Sécularisation
Une conférence du rabbin Philippe HADDAD, dans le
cadre des amitiés judéo-chrétiennes.
Chers amis, je vais vous présenter
une vision juive. Je dis une plutôt que la vision juive, puisqu'en
choisissant un rabbin, vous choisissez une certaine lecture. Il y aurait
eu un autre rabbin, il y aurait certainement une autre approche.
Définir les termes
Première remarque, qui est tout d'abord une question de vocabulaire.
On parle de sécularisation, de religion, de "révolte
contre Jéhovah" puisque c'est le titre ; que signifie ces
termes ? Il me paraît important de toujours définir de quoi
nous parlons quand nous employons les termes de religion, de foi, de Dieu
Nous n'avons pas forcément les mêmes définitions,
les termes n'ont pas forcément les mêmes contenus et donc,
toutes les ambiguïtés peuvent naître de mauvaises interprétations.
Tout travail, surtout lorsque nous touchons à la religion - peut-être
aussi à la pensée en général, mais à
la religion en particulier -, appelle et nécessite en permanence
de dire de quoi nous parlons quand nous nous exprimons sur ces sujets.
Si, par exemple, nous nous attachons au terme de religion, "la religion",
nous sommes obligés de faire, à la fois, référence
aux textes fondateurs de la tradition juive, le Tanakh - Torah, Névihim,
Kétouvim, la Bible, la Bible hébraïque - et à
la tradition orale, le Talmud, le Midrash, toute cette mémoire
orale et toute cette pensée véhiculée de génération
en génération.
La deuxième remarque concerne
le vécu de la communauté juive, sa dimension sociologique.
Comment cette communauté a-t-elle vécu les textes dont elle
était le véhicule, dont elle était porteuse, témoin
- en particulier en France, puisque nous posons la question ici en France,
mais d'une façon générale face à la modernité
?
En ce qui concerne le terme religion,
je vais rappeler un certain nombre d'idées, sans doute connues,
mais importantes de rappeler (on doit répéter 101 fois les
choses, dit la tradition). Le terme "religion" n'existe pas
dans la Bible, c'est l'hébreu moderne qui l'a inventé. Pour
parler d'un religieux aujourd'hui, on dit dati, racine dat, que l'on trouve
par exemple dans le Livre d'Esther, au chapitre 1-8 ou 15, qui est un
terme persan qui désigne la loi du palais. Ainsi, lorsque Assuérus
rassemble toute sa population à Suze, la capitale, il ordonne que
chacun mange et boive, "ké dat", selon la loi du palais.
Ce terme a donc donné dati en hébreu moderne, le religieux,
parce que Eliezer Ben Yéhoudah et les penseurs du nouveau vocabulaire
israélien, Ivrit shel harchav, avaient justement une conception
moderne du religieux, entendue comme foi privée. Il leur fallait
un terme qui correspondît au religieux dans le monde occidental,
et on a trouvé dati, les autres étant les hilonim, les laïcs.
En fait, pour la Bible, la religion
ne peut être confinée dans l'espace du particulier puisqu'elle
englobe tous les secteurs de l'activité humaine. Nous pouvons réfléchir
à la notion de "religieux", en analysant rapidement la
notion de temps dans sa version hébraïque. L'Hébreu
ne connaît pas la fluidité du temps ( le zéman, qui
est le temps qui coule, est d'origine perse), il ne connaît que
les rendez-vous, soit avec la nature (fête agricole) soit avec Dieu
(solennités). La question hébraïque du temps est plus
existentielle, que philosophique. Dès l'instant où il y
a eu législation révélée, l'interrogation
devient comment accomplir les commandements en fonction du temps présent
de ma conscience. Je m'explique : Le matin, le devoir du juif, avant toute
activité, est de prier. Le rendez-vous avec Dieu est ici incontournable.
Dans son activité professionnelle, le croyant fera par exemple
en sorte de laisser un coin pour le pauvre au moment de la moisson (cf.
Lévitique XIX). Ici, le rendez-vous avec la mitsva situe le sujet
par rapport à son prochain. Autrement dit, le religieux biblique
est quelqu'un qui pense son être en vigilance par rapport à
un acte à accomplir ou une parole à exprimer, voire une
pensée à avoir, en fonction de la Révélation
sinaïtique et de son interprétation rabbinique. De la sorte,
l'ensemble des secteurs d'activité de la société
ainsi que l'ensemble des capacités humaines sont investis au service
de cette volonté de Dieu qui a fait irruption dans la conscience
naturelle et qui appelle à transformer cette conscience naturelle
qui est paresseuse, despotique, égocentrique en une attention permanente
au monde. Le croyant, à l'instar du prophète, doit pouvoir
dire à n'importe quel moment : "Me voici !"
Ainsi l'homme est d'abord ce qu'il
fait, et il est jugé à travers son acte. Il existe une règle
grammaticale en hébreu, (qui n'existe pas dans l'hébreu
moderne), qui veut que le verbe précède le sujet. Le sujet
n'est pas premier, car il n'est défini que par rapport à
son action, à son verbe. Nous sommes "parlant" lorsque
nous parlons, "mangeant" lorsque nous mangeons, "priant"
lorsque nous prions, "juste" parce qu'agissant avec justice,
"charitable" parce qu'agissant avec charité, etc. Même
Dieu n'est connu qu'à travers sa trace dans l'histoire, et non
a priori. Nous sommes toujours des sujets de mouvement, et notre identité
profonde, notre Moi dirons-nous, se révèle dans la manière
dont nous rencontrons Dieu, le monde, l'autre. Vous voyez la part de subjectivité
que contiennent mes propos et combien il est difficile de parler de Dieu
par exemple en termes positifs, puisque chaque Moi se relie à lui
d'une manière unique.
