est exigeante, combien elle doit se méfier des passions et combien elle doit parfois s’éloigner de la soif de justice « populaire ».

En exonérant de responsabilité pénale l’auteur des faits, et en s’engageant dans une distinction aventureuse entre « l’ivresse » et le « délire », « l’altération prévisible » du discernement ou son « abolition imprévisible » due à la prise de stupéfiants, la justice française envoie un message de faiblesse aux criminels de tout poil.

A l’heure où notre société subit de plein fouet les affres d’une violence débridée, et tout particulièrement d’un antisémitisme ravageur et d’un islamisme grandissant, alimentés par les esprits les plus fous, la nécessité d’avoir une justice forte ne nous a jamais semblé aussi impérieuse. Le signal inverse envoyé au monde entier par cette décision est consternant.

 

La psychiatrisation des esprits antisémites

 

Par ailleurs, la stupeur qui nous a saisis est d’autant plus vive qu’elle vient consacrer une nouvelle lecture des actes antisémites qui pointait depuis quelques années : la psychiatrisation des esprits antisémites. Désormais, avant de qualifier un acte d’antisémite, un rituel systématique consiste à analyser la « psyché » de son auteur : Est-il « sain » d’esprit ? Ou est-il « fou » ?

Mais, qui a jamais imaginé qu’un assassin antisémite puisse être équilibré ? Qui peut prétendre qu’un terroriste est une personne lucide, raisonnée et raisonnable ? Le propre d’un esprit criminel est d’être animé par une forme de folie et de démence !

L’assassin, dont la justice a considéré qu’il n’avait pas assez de discernement pour être jugé, avait tout de même gardé, selon la même justice, suffisamment de discernement pour ne pas se tromper de victime, se souvenir de la religion de celle-ci, commettre un meurtre dont le caractère antisémite a été reconnu, et enfin citer à la perfection les versets du Coran qu’il énonce religieusement avant de passer à l’acte. Désormais, cette prétendue « folie » est une cause exonératrice de procès, pire, exonératrice de meurtre antisémite. Elle interdit aux familles de faire leur deuil, et à la société de panser ses plaies. Comment notre société en est-elle arrivée là ? Est-ce par « bienveillance » à l’égard des juifs de France que l’on espère rassurer en leur faisant croire que l’antisémitisme n’est pas si virulent, et que c’est finalement « par hasard » qu’un « fou » s’est attaqué à eux comme il aurait pu s’attaquer à un autre citoyen ?

 

Déni de justice

 

Enfin, et c’est peut-être là le plus préoccupant, cette décision risque d’entamer significativement la confiance que les juifs de France ont dans la justice de leur pays et dans sa capacité à les protéger. Et que l’on ne se méprenne pas sur l’impact de cette décision : elle ne saurait être rangée au chapitre des faits divers, ou des soubresauts d’une chronique judiciaire faite d’ombre et de lumière. Elle fera date, elle ne sera pas oubliée, et ses conséquences ne peuvent encore être mesurées.

La vie juive parmi les nations du monde a été rendue possible par ce principe talmudique bien connu dina demalkhuta dina : « La loi du pays où l’on réside est la loi qui s’applique à nous. » Il faut mesurer ce qu’une telle déclaration a d’audacieux et de courageux, mais aussi la confiance qu’elle témoigne à l’endroit de la justice des nations. Aussi, toute brèche faite à ce pacte immémorial est ressentie avec une grande douleur. L’histoire nous a appris que la justice est bien souvent le dernier rempart institutionnel contre la barbarie. Et les juifs le savent bien, eux qui sont devenus malgré eux les sentinelles de l’histoire, les baromètres de la démocratie.

Nous étions hier les premières victimes désignées par l’islamisme radical qui se cachait sous l’antisionisme. Depuis, les masques sont tombés et chacun a compris la menace que cette idéologie fait peser sur l’ensemble de la société. Voilà pourquoi, lorsque la justice vacille, lorsque parfois, comme ici, elle échoue à protéger ses citoyens de confession juive, c’est l’ensemble de la société qui doit s’inquiéter. Notre combat n’est pas celui de notre seule communauté, il doit être celui de la nation tout entière afin que le déni de justice qui s’abat sur une grand-mère juive ne puisse pas s’appliquer demain à un professeur, à un prêtre, à un policier ou à n’importe quel citoyen.

 

« Irresponsabilité pénale »

 

Dans ma responsabilité, je me suis toujours battu pour préserver une vie juive en France, en dépit des agressions antisémites, de l’antisionisme virulent, et des « territoires perdus de la République » depuis l’assassinat d’Ilan Halimi jusqu’à aujourd’hui. Entre bâtir et partir, j’ai toujours choisi de résister et de bâtir, confiant dans la protection de l’Etat, de sa police et de sa justice. Mais comment rassurer nos coreligionnaires et continuer à bâtir un avenir solide et pérenne en France si la justice, elle, ne nous rassure pas sur sa capacité à être intraitable avec les antisémites et les islamistes ?

L’horreur du crime commis contre Sarah Halimi, dans le contexte d’explosion des violences antisémites, exigeait, au minimum, un procès, une reconstitution, une tentative non pas de comprendre, mais d’analyser comment une telle monstruosité a été possible en France, au cœur de Paris, au XXIe siècle, et d’en tirer les conséquences afin d’éviter que cela se reproduise. La Cour de cassation en a jugé autrement, elle a fait prévaloir une lecture de la notion d’« irresponsabilité pénale » qui dispense l’assassin pétri d’idéologie islamiste d’un procès.

Le président de la République a entendu le cri poussé, et a promis de modifier la loi. Ce sera évidemment une belle avancée pour le futur. Toutefois, pour le présent, il reste à rendre justice aujourd’hui en France, à Sarah Halimi, victime d’un meurtre reconnu comme antisémite et dont l’assassin ne va pas être jugé. A cet égard, tous les moyens, et notamment les nouveaux éléments susceptibles d’être apportés au dossier, doivent être mobilisés pour permettre à la justice d’être rendue et à ses proches de prendre le deuil. On ne saurait accepter un tel déni de justice, par dignité à l’égard de sa famille, et en vertu du pacte de confiance qui lie la République à chacun de ses enfants. Comme le disait Montesquieu : « Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous. »

Joël Mergui, Le Monde du 23 avril 2021