TORAH & MITSVOT
Réflexions rabbiniques

Autres réflexions
Imprimer


Ethique dans la Bible

 

Une conférence du rabbin Philippe HADDAD, dans le cadre des amitiés judéo-chrétiennes.


Le dialogue inter-religieux est sans conteste une grâce et aussi une nécessité, pour se comprendre, se connaître et apprendre à vivre ensemble. C'est avec cet esprit que j'ai accepté l'invitation de vos responsables de venir pour cette formation et pour vous parler du point de vue du judaïsme de l'éthique dans la Bible.
Le dialogue est d'autant plus nécessaire, que l'approche juive peut parfois déconcerter le chrétien qui n'est pas habitué toujours à la méthodologie et à l'herméneutique juive, à la manière dont le judaïsme appréhende les textes.
Je commencerai d'abord par poser quelques bases de la foi juive et en même temps que la façon dont le judaïsme aborde les textes de la révélation de la Parole de Dieu, et notamment son étude.
Il faut savoir que l'étude, ce que nous appelons en hébreu le "limoud", occupe une place très importante dans la foi juive. L'étude est l'un des piliers de la foi juive, car elle est rencontre avec la Parole de Dieu. Dieu a parlé à travers la bouche de ses prophètes et nous étudions leurs messages.
Le prophète, "nabi" est littéralement "celui qui bouge les lèvres". Le prophète est un porte-parole. Les prophètes, des hommes, des femmes portent la Parole de Dieu, ils la transmettent. Ils sont à la fois les oreilles qui entendent, et la bouche qui prononce la Parole. Et nous en tant que lecteurs nous travaillons ce texte. Nous sommes chacun porte-mémoire.

Les Prophètes
Nous avons gardé la mémoire de la Parole à travers les trois grands prophètes : Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, et les douze "petits" prophètes, sans oublier Moïse considéré comme le plus grand ou Abraham. Mais il faut savoir qu'il existait plus de prophètes que ce qu'a retenu la Bible. A l'époque du prophète Elie par exemple, les prophètes étaient pléthore, hommes et femmes. Il existait même des écoles de prophètes, pour apprendre à prophétiser. On parle des "Béné néviim", les fils des prophètes qui sont surtout les disciples des prophètes. Ces candidats à la prophétie s'écartaient de la société, vivaient un peu comme dans un monastère, à distance des hommes, non pour oublier les hommes mais pour pouvoir recevoir la Parole de Dieu et ensuite la transmettre. Car un prophète vit toujours pour les autres, il n'a pas le droit de garder la Parole pour lui.
Cette Parole, qui s'est exprimée durant des siècles, est consignée dans la Bible. La Bible est composée de trois grands livres : La TORAH (l'Enseignement), les NEVIIM (les Prophètes), et les KETOUVIM (Hagiographes).
Lorsqu'on prend les premières lettres : T.N.K (en hébreu, il n'y a pas de voyelles comme toutes les langues sémites, il n'y a que des consonnes) on obtient le mot Ta Na K, qui est le sigle qui désigne la Bible hébraïque (la Première Alliance), TORAH, NEVIIM et KETOUVIM.