Regard sur le juif athée
Cette analyse me permet de reposer la question posée par mon prédécesseur
: pour le judaïsme, est-ce qu'un juif athée reste encore juif
du point de vue de la "religion juive" ? Eh bien le judaïsme
va refuser de disqualifier ce juif non-croyant (disons celui qui n'a pas
accepté le joug de la royauté divine), en mettant en exergue
un autre aspect de la dimension juive : la solidarité communautaire.
Dans quelques jours, nous allons célébrer le Seder de Pessah,
la soirée de Pâques. La Haggadah nous présentera à
l'occasion quatre enfants. Nous découvrirons quatre manières
d'être enfant, quatre manières de questionner - encore une
fois, il n'y a pas une identité unique mais toujours plurielle
en fonction de sa question, en fonction de ce que nous sommes, en fonction
de son passé, etc. Parmi ces quatre enfants, il y a le racha, celui
que l'on dit "méchant", souvent représenté
dans les caricatures de la Haggadah comme vraiment méchant, avec
une tête patibulaire. Le méchant peut avoir un beau visage,
mais sa " méchanceté " est de ne pas se sentir
concerné par l'histoire juive. Il ne connaît pas le sentiment
de solidarité, ou bien il le refuse. Sa question est : "qu'est-ce
que vous faites, vous, pour vous ?" "Qu'est-ce que c'est que
tout ça, pour vous ?" Les maîtres soulignent qu'il dit
"pour vous", et non "pour nous". Il ne se sent donc
pas solidaire, il se sent étranger à cette histoire, elle
ne le concerne pas ou plus. Peut-être que le méchant, est
celui qui ne se sent pas touché par l'histoire telle qu'elle se
déroule, que ce soit l'histoire de sa propre communauté
- responsabilité de transmission, préservation de la mémoire
- et puis de façon plus large, solidarité humaine tout simplement.
Quelqu'un qui dirait : "moi, cela ne m'intéresse pas ce qui
se passe à l'autre bout de la terre, moi je change de chaîne
à chaque fois qu'il y a les informations, je veux regarder les
films", etc., je ne sais pas. Le méchant est peut-être
un zappeur qui cherche ce qui l'intéresse. Le méchant pourrait
être un voyeur de l'histoire à l'instar de la femme de Loth,
qui voit sans s'impliquer.
Cette approche permet d'évacuer
la question des dogmes religieux. Peu importe si le juif a des comptes
à rendre avec Dieu ou avec sa mémoire, tant qu'il reste
dans la famille. Peu importe comment le juif se relie à Dieu, même
si le monothéisme authentique en prend un coup, et que la religion
se colore de superstitions, voire d'intérêts économiques,
puisque la solidarité est sauvegardée, alors il existe un
espoir de revenir à une foi authentique. Un penseur du judaïsme
comme Maïmonide, LE penseur du judaïsme, a finalement introduit
de " l'a-théisme " avait ses attributs négatifs,
pour redonner une chance aux égarés de la foi. Parfois,
il peut être nécessaire d'introduire des dimensions athéistes
à l'intérieur de la religion afin de fragiliser le croyant,
afin qu'il ne chavire pas justement dans une idolâtrie. J'entends
bien qu'il y a quelque chose de choquant dans ce propos, mais ce n'est
que la conséquence du refus de la théologie par le judaïsme.
La religion juive résiste à la religion elle-même.
Telle est la tentation qui guette toute religion, en tout cas toute religion
révélée. Si Dieu a parlé, l'envie est forte
de s'accaparer cette parole, de l'enfermer dans un écrin, comme
Noé s'enfermant dans son arche.
Dès lors, le croyant et l'athée
constituent deux facettes interdépendantes et fraternelles. L'intégrisme,
laïc ou religieux, commence par la négation de l'autre. Le
culte du Dieu Un peut être entendu comme la destruction permanente
de nos propres idoles, afin d'avancer vers Celui qui est, vers cette absolue
asymptotique. Servir Dieu signifie aussi se débarrasser de cette
suffisance religieuse qui est à l'origine de toute faute. Dans
le rite juif, par exemple, au Nouvel An, à Roch Hachanah le fidèle
va jeter ses péchés à la rivière. Chaque année,
il s'agit de jeter toutes les formes idolâtres, et finalement ses
formes imaginaires que l'on nomme Dieu. L'idole ce n'est pas seulement
la statue, ce n'est pas seulement le paganisme, les Baal de l'histoire
d'Élie ou d'Osée, c'est aussi vouloir posséder Dieu.
Baal veut dire "possesseur" ou "propriétaire".
Or, le culte du Baal est le culte de l'instinct. L'idolâtrie est
de se considérer au centre pour placer Dieu à sa propre
périphérie. L'idolâtrie est la religion utilitaire,
utilitariste, essentiellement anthropocentrique.
C'est justement parce que le rapport
au religieux peut-être extrêmement dangereux, riche en fantasmes
- et un psychanalyste pourrait en parler mieux que moi - qu'au fond le
judaïsme optera pour un pragmatisme éthique. L'Hébreu,
le juif ne parlent pas de Dieu, ils agissent au nom d'une Révélation.