Valeur de l'étude
Lorsque nous parlons de l'étude de la Parole de Dieu, nous faisons référence à l'étude de ces trois grands livres. Et comme je l'ai dit, l'étude de la Parole de Dieu est l'un des piliers de la vie juive.
En effet, la vie juive est fondée sur trois principes qui sont exprimés par une formule rabbinique : "le monde repose sur trois piliers : l'étude, la prière et les bonnes actions."
L'étude est la connaissance de la Parole de Dieu.
La Prière est la relation à Dieu
Les bonnes actions traduisent l'imitation de Dieu.
L'étude implique un rapport de l'homme avec lui-même, la prière, un rapport de l'homme avec Dieu, les bonnes actions, un rapport de l'homme avec son prochain.
Au niveau de l'étude, et cela peut surprendre, la liberté d'interprétation est totale. On ne croit pas le maître, on étudie avec lui, on discute avec lui. Il n'existe pas une seule voie d'étude, mais chacun ou chacune peut lire le Livre et l'interpréter en fonction de ses questions, de sa mémoire, de son éducation, de sa propre expérience de la vie et, à priori, il n'y a pas d'interprétation qui soit repoussée, tant que cette interprétation reste cohérente avec l'ensemble des textes de la Révélation.
L'étude se fait souvent en groupe. A la synagogue, le rabbin dirige l'étude. Le rabbin possède le savoir, la mémoire, mais tel ou tel fidèle peut apporter son interprétation, poser une question judicieuse, chacun peut s'exprimer. C'est le premier point pour souligner la valeur de cette étude.
Autre remarque, le judaïsme n'est pas dogmatique. Il n'est pas nécessaire d'adhérer à des croyances précises pour être juif. Il n'y a pas par exemple de théologie juive, pas de réflexion positive sur Dieu. La Bible parle de Dieu, Dieu parle aux hommes, l'Hébreu, (l'homme de la Bible) a une conscience exacerbée de la présence de Dieu, mais pas de théologie.
Il n'y a n'y a pas d'athéisme non plus. La forme la plus perverse de la religion est d'opprimer les autres et d'affirmer : "Dieu ne me verra rien". (Cf. par exemple le psaume 94, le méchant fait du mal à la veuve et à l'orphelin et déclare : "Dieu ne me verra pas.") Même le méchant a conscience de Dieu, mais d'un Dieu inefficace. Quand je dis qu'il n'y a pas de théologie, il n'y a pas de dogme sur Dieu, cela signifie qu'il y a une conscience que Dieu est, qu'Il est la source de la Vie, mais il n'y a aucune réflexion positive sur l'essence infinie de Dieu.
Après la faute du veau d'or, Moïse intercède auprès de Dieu pour demander la clémence divine et Dieu pardonne. Et Moïse d'ajouter dans ce temps de grâce "fais-moi voir ta Gloire." Et Dieu lui répond : "tu ne peux pas voir ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre. Mais tu me verras par derrière, tu verras mon dos, mais ma face tu ne la verras pas."
Qu'est-ce que cela signifie voir la Gloire de Dieu, et qu'est-ce que cela signifie, voir le dos de Dieu, dans une tradition qui refuse l'image ?
L'une des interprétations offerte par le judaïsme est que Moïse essaie de percevoir l'Essence de DIEU, ce que Dieu est en Lui-même. Dieu répond : "l'homme ne peut découvrir Mon Essence. Ce que l'homme peut découvrir, c'est l'existence de Dieu, la trace de Dieu dans le monde", disait le penseur Emmanuel LEVINAS. Le dos de Dieu, c'est la trace de Dieu, c'est la manière dont Dieu se manifeste dans le monde.

Histoire hassidique : Un élève demande à son rabbin : "Maître, je voudrais voir Dieu." "Sors dehors et fais attention, lui dit-il." L'après-midi, l'élève revient, et annonce : "Je n'ai pas vu Dieu, mais j'ai vu la charrette de Moshé, pleine de gerbes et les gerbes qui tombaient de la charrette" et le rabbi de répondre : "Lorsque tu as vu les gerbes tomber, tu as vu la trace de Dieu."

Toute la réflexion juive portera sur le rapport de ce Dieu, dont on ne sait rien, avec le monde. Pour le dire autrement, de Dieu, l'Hébreu ne sait rien, si ce n'est que ce Dieu est en relation avec ce monde, puisqu'il est en la source de la vie et des bénédictions.

Les noms de Dieu
Cette relation entre Dieu et le monde s'exprime à travers les noms divins.
L'Hébreu ne dit pas Dieu, car Dieu est Zeus, mais il emploie des noms particuliers.
Deux exemples :
Le plus saint, le plus respecté est le Y.H.W.H (le Tétragramme). Ces quatre lettres sont ineffacables, imprononçables, et on ne prononce jamais le nom tel qu'il est écrit, ce qui donnerait Yéhovah, mais de toute façon on n'est pas sûr que ce soit la prononciation originelle. A l'époque du Temple, seuls les prêtres, Cohen, qui travaillaient dans le Temple connaissaient sa prononciation exacte. Et le Grand Prêtre qui rentrait une fois l'an, le jour du Yom Kippour, dans le Saint des Saints, le prononçait avec crainte et tremblement devant le peuple qui se prosternait visage à terre.
Ce nom de quatre lettres Y.H.W.H, traduit en français soit par Seigneur, soit par Eternel, désignent Dieu dans son attribut de miséricorde et de charité.

Le second nom le plus usité est ELOHIM. Elohim est une forme plurielle de "El" qui veut dire la force. Elohim désigne l'ensemble des forces et des lois de la nature, l'Omnipotent. ELOHIM désigne Dieu dans son attribut de rigueur, de justice.
Ainsi Dieu se manifeste à travers deux attributs : la Bonté (Y.H.W.H) et la Justice (ELOHIM) ; mais c'est le même Dieu. Parfois Il se manifeste par la Grâce, parfois Il se manifeste par la Rigueur. Comme un roi qui change d'habit : lorsqu'il va juger, il met un habit rouge, et lorsqu'il marche au milieu du peuple, il met un habit blanc.
Le monothéiste affirme que Dieu se manifeste dans le monde à travers ses attributs, qui sont vous le voyez des attributs moraux. Si le judaïsme ne présente pas de théologie, il met par contre l'accent sur l'Existence. On pourrait présenter le judaïsme comme un existentialisme religieux. Ce qui est important pour la foi juive, et on le voit dans le discours des prophètes, c'est : "qu'avons-nous à faire en tant que créatures de DIEU ?, Qu'avons-nous à faire de notre vie ?"
Nous sommes impliqués dans l'Histoire, nous sommes acteurs de l'Histoire, et bon gré, mal gré nous la construisons parce que nous nous créons des liens avec notre entourage, nos familles, nos proches, notre communauté, etc. Qu'est ce que nous avons à faire, nous, les hommes, qui avons conscience d'être créés par Dieu. De quelle manière construire cette existence.

La foi
Nous pouvons poser à partir de là une définition de la Foi, la Emouna, (qui a donné le mot amen). La foi est la conscience que nous sommes créés par Dieu, et en même temps que nous sommes obligés d'agir selon la volonté de Dieu. La Emouna, la foi n'est pas seulement un état de la conscience, un état du cœur, mais c'est aussi une manière d'être actif. Au fond la foi ne peut être passive, la foi est toujours active, elle est responsabilisante. La foi, ce n'est pas croire en Dieu, mais c'est croire Dieu, quand Il fait des promesses, et que ces promesses nous obligent à être à leur hauteur.
Dieu avait dit à Abraham : "Tu auras une grande descendance." Les années passèrent et Sarah n'avait toujours pas d'enfant. La foi d'Abraham fut, non de croire en Dieu, mais de croire Dieu dans ses promesses. La foi est de croire que l'utopie est possible, et nous oblige à agir dans son sens.
Dans l'Histoire, il y a le temps de la promesse de Dieu, et puis il y a le temps de la réalisation. Il faut que le monde soit prêt à recevoir cette promesse. Nous sommes impliqués dans le temps, nous virons dans le temps, et c'est le temps qui sert à la maturation pour que la promesse soit effective. Comme a dit le roi Salomon dans les proverbes : "lorsque le fruit arrive en son temps c'est une bonne chose."
Avant le temps, ce n'est pas le temps, après le temps ce n'est plus le temps. Lorsque c'est le bon temps c'est le moment où la promesse se réalise pleinement. Vous voyez la question occidentale de la croyance en Dieu ne se pose pas ici. Car il ne s'agit pas de croire en un Dieu qui a parlé, mais de croire Dieu quand Il a parlé. Et étudier c'est étudier la foi, étudier l'espérance.