Ainsi Dieu est-il perçu essentiellement comme un Dieu de la relation.
Dieu appelle, Dieu parle, Dieu juge, Dieu pardonne. Immédiatement
le monde est au bout de Son souffle. Nous sommes toujours dans l'altérité,
telle est la valeur constituante de l'Alliance. Ce qui implique qu'un
homme peut être très fervent sur le plan de sa relation avec
Dieu, parce qu'il va justement plutôt mettre l'accent sur cette
relation vis-à-vis de son Créateur, et défaillant
sur le plan relationnel avec son prochain. D'autres auront au contraire
une conduite plus "humaniste", si l'on peut dire, donc vis-à-vis
d'autrui, dans le sens de l'histoire, sans être forcément
un pilier de synagogue. Le Judaïsme n'impose pas son idéal,
il le suggère.
Les trois Révélations
Ces remarques posées, pénétrons à présent
dans le texte biblique lui-même, qui est entendu, pour le croyant,
comme l'empreinte d'une Révélation. La Bible se présente
comme un long récit, une histoire, et à l'intérieur
de cette histoire, il y a une législation révélée
qui contient un certain nombre de commandements. Au regard de la Tradition,
il y eut trois grandes Révélations. La première Révélation
est celle de l'uvre du Commencement, celle de la Création,
cette révélation des lois du monde, de la nature. Il s'agit
de la grâce originelle de la vie.
La deuxième Révélation
est l'ensemble des sept lois offertes à l'humanité après
le déluge. Elles sont appelées les Noahides. Ce code constitue
la base de toute société viable, du point de vue de la logique
biblique. Les Noahides s'expriment par des lois religieuses comme la reconnaissance
de Dieu ou par des interdits éthiques "ne pas tuer",
"ne pas voler" auxquels s'ajoutent la nécessité
d'établir des tribunaux et une loi "éthico-écologique"
: ne pas arracher le membre d'un animal vivant. Certes dans le texte biblique,
les sept lois de Noé n'apparaissent pas, c'est la tradition orale
qui met cela en évidence, dans le traité Sanhédrin
; mais pour la tradition, cela constitue la deuxième Révélation.
Si la nature fonctionne selon la loi du plus fort, toujours hégémonique,
toujours totalitaire, alors la loi dans un premier temps va apprendre
au fort à ne pas écraser le faible. La Révélation
définit le pouvoir comme un sacerdoce. Quiconque possède
un pouvoir, que ce soit un pouvoir physique, un pouvoir intellectuel,
un pouvoir financier, matériel, spirituel est invité à
réfléchir à la finalité de ce pouvoir. Noé
inaugure une morale statique (H.Bergson, M.Jaïs) : le fort ne doit
pas écraser le faible, afin de sortir de la logique naturelle de
la violence et de la domination du fort sur le faible.
La troisième Révélation
concerne Israël (et par ce biais l'universel). La collectivité
d'Israël apparaît au cours d'un long processus évolutif
au sein de l'humanité. Soixante-dix nations apparaissent à
Babel et la 71ème nation, va naître avec Abraham, Isaac,
Jacob, puis avec les douze tribus. En sortant d'Egypte, Israël reçoit
collectivement une Révélation, la troisième Révélation,
celle du Sinaï. Cette législation est donnée en deux
temps : Tout d'abord les dix Commandements (les dix Paroles), qui évoquent
les sept lois de Noé, auxquels s'ajoutent un corpus de lois révélées
à et par Moïse dans le désert. Au total, la Torah compte
613 commandements selon le Talmud. Il y a différentes manières
de présenter ces 613 commandements, l'une d'elles consiste à
présenter ce corpus législatif en deux, d'une part les lois
vis-à-vis de Dieu, Ben adam la-maqom, entre l'homme et le Lieu,
(Dieu est appelé Lieu, car Il est le Lieu du monde mais le monde
n'est pas son lieu) ; et les lois vis-à-vis du prochain, Ben adam
le-havéro. D'un côté, les commandements vis-à-vis
de Dieu, tout ce qui possède un caractère religieux, rituel
ou spirituel, et, de l'autre, les lois sociales, économiques, politiques
vis-à-vis du prochain. A la différence de la Révélation
faite à Noé, la morale devient ici dynamique. Dans la Torah,
il ne s'agit pas seulement de ne pas faire de mal au plus faible, mais
de faire du bien. Le psalmiste a chanté : "Ecarte-toi du mal
et fais le bien".
Cette Révélation va
devenir permanente par la ritualisation. Les mitsvoth, les commandements,
sont entendus souvent, chez beaucoup d'exégètes, comme une
continuité de la révélation du Sinaï. Chaque
mitsva accomplie situe le croyant, le juif, en face du Sinaï. Chaque
commandement pose toujours l'alternative : accepte-t-on la loi du Sinaï
ou la refuse-t-on ?
Donc, trois Révélations.