Méthodologie
Ceci posé, je vais vous proposer une étude à la manière juive.
A priori, il faudrait étudier le texte en hébreu. L'hébreu possède sa propre richesse, son propre génie intérieur. La richesse de l'hébreu mais pas dans sa quantité de vocables, le vocabulaire est ici très pauvre, sa richesse est dans la manière dont les mots sont construits et dans ce qu'il suggère.
Le vocabulaire est pauvre car la société est agricole et les gens s'expriment dans un vocabulaire de base, pour décrire le monde de façon très concrète. En même temps, les mots sont riches, car ils véhiculent le message de Dieu. L'Hébreu est un monothéiste pragmatique.
Nous pouvons affirmer que l'hébreu possède deux niveaux de lecture. Le niveau concret et le niveau plus profond par delà les images transmises.
Par exemple, en hébreu le mot "Davar" signifie à la fois "chose" et "parole". Une chose est concrète, une parole est abstraite, elles s'envolent. Pour l'Hébreu, le fait que le mot "Davar" signifie à la fois la chose et la parole signifie que chaque chose est une parole. La texture des choses est parole.
Vous connaissez l'expression des illusionnistes : "abracadabra". Cette expression araméenne veut dire : "Il l'a créé par sa parole." Chaque chose est une parole. Chaque chose est la trace de la Parole de Dieu. Le prophète est celui qui est sensible aux choses du monde. Les mots traduisent des choses et les choses sont les mots.
Par exemple Moïse entend la Parole de Dieu dans le buisson. Un buisson dans le désert cela ne parle pas, mais si on est un prophète, si on est proche de Dieu, si on a toujours une oreille tendue vers le ciel alors on peut entendre. Les poètes, les artistes, les mystiques sont capables d'entendre le monde. Aujourd'hui le bruit de la ville cache la Parole de Dieu qui est souvent un murmure, comme nous l'a enseigné le prophète Elie. Dieu parle dans "la voix d'un doux silence." Pour entendre la mer dans un coquillage, il faut tendre l'oreille.

Lecture des premiers versets de la Genèse
Genèse 1,1-5

Verset 1 : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre.

Commentons !
"Béréchit", cela veut dire aussi dans la tête : (rosh, tête)
"Dieu créa" : Le nom de Dieu ici est ELOHIM, Dieu dans son attribut de justice. Il crée ce monde qui est ordonné, les lois du monde apparaissent.
En hébreu biblique le verbe se place toujours avant le sujet. Littéralement le verset dit : Au commencement créa Dieu le ciel et la terre.
L'idée est intéressante. L'action définit le sujet, le sujet est défini par ce qu'il fait. On connaît quelqu'un que par son action. Je ne peux pas dire "je suis" s'il n'y a pas au préalable l'action qui définit ce que je suis. Quand je mange, je suis mangeant, quand je dors, je suis dormant, quand j'étudie, je suis étudiant, et quand je prie, je suis priant etc.. L'action est notre carte de visite.
La première carte de visite de Dieu est le verbe. Dieu sera dorénavant le Créateur. La première manifestation de Dieu est la Création.
Plus tard, Dieu se présentera comme le Libérateur, en faisant sortir les enfants d'Israël d'Egypte. Au Sinaï, il se présentera en Législateur et donnera les dix commandements. Au nouvel An juif, Dieu juge et le jour de Kippour (le Pardon), Dieu sera le rédempteur.
C'est le faire qui définit le sujet. Il n'existe pas de définition a priori de l'être.
Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. En hébreu, on ne dit pas le "ciel" mais les "cieux". Ce terme pose une réflexion éthique.
CIEUX se dit CHAMAYIM, parmi les différentes interprétations qui sont apportées par la tradition juive, le midrash ( les paraboles de Jésus sont du type midrash, qui disent plus que ce qui est dit).
La tradition décompose CHAMAYIM en deux : CHA : le feu, et MAYIN : les eaux.
CHAMAYIM, désigne la juxtaposition de deux éléments contradictoires, le feu et l'eau. Deux éléments qui ne peuvent vivre ensemble. CHAMAYIM, ce n'est pas la stratosphère, ce n'est pas le cosmos infini, mais l'espace de l'harmonie des contraires.
La Bible n'est pas un livre de science, mais un livre de conscience. Ce qui intéresse le croyant est sa manière de servir Dieu, et non de comprendre le monde physique (bien que cela soit important aussi).
Le mot CHAMAYIM est entendu comme l'espace de l'harmonie des contraires, ce qui est la définition même de la Paix, CHALOM. Il n'y a de paix que lorsque deux éléments opposés, contradictoires réussissent à vivre ensemble.
Certes en supprimant les différences, en pensant tous de la même manière, la paix sera présente. Mais du point de vue de la Bible, ce n'est pas une vraie paix, mais la répétition du Même. Sans l'existences des contraires, les identités se reflètent dans un jeu de miroirs à l'infini. La paix authentique est l'équilibre entre les eaux et le feu.
En analysant le terme Chamayim ainsi, nous sommes renvoyés à une lecture éthique. L'éthique commence par le constat de la différence. L'éthique est l'art du vivre ensemble nos différences.
Mais comment faire pour vivre ensemble, si les uns sont de feu et les autres sont de l'eau ? Si les uns pensent comme ceci et les autres comme cela ?
Ce qui apparaît à l'origine, c'est une séparation, une distinction. Les Cieux et la Terre, Dieu et la créature. La Création signifie l'apparition d'une dualité, Après la Création le face est face à Dieu.
La première lettre de la Bible, Au commencement, "Béréchith", est la lettre B. Or, le B hébraïque possède une valeur numérique de 2 (car il occupe le deuxième place). Quel sens donner à cette première lettre ? Cela signifie que le monde est fondé dès l'origine sur le 2, la dualité. Dieu et le monde, le monde d'en haut et le monde d'en bas. Nous sommes immédiatement confrontés à la question de vivre ensemble. S'il y a deux comment l'un et l'autre vont pouvoir vivre ensemble. Dès l'origine, la question éthique est posée.
Reprenons : Au commencement Dieu crée les Cieux (feu et eau). Les cieux sont un espace réalisé, car la paix est réalisée. Par contre, la question va se poser pour la terre. En hébreu la terre se dit éreths, le lieu où l'on court, où l'on se déplace, il y a l'idée d'un mouvement (le mouvement des planètes).
Ainsi ce premier verset de la prophétie nous apprend que le Créateur a créé les Cieux, en tant que lieu réalisé, et la Terre. La Bible ne parlera plus des cieux, sauf en mention d'origine. Le sujet de la Bible, de la prophétie, c'est la terre et l'histoire des hommes en son sein. D'emblée la question sera existentielle et non théologique.

Verset 2. Or la terre était vague et vide, les ténèbres couvraient l'abîme, l'Esprit de Dieu planait sur les eaux.

La terre, contrairement aux cieux, n'est pas réalisée. Il ne s'agit pas du monde de l'harmonie, mais d'un grand chambardement. Nous ne sommes pas encore dans le monde achevé, nous ne sommes qu'au commencement. Cette terre est vague et vide, en hébreu, "tohu-bohu." Ces deux termes renvient à l'animalité, à la force vitale à l'état brut.
Notre monde est un lieu de puissance. La puissance de Dieu qui est dans le monde fait germer la graine, c'est le miracle de la vie. Ce miracle de la vie est en mouvement permanent. L'univers n'est pas statique, n'est pas fini, achevé, le monde est habité de la puissance de la vie. Bergson parlait de l'élan vital. A l'époque de la Bible on ne le savait pas, aujourd'hui on le sait, même dans le minéral, il y a le mouvement. On a découvert le mouvement des atomes. L'atome, avec les électrons qui tournent autour. Il n'y a pas d'état stable, tout est en mouvement, dans l'infiniment grand, comme dans l'infiniment petit. Ce mouvement pour le croyant, est la puissance de Dieu qui donne la vie et qui fait que la vie va à la vie.
Le tohu-bohu est cette puissance à l'état brut, qui ne connaît pas de limites, pas de frontières. La puissance peut être celle d'un ouragan, d'un volcan, d'un séisme ou d'un raz de marée. Le tohu-bohu est la force aveugle du monde. A ce mouvement s'ajoutent les ténèbres qui couvraient l'abîme. Cela nous donne à la fois l'idée d'une puissance et à la fois l'idée d'un magma, rien n'est organisé, rien n'est clair, rien n'est défini. Le monde est à l'état brut et à l'état brutal.
"L'Esprit de Dieu planait" : la rouah est d'abord le souffle ou le vent, par extension l'Esprit). Le prophète découvre un Dieu qui parle, un être qui souffle. Dieu est un être pneumatique, un Dieu du souffle. Et ce souffle de Dieu plane sur les eaux. (Dans le texte il n'est pas dit "planait", mais on dit "planant" au participe présent, car la présence est permanente. Malgré ce monde magmatique, chaotique, l'Esprit de Dieu plane sur les eaux.
Quel que soit l'état du monde, la mort est absente. La grande idée du prophétisme est d'annoncer l'Espérance. Indépendamment de l'Etat du monde (et malheureusement, nous y rajoutons souvent de l'enfer) l'homme pourra rencontrer Dieu, en face à face.
La question que se posent les commentateurs juifs est très sérieuse : Qu'est ce que ce monde créé par Dieu ? Est-ce que Dieu ne peut pas créer une terre qui ressemble aux cieux, c'est-à-dire un lieu de l'harmonie des contraires ?
Les exégètes s'arrêtent sur la question, ils ne répondent pas. L'homme ne peut faire qu'un constat. Un seul point paraît clair : si les cieux sont déjà construits par Dieu seul, la terre ne sera achevée que par un partenariat entre Dieu et l'homme, ce partenariat qui est appelé Alliance ou Bérith. L'Alliance appelle la responsabilité de l'homme face à Dieu. Dieu a commencé une mise en ordre, Il appelle sa créature la plus achevée, l'homme, à apporter une touche finale.