La première fonde la nature, cette nature qui est un jeu de vie,
un mouvement de forces, et qui porte en elle ce principe incontournable,
dramatique pour la conscience morale : le plus fort triomphe du plus faible,
(si F est supérieur à F' alors F repousse F'). D'où
la nécessité des deux autres Révélations qui
vont gérer ce principe pour la société humaine. La
première Révélation va enseigner aux hommes à
ne pas faire le mal, et la seconde devra témoigner que la fraternité
et l'amour sont de l'ordre du possible (et du catégorique) entre
les hommes. J'utilise le verbe témoigner, car telle est la vocation
d'Israël (et j'inclus les monothéistes éthiques) :
témoigner que l'utopie est réalisable. En contre-point,
le témoignage signifie aussi que tout pouvoir peut basculer dans
le totalitarisme (Israël lui-même fut vilipendé par
ses prophètes), et que la seule manière de sortir de ce
totalitarisme est d'accepter le pouvoir comme un sacerdoce. Cela implique
de penser que tout droit reconnu pour chaque individu - qui est sa dignité-
oblige simultanément à un devoir ou une responsabilité
à son égard. Ainsi, le "Tu ne voleras point",
fonde le droit de propriété de l'individu, mais par sa formulation
même (Je - Tu) il implique un devoir du respect du bien d'autrui.
La société hébraïque
Cette Révélation va engendrer une société
spécifique. Jusqu'en - 586, date de la destruction du premier Temple,
le temple de Salomon, qui va entraîner l'exil dans l'empire assyro-babylonien,
la société hébraïque connaît une séparation
des pouvoirs. Trois pouvoirs sont actifs dans cette cité antique
: un pouvoir politique, un pouvoir législatif et un pouvoir clérical
ou pouvoir religieux. Le pouvoir politique est incarné par le roi.
Avant le roi, il y eut les juges qui cumulaient pouvoir politique, pouvoir
militaire et pouvoir législatif comme Déborah par exemple,
ou comme dans l'histoire de Ruth. Dans ce dernier cas, les juges sont
à la porte de la ville et rendent la justice, (problèmes
de mariage, de divorce, de Lévirat, partage des terres.) Au moment
où la royauté sera proclamée, la séparation
sera plus nette entre pouvoir politique et pouvoir législatif,
bien que le roi exerçât aussi la justice (comme dans le jugement
de Salomon). Quant au pouvoir religieux, il appartient au prêtre,
issu de la tribu de Lévi, et en particulier au Cohen. Le Cohen
a la prérogative du sacrifice, du korban. Il approche, littéralement,
l'animal sur l'autel pour faire monter vers Dieu les bonnes intentions
des hommes, et faire descendre vers les hommes la bénédiction
divine. Mais comme Moïse, le Cohen doit aussi apporter le savoir,
la connaissance. La fonction particulière du Cohen est d'enseigner
la Parole, d'apprendre à prier, et d'apprendre à partager
la nourriture, ce qui constitue les trois piliers de la société
juive (l'étude, le culte et la charité), et ceci afin que
les hommes vivent dans la bénédiction, dans le plus d'être.
Ainsi de manière globale,
la tribu de Lévi, qui ne possède pas de terre, n'est pas
investie dans le circuit économique, et ce sont les autres tribus
qui lui apportent l'impôt appelé la dîme, le maasser.
À l'intérieur de cette tribu de Lévi, les descendants
directs de Aaron sont consacrés au culte à proprement parler,
alors que les Lévites restent les gestionnaires matérielles
de la spiritualité. Mais Lévi par rapport au reste d'Israël
est plus spirituel. En hébreu, le terme Avodah signifie à
la fois le culte et le travail. La tribu de Lévi est ainsi consacrée
au travail spirituel, alors que les autres tribus sont consacrées
au travail matériel. Dans un cas, il s'agit de faire descendre
la bénédiction du ciel (le sens, les valeurs) et dans l'autre
de faire monter le pain de la terre (la gestion, la technique). Nous retrouvons
un peu cette complémentarité entre nos juifs religieux et
non juifs laïcs, chacun investi dans sa tâche particulière,
mais en complémentarité.
En face de ces trois pouvoirs, nous
trouvons le prophète qui est un contre-pouvoir. Le prophète
est l'homme de la mémoire. Il est celui qui rappelle l'engagement
passé avant même d'annoncer l'avenir. Il est l'aide-mémoire
de l'alliance. Rappeler l'alliance signifie rappeler que la grâce
divine est une noblesse qui oblige. Cela implique entre autres, que tout
pouvoir est un sacerdoce. Ce qui n'est pas évident. Les gouvernants
peuvent en effet utiliser leur pouvoir pour assouvir leurs propres desseins.
Citons les fils du grand-prêtre Elie qui taxe copieusement le peuple
(cf. Samuel). David, qui veut la femme de Uri, ne se gêne pas pour
envoyer son général en première ligne : abus de pouvoir
! Achab et Jézabel qui accusent faussement Nabot de comploter contre
le roi et de blasphémer et ce, afin de spolier sa vigne. Le malheureux
sera exécuté par des faux témoins. Abus de pouvoir
! De même les juges qui profitent de leurs prérogatives pour
accepter des pots-de-vin : abus de pouvoir ! Et ces prêtres paresseux
ou intéressés, qui comme le crie Malachie acceptent les
bêtes borgnes, malades, ou qui pressurent le peuple : Abus de pouvoir
! La société d'Israël ne peut vivre sans ses prophètes,
sans ses porte-parole et ses aide-mémoire.
Ainsi donc, au niveau individuel,
au niveau collectif ou institutionnel, chacun est appelé à
jouer son rôle sans qu'il y ait mélange des pouvoirs. Un
roi par exemple ne peut pas être un prêtre, même si
cela se produisit dans l'histoire (cf. la fête de Hanoukka) quand
la famille sacerdotale des Asmonéens garda le pouvoir politique.
Ce fut une faute très grave, elle fut en partie la cause de la
chute du second Temple. Bien évidemment entre un projet idéal
et la réalité, il existe toujours un décalage, et
Israël ne fait pas exception à ce principe. L'on peut dire
que les prophètes sont venus pour diminuer ce décalage,
et rappeler qu'Israël, dans la lignée d'Abraham, doit se mettre
en marche.
Je prendrai deux exemples. Le jour
de Kippour, la grande solennité juive, nous lisons le matin le
chapitre 58 d'Isaïe, et l'après-midi tout le livre de Yona,
de Jonas. Que dit Isaïe ? Qu'est le véritable jeûne
de l'Eternel ? Le jeûne peut être entendu comme un acte purement
religieux : mortification, privation, prière. Or voilà qu'Isaïe
renverse le discours. "Non, dit-il, le véritable jeûne
de l'Eternel ce n'est pas la mortification, la privation, la dégradation
du corps, mais c'est de prendre la condition de l'indigent. Jeûner
signifie donner à manger à celui qui a faim, habiller celui
qui est nu, donner un toit à un SDF. Que fait le prophète,
il transforme le discours religieux en discours social, politique au sens
étymologique. Si vous jeûnez pour vous approcher de Dieu,
en oubliant votre prochain, vous n'avez rien compris à la Révélation.
En fait, l'on s'approche de Dieu en s'approchant des hommes (le contraire
est rarement vrai). Tout se passe comme si le projet de Dieu était
une invitation à nous éloigner de Dieu pour investir le
projet de Dieu à l'intérieur de la société
humaine. Dieu doit être là, sans être là (comme
son nom écrit et lu différemment).
Le deuxième exemple est le
prophète Jonas. Jonas ne comprend rien (ou il ne veut pas comprendre)
à l'appel de Dieu, alors il va être éduqué.
Dieu lui dit : "lève-toi et vas parler à Ninive".
Ninive est l'ennemi d'Israël, la capitale de l'Assyrie. "Qu'est-ce
que j'ai à faire avec eux, se dit-il, ce sont des méchants
?" Et Jonas doit faire un travail, une traversée pour retrouver
la dimension universelle du message biblique. Il est évident que
si Israël possède un message, il ne peut être transmis
dans le repli. Le particularisme doit ouvrir à l'universel. Je
pense à Pascal qui parlait d'Israël comme du "peuple
messie". Tout le peuple d'Israël est "messianisé",
est porteur d'un message. Tout le messianisme d'Israël appelle un
investissement dans l'Histoire, et idéalement à partir d'une
terre et d'une société définie comme plus haut.
Les conséquences de l'exil
Mais voilà l'exil de -586, puis de +70, va remettre en cause cet
idéal. Alors la grande révolution de survie a été
de faire du judaïsme une religion. Une religion avec ses rites, avec
ses communautés, et avec ses nostalgies du retour à la terre
et "aux temps anciens" comme disent les textes. L'une des conséquences
de la "sécularisation" est l'invention de la synagogue,
de même que la notion de communauté va remplacer la structure
nationale antérieure. En diaspora, il n'y a plus de montées
des tribus à Jérusalem trois fois par an. On ne reconstitue
plus l'unité du peuple mais on constitue la communauté.
La synagogue devient à la fois la Beit HaKnesseth, "la maison
de rassemblement" pour la prière, Beit HaMidrah, "la
maison de l'étude", et le Beit Gemilouth Hassadim, "maison
de la solidarité sociale". Ainsi seront fortifier les trois
piliers du monde : la prière, l'étude et la charité.
Question : Que va faire la mémoire
juive de sa dimension politique ? Le Judaïsme va avoir le courage
de dire : on ne disqualifie pas la société dans laquelle
on se trouve. Le politique, maintenant, se joue dans le lieu où
nous nous trouvons en tant que citoyen. Dans l'Empire romain, les juifs
sont citoyens romains de confession mosaïque ; après l'émancipation
de 1791, ils sont citoyens français de confession israélite.
La manière d'être fidèle aux prophètes est
de s'investir dans la société, autant que faire se peut
et tant que l'antisémitisme ne nous découragera pas de cette
espérance. Cette confiance, cette espérance à été
très loin. Je pense à l'attitude des rabbins français,
après la Révolution qui dans leurs discours affirmaient
que la nouvelle Jérusalem, était Paris, le Jourdain, était
la Seine, etc. C'était l'euphorie de la libération. Il y
eut donc un engagement qui s'est traduit par l'israélitisme (cf.
les réflexions de notre ami Shmuel Trigano), et véhiculé
par le Consistoire. Il y eut donc un contrat entre la citoyenneté
et la religion. Citoyen dehors, religieux dans le privé. Prier
à la synagogue, manger kasher, autant d'actes privés qui
ne concernent que le juif avec son Dieu et sa communauté.