Verset 3 : Dieu dit : "Que la lumière soit et la lumière fut"

Dieu (Elohim) émet la première parole, le première ordre (mise en ordre du monde). En hébreu, cette parole contient deux mots : "sera lumière ! " La lumière va se faire être. Il n'y avait pas, il y a.
Le premier existant, qui apparaît comme être créé, est la lumière. Ensuite apparaîtra la vie puis la conscience, depuis le minéral jusqu'à l'humain.

La première création est la lumière. Au verset 14, il sera question des luminaires accrochés au firmament pour séparer le jour de la nuit, les astres, le soleil, la lune et les étoiles. Dans ce premier verset ; il s'agit du principe de lumière. C'est peut-être la lumière qui constitue l'énergie de toute chose et qui se trouve symboliser dans l'équation d'Einstein E=MC2, (C représente la vitesse de la lumière. Toute énergie de tout existant est le produit d'une masse des choses par la vitesse de la lumière.) La lumière est constituant de l'être.
Quittons le domaine scientifique et revenons à la foi. L'apparition de l'être est de l'ordre de la grâce, de la gratuité. En hébreu, la grâce est la gratuité du don, donner sans juger du mérite de celui qui va recevoir. Par exemple, mettre au monde des enfants est une grâce. Les parents ne jugent pas si les enfants sont méritants ou non. L'acte d'amour est gratuit. Je rentre dans une classe, je donne des bonbons à tous les élèves sans tenir compte des bons et des mauvais élèves. La grâce (hen) est de l'ordre de la gratuité (hinam).
Le monde est une grâce, un épanchement d'Amour.

Verset 4 : Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière et les ténèbres.