Certains ont parlé d'une schizophrénie
juive. Ils ont dit : "si vous êtes citoyens dehors et israélites
dedans, l'identité juive est partagée". Je crois que
c'est faux ! L'identité juive n'est pas partagée, elle reste
unie mais elle s'exprime de deux différentes manières. Lorsque
au troisième siècle, Shmuel, l'un des maîtres du Talmud,
pose justement la question de savoir comment se situer par rapport à
l'Etat, il apporte cette célèbre formule : Dina démalkhouta
dina, "la loi du pays est la loi". Il reconnaît clairement
que la citoyenneté est fondamentale pour permettre la continuité
d'un message utopiste pour la réalisation d'un projet de société
fraternelle. Lorsque les juifs par le grand Sanhédrin, sont interpellés
par Napoléon qui demande : "Qu'est-ce que vous faites de la
religion juive par rapport à l'Etat ?" Ils répondent
: "la loi du pays est la loi". C'est un tour de force d'élever
le sentiment de responsabilité citoyenne au rang de commandement
positif. À ce moment, il n'y a plus de schizophrénie, dans
la mesure où lorsque je suis citoyen dans la société,
c'est en tant que juif que je le suis. La citoyenneté peut-être
alimentée par la foi, par l'étude, par la prière,
par l'amour du prochain. Il me semble qu'un juif qui vit authentiquement
son Judaïsme dans le privé ne peut être qu'un citoyen
exemplaire dans la vie publique. Il ne cache pas son identité,
même s'il n'est pas obligé de déclamer son identité
sur les toits, mais globalement la citoyenneté n'est que l'expression
extérieure de la religiosité intérieure.
Les raisons d'un engagement
Pourquoi, la majorité des juifs s'est-elle engagée dans
la société occidentale (nous verrons tout à l'heure
l'option de certains courants orthodoxes et mystiques) ? Parce que tout
le discours biblique est un discours "d'incarnation" des valeurs
morales ici-bas. "Une heure de bonnes actions et de repentir dans
ce monde-ci vaut tout le bonheur du monde à venir", dit le
traité des Pères. C'est une idée forte ! Ce monde
possède de la valeur, car il est le lieu de la réalisation
des promesses. Comme nous l'avons dit plus haut, l'option hébraïque
est de suite existentielle. Les prophètes ne parlent que ce monde,
non qu'ils n'étaient pas des hommes de la sainteté et de
la spiritualité, mais au fond ils restaient fidèles au verset
: "Ils (les enfants d'Israël) Me feront un sanctuaire et Je
résiderai au milieu". Cela est peut-être aussi en rupture
avec le Christianisme, avec la formule de Jésus : "Mon royaume
n'est pas de ce monde", à moins que ce verset ait un autre
sens. L'Hébreu se méfie du théologique parce que
ça serait enfermer Dieu dans nos propres catégories de pensée.
La seule manière de ne pas enfermer Dieu, c'est de s'investir dans
l'histoire et d'être responsable de l'autre, chacun à son
niveau de conscience.
Cela ne veut pas dire que dans la
tradition juive, il n'y ait pas eu, par exemple, une volonté de
faire de la théologie, c'est un sujet à débattre.
Je vous donnerai mon avis là-dessus, car cela touche notre sujet.
La tendance théologisante du Judaïsme est l'option mystique.
La mystique a été d'abord une recherche de l'extase, d'un
paradis personnel à atteindre, un salut à construire. Après
l'expulsion des Juifs d'Espagne notamment, la Kabbale essaye de synthétiser
tout ce qui a été dit des enseignements mystiques tant en
créant de nouveaux concepts. Puis le mystique va tenter de donner
un sens à l'histoire, mais en sortant des catégories de
pensée de l'histoire traditionnelle, de l'historicité, de
la sociologie. La Kabbale va inventer un nouveau vocabulaire : l'exil
de Dieu, la brisure des vases, la réparation des mondes. Certes,
il s'agit là d'une pensée puissante, originale, fervente,
tenue par des hommes de spiritualités. Mais au fond pour eux, l'histoire
événementielle n'a plus vraiment d'importance. Je crois
que le mysticisme s'est toujours construit sur les désillusions
du monde, sur les ruines d'espérances non réalisées,
à la fin de la prophétie, après la destruction du
Temple, après l'expulsion d'Espagne, au moment où les pogroms
décimaient des shtetls. C'est pourquoi pour le monde orthodoxe,
teinté du discours kabbaliste, l'israélitisme, le sionisme,
n'étaient pas kacher. Ces "révoltes contre Jéhovah"
étaient une pure idolâtrie. Le refus de l'histoire implique
toujours une mystique. (Même le nazisme fut un mysticisme laïc
qui affirmait l'achèvement de l'histoire par l'avènement
de l'ère aryen. La mystique religieuse est l'abris de cette déviation,
sauf lorsqu'elle fait de la politique, car alors elle devient destructrice).
A mon humble avis, tant que la Kabbale reste du midrash, c'est-à-dire
recherche de sens ou expérience spirituelle individuelle, alors
elle s'inscrit dans le discours prophétique. Mais quand elle tente
d'expliquer l'histoire, quand elle fait de la théologie en parlant
de Dieu, de ses émanations, etc., alors elle renvoie à Platon,
avec ses sphères, etc. Maïmonide, encore lui, s'est opposé
de toute son intelligence et de toute sa verve à la Kabbale naissante,
afin de mieux souligner la responsabilité et la liberté
de l'homme dans l'achèvement de ce monde-ci.
Une autre raison de l'engagement
dans la citoyenneté était justifiée par une certaine
conception du rapport à Dieu. Et pour le judaïsme, la relation
à Dieu ne peut se faire que dans la réussite d'un vivre-ensemble.
Globalement, il y eut un refus du repli identitaire et un sentiment de
solidarité avec tous les citoyens. Dans le judaïsme, on approche
Dieu ensemble, même si chacun à son propre niveau d'être.
Il existe dans le rite synagogale des prières que l'on ne peut
réciter que s'il y a dix hommes (le minyan). Ces prières
sont toujours en relation avec le thème de la sainteté divine,
avec la transcendance. Il s'agit du Kaddish, de la Kéddouscha.
Si l'on n'est pas capable de percevoir la transcendance, la dimension
absolue qui existe chez les autres, cette incommensurable dignité
de la personne humaine, alors autant renoncé à sanctifier
le nom de Dieu. Tout rapport privé avec Dieu risque de tomber dans
le totalitarisme. On a lu hier, à la synagogue, le livre de Vayikra,
qui commence par : "Il (Dieu) a appelé Moïse". Dieu
se met en absence, en quelque sorte, puisque le nom de Dieu n'est pas
mentionné. La tradition dit que le petit aleph - car, dans le mot
Vahikra, il y a un petit aleph -, symbolise en quelque sorte la trace
de la diminution de Dieu. Car pour être avec les autres, pour pouvoir
vivre avec les autres, il faut se diminuer, exactement comme Dieu, si
l'on peut dire, se diminue. Etre ensemble implique d'être humble.
Cela est très important !
Cela pose la question de la vérité. Est-ce que la vérité
religieuse est-ce toute la vérité ; ou est-ce que ma vérité
religieuse est la vérité ? Qu'est-ce que cela veut dire,
une vérité religieuse, quand je vis avec d'autres personnes
qui ont d'autres vérités religieuses ? Est-ce que nous devons
alors rester sur le plan de la "disputation" de type moyenâgeux
? Doit-on discuter pour savoir si Jésus est le Messie, ou s'il
ce n'est pas le Messie ? Si Mahomet est le dernier des prophètes
ou non ? Si Abraham était hébreu, chrétien ou musulman
? Ou bien est-ce qu'on essaie de dépasser cela en disant : il y
a des vérités "autres". La vérité
de quelqu'un n'est-ce pas la vérité de son existence ? Voilà
pourquoi le vivre ensemble est un défi dans l'humilité.
Or ces questions ne peuvent être posées de l'intérieur
de la foi, car elles sont blasphématoires. La question ne peut
venir que de la modernité, d'une pensée indépendante,
extérieure à la foi. Au fond la question des modernes est
moins la question de Dieu que celle de la religion. Vous chrétiens,
vous parlez d'un Dieu humble, mais vos églises ont usé de
force. Vous juifs, vous parlez de morale, mais vous faites de la religion
un élément coercitif, vous musulmans, vous parlez de soumission,
mais vous voulez soumettre tout le monde. Bien sûr, il existe des
nuances, on ne peut généraliser. Mais quand la religion
n'est plus à l'image de son idéal éthique, la modernité
apparaît comme le prophète qui dit qu'avez-vous fait du message
de Dieu ? Je crois qu'avec la modernité, l'Emancipation, les juifs
ont vraiment cru qu'on allait en finir avec la barbarie avec le Dieu totalitaire.
Une société qui porte sur ses frontispices : liberté,
égalité, fraternité ne pouvait être que messianique.
Pour le dire autrement, même
si le siècle des Lumières et la Révolution française
sont - on va reprendre le titre : des révoltes contre Jéhovah
- des usurpations du titre de Dieu, au fond, le droit du sujet a été
reconnu, et cela est fondamental du point de vue de la foi juive. Il y
a un texte étonnant du Talmud : "Le Saint, béni-soit-Il,
proclame qu'ils m'oublient, mais qu'ils n'oublient pas Mes commandements".
La question n'est pas de savoir qui est Dieu, comment définir théologiquement
Dieu ? La question est : comment, à partir d'une transcendance,
se met-on en marche dans la construction de l'histoire ? La responsabilité
de l'homme est vraiment prise au sérieux dans la tradition juive.
L'espace laïque ou sécularisé ressemble à un
arbre de la connaissance du bien et du mal, où le bien et le mal
sont mélangés. Il s'agit alors de remplir cet espace du
positif ou du négatif.
Les cinq tendances
Présentons à présent, les différents visages
empruntés par le Judaïsme après la Révolution
française. Je distinguerai cinq tendances et je dirai quelques
mots de chacune. Même si cela doit être schématique.
Ces cinq tendances sont : l'israélitisme, l'assimilationisme, la
Réforme, l'orthodoxie et le sionisme.
La première tendance est représentée
par le Consistoire qui traduit l'esprit israélite dont j'ai parlé
plus haut. L'israélite veut assumer à la fois sa dimension
religieuse et sa dimension citoyenne. C'est plus difficile que l'on pense.
Il faut être de la voie moyenne pour cela. Certes, le côté
religieux peut paraître édulcoré face à la
conduite de stricte observance, mais je crois que la foi de l'israélite
est authentique. Cette tendance est construite sur une foi en Dieu et
dans la société émancipatrice qui est la démocratie,
la République et toutes leurs valeurs.
La deuxième tendance est l'assimilation. Ce n'est pas un mouvement
mais un choix individuel qui consiste à refuser d'assumer son identité
juive. L'assimilé veut rejoindre l'Universel en gommant sa dimension
particulariste. Il ne s'agit pas de juger mais de constater. Il veut jouer
un rôle de citoyen sans garder la spécificité de l'identité
juive.