En hébreu, on lit : "et Dieu observa la lumière car elle était bonne."
En effet, les traductions classiques donne l'impression que Dieu constate par surprise ce qu'il a réalisé. L'hébreu est ici plus cohérent. : Dieu considéra la lumière, CAR elle était bonne. Dieu ne fait pas le constat du bien de la lumière après avoir créé la lumière, mais Il l'observe, Il la regarde la lumière, parce qu'elle est bonne.
Dieu crée la lumière et Il l'observe. Il met du temps dans le regard pour considérer que la lumière est bonne. En même temps Il nous invite à l'imiter. Pour le judaïsme, chaque fois que la Bible parle de Dieu, c'est pour nous inviter à l'imiter. Dieu agit comme l'homme (le sens des anthropomorphismes), car l'homme peut agir comme Dieu. Si Dieu considère la lumière c'est afin que les hommes s'attachent à la lumière, au bien.
L'obscurité, les ténèbres, la violence, tout cela n'est pas bien. Il ne faut pas se retourner sur Sodome et Gomorrhe, on ne doit pas se retourner sur un monde qui s'écroule. On ne regarde le malheur que si on peut agir pour supprimer le malheur. C'est une grande idée, on n'a pas le droit de regarder des informations si on ne peut rien faire, si on ne peut pas agir vis à vis de ceux qui souffrent. Si on regarde, on est responsable. Un regard est responsabilisant. Si je vois que dans le monde il y a des êtres qui souffrent, je dois réfléchir, qu'est ce que ce regard m'oblige de faire, peut-être, on ne pourra pas faire beaucoup de choses envers ceux qui souffrent, mais le regard est obligeant sur le plan éthique sinon je n'ai pas le droit de regarder, sinon je peux devenir statue de sel comme la femme de Loth qui s'est retournée. Loth, sa femme et ses filles n'avaient pas le droit de se retourner parce qu'ils ne pouvaient rien faire pour Sodome, la ville allait être détruite, alors interdiction de se retourner, la mort des hommes n'est pas un spectacle. Je sais que la mode est au voyeurisme (loft story) mais le principe biblique de la responsabilité du regard se maintient.
Lorsque Balaam, le prophète des nations (Nb.24,5) a regardé les tentes du peuple hébreu, il s'est exclamé : "Que tes tentes sont belles, ô Jacob." Qu'est-ce qui a frappé Balaam qui pourtant voulait maudire Israël ? Il a remarqué, dit la tradition, que dans le camp d'Israël aucune porte ni aucune fenêtre ne s'ouvrait sur une porte ou une fenêtre en vis-à-vis, chacun avait son intimité familiale, et pas de caméra pour voir ce qui se passait chez le voisin. Nous sommes aujourd'hui dans une société où l'on supprime les portes et les fenêtres pour entrer dans l'intimité. On se fait une joie de raconter sa vie privée etc..
La Bible parle des limites. L'éthique est fondée aussi sur la limite entre les êtres. Respecte ton père et ta mère, cela veut dire par exemple dans le rite le plus pragmatique, interdiction pour les enfants de s'asseoir à la place des parents. La chaise du père et la chaise de la mère sont des lieux interdits. De même interdiction d'appeler ses parents par leurs prénoms. Interdiction d'interrompre ses parents, etc. Le respect des parents signifie les reconnaître le poids de la mémoire de ton père et de ta mère. Vis-à-vis des géniteurs, il y a des limites à ne pas dépasser, il y a des lieux inaccessibles, du même ordre que le Saint des Saints qui était un lieu inaccessible dans le Temple de Jérusalem.
Donc Dieu considère la lumière, Il voit qu'elle est bonne, et en même temps Il nous invite à nous attacher au bien.
Après cette observation, que fait Dieu ? "et Dieu sépara la lumière des ténèbres".
1er acte : Dieu crée la lumière.
2ème acte : Dieu sépare la lumière de l'obscurité.
Pour qu'il y ait séparation, il faut qu'il y ait une limite de séparation, jusque là, c'est la lumière, et jusque là c'est l'obscurité. La limite est l'expression de la Loi. La loi qui sépare un élément d'un autre élément. L'enclos d'un champ délimite le domaine privé du domaine public. Les murs d'une maison délimite une pièce d'autre pièce etc.
Dieu a créé un monde qui est l'expression de Sa grâce et en même temps Il met une limite dans ce monde de la grâce pour distinguer les éléments. Même dans la grâce, il y a une loi. Pour le judaïsme, il n'y a pas opposition entre la Grâce et la Loi, car la loi gère la grâce des différences. Car ce monde n'est pas un monde uniforme, mais un monde distingué.
Nous avons vu que le monde commence par la lettre B qui vaut 2. La dualité est permanente. Il y a le monde de Dieu, il y a le monde de l'homme, il y a le ciel, il y a la terre, la lumière et l'obscurité. Dès l'instant où il y a "Deux", il y a distinction et c'est ce que fait Dieu, il sépare, il distingue. Il y a une cérémonie juive, le soir à la fin du Shabbat qui s'appelle "la Séparation". Durant cette petite cérémonie, on allume une petite bougie (ce qui est interdit le Shabbath) pour dire : A partir de maintenant le travail est licite. On marque une séparation entre le septième jour et le premier jour qui est le dimanche.
La grâce est gratuite mais la loi est nécessaire pour que les différentes manifestations de la Grâce puissent vivre en harmonie. Tous les conflits qui existent sont des conflits de grâce, tous les militaires sont des hommes qui sont en bonne santé, on choisit les meilleurs, ils se font la guerre. Les malades ne se font pas la guerre parce qu'ils sont alités, parce qu'ils sont malades. Toute la question éthique est comment harmoniser les grâces.
Je suis en bonne santé, mon voisin est en bonne santé, et on se dispute pour la même terre ou le même vêtement, alors il faut apprendre à partager. La question éthique est toujours la question du partage.
La grande question aujourd'hui (après le 11 septembre) est la question du partage du ciel et du partage de la terre. Est-ce que nous voulons partager ou est-ce que nous voulons la totalité ?
Or, le Dieu, qui est l'Être absolu, va en quelque sorte se limiter pour créer un monde et un homme en face de Lui. Un verset des psaumes dit : "Les cieux appartiennent à l'Eternel, et la terre, il l'a donnée aux hommes."
Si Dieu donne la terre en gestion aux hommes, c'est que Dieu lui-même se rétracte en quelque sorte. Il met une limite à sa toute puissance pour que les hommes puissent avoir leur place. Dieu donne sa bénédiction à des hommes libres.
Mais Dieu ne s'arrête pas à la séparation.