La troisième tendance qui
s'exprime avec beaucoup de nuances est celle de la réforme religieuse,
le judaïsme libéral. Le libéral refuse le maintien
des rites sur le mode ancestral, qui était le mode pharisien. Quand
on discute avec des libéraux de différentes tendances, ils
disent : nous continuons à faire référence à
la tradition pharisienne, mais nous considérons qu'il faut adapter
certains rites au monde moderne. La question sous jacente est qu'est-ce
que la Révélation ? Quel est le sens des mitsvoth ? La place
des maîtres dans la préservation des rites et dans l'interprétation
des textes ? Personnellement, je ne suis pas d'accord avec leur choix,
puisque je respecte les mitsvoth (ou j'essaye, car au fond il est très
difficile d'accomplir une mitsva en acte et en esprit). Mais je reste
sensible à leur questionnement, car ce sont de vraies questions
pour notre temps. Le drame est que cette approche entraîne une scission
au sein du peuple juif. Il existe deux communautés qui ne se reconnaissent
pas, qui se disent juives, mais qui sur des points fondamentaux (le mariage,
la conversion notamment) sont en rupture. Il y aurait pu avoir débat,
mais au fond il a été éludé et chaque juif
se choisit sa synagogue en fonction de sa foi, de ses besoins et de ses
pôles d'intérêt.
La quatrième tendance est
l'orthodoxie. Elle se caractérise par le refus de la modernité
dans sa tendance israélite. Elle veut maintenir le ghetto et l'identité
tribale. Sur le plan de la foi, de la pratique est authentique, sincère,
fervente, mais finalement elle est dès le départ pessimiste
face à la modernité. L'orthodoxe dit : au fond le mariage
avec la modernité est un mariage mixte. Contrairement à
ce que l'on présente généralement, je ne pense pas
que l'israélitisme soit un sous-ensemble de l'orthodoxie, pour
ma part c'est l'inverse qui est vrai. La preuve, il existe des orthodoxes
au sein du Consistoire. L'israélite est optimiste dans sa relation
avec l'universel (c'est Joseph en Egypte), l'orthodoxe décroche
pour susciter le Messie de l'intérieur. L'israélite compose
entre la foi des Hébreux et les valeurs de la modernité,
l'orthodoxe prend de la modernité sa technique et rejette ses valeurs.
L'israélite prend l'Histoire comme elle vient, misant sur la responsabilité
de l'homme face à Dieu, l'orthodoxe est plus apocalyptique, il
tente de réveiller l'action de Dieu, avec cette nostalgie d'un
retour à l'identité ancestrale de la sortie d'Egypte. Et
dans ce pessimisme de l'orthodoxie qui se méfie de l'universel,
du goy aussi, apparaît cette candeur : "Ne vous inquiétez
pas, tout va bien dans le meilleur des mondes, Dieu nous aime. Et si ça
va mal pour nous, c'est qu'Il nous aime encore plus fort". A cette
candeur, s'ajoutent une euphorie du bonheur et des formes émotionnelles
et militantes. L'orthodoxie est l'Arche de Noé des temps modernes.
La dernière tendance, aussi
laïque soit-elle, est plus proche de l'orthodoxie que de l'israélitisme,
il s'agit du sionisme. Dans sa dimension politique, il procède
d'une désespérance face à l'Occident et à
la modernité. Je parlai de mariage tout à l'heure. Dans
ce cas de figure, l'épouse n'a pas tenu ses promesses. La Révolution,
les idéaux républicains ont été bafoués
: l'affaire Dreyfus, Vichy, la Shoa (aujourd'hui l'antisionisme). Ca a
été la découverte bouleversante d'Herzl : nous avons
été trahis. Je crois que la repentance de l'Eglise est d'avoir
ressenti cette grande trahison. En même temps, le sionisme restait
lié à l'universel, parce qu'il avait besoin de la reconnaissance
des nations pour créer un Etat, et pour intégrer le concert
les nations. Et nous constatons que tout n'est pas clair, qu'il y a encore
beaucoup de non-dit, beaucoup de rancur, beaucoup d'incompréhension.
Il me faut conclure. Je m'arrêterai
sur un point : la question de la sécularisation est essentiellement
la question du vivre ensemble, puisqu'elle pose le droit de l'individu.
Nous savons, comme disait Valéry, que nous sommes mortels. J'ajouterai
que nous savons aujourd'hui que nous sommes davantage mortels à
cause de la religion qu'à cause de la politique. Le communisme
est mort et avec lui, la dernière grande idéologie séculière.
Il reste un ciel vide, ou plein d'un Dieu sanguinaire. Les conflits sont
actuellement peu ou prou religieux (même le conflit israélo-palestinien
est teinté de religion). La question de la sécularisation
est la question du vivre ensemble dans le partage du ciel et de la terre.
Au fond, Voltaire en voulait moins à Dieu qu'à ses représentants
et à ses institutions.
Pour ma part, l'inter-religieux est
pour l'heure l'expression la plus aboutie de la religion, car elle invite
à ce partage du ciel et de la terre. Dans ce monde qui nous échappe,
la rencontre des visages reste à mon sens l'un des rares îlots
d'espérance qu'il nous faut sauvegarder pour l'amour de Dieu et
l'amour de l'homme.
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Rabbin Philippe HADDAD.
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