Au verset 5 : Dieu appela la lumière jour et les ténèbres nuit. Il y eut un soir, il y eut un matin. Jour un.

Dieu nomme la lumière et l'obscurité. Pourquoi, puisque la lumière s'appelle déjà lumière, la renommer ?
Dieu renomme. La lumière est appelée "jour" et les ténèbres "nuit".
Troisième acte de la création : la nomination. Dieu crée, Dieu sépare, Dieu nomme.
Qu'est ce qu'une nomination ?
La nomination sert à désigner ou à être appelé, à être reconnu dans un groupe humain. Robinson Crusoé, seul sur son île, n'a pas besoin de savoir qu'il s'appelle Robinson, puisqu'il est tout seul. Dès l'instant où arrive Vendredi, le besoin de communication se pose. "Puisque je t'ai rencontré vendredi, tu t'appelleras Vendredi et moi je m'appelle Robinson. Robinson et Vendredi." C'est parce que nous vivons ensemble que nous avons besoin des noms.
Dieu aussi est appelé, Il est invoqué. Abraham va invoquer le Nom de Dieu et Dieu va appeler ses prophètes. "Abraham, Abraham ; Jacob, Jacob ; Moïse, Moïse ; ..."
La nomination sert à être appelé et à être reconnu. Edmond Jabès disait : "les choses n'existent que parce qu'elles sont nommées.". Sans nom, pas d'existence. Si dans un système concentrationnaire, on remplace les noms par un numéro, un tatouage sur le bras, cela veut dire qu'on veut supprimer les hommes. Pour supprimer les hommes, on commence par supprimer les noms. La dignité d'un homme, c'est son nom. De ce point de vue, l'antisémitisme n'est pas seulement la haine du juif, c'est la haine du Nom. En hébreu, en hébreu, on dit "antisémisme", pour antisémitisme. L'antisémisme c'est la haine du Sem (qui a donné sémiologie) la haine du Nom. Plus que cela : Nier le nom, c'est nier celui qui porte un Nom Absolu, Dieu. En hébreu pour ne pas prononcer le nom de Dieu en vain, l'étudiant dit HACHEM, le NOM.
La fin des conflits passera par la reconnaissance des noms, on en revient à la question du partage des grâces.
Résumons les actes de ce premier chapitre :
- La création : la Grâce
- La séparation : la Loi
- La nomination : l'Ethique.

Tout à l'heure, j'ai avancé que l'éthique est l'art du partage, je peux dire aussi que l'éthique est la reconnaissance du nom. La grande question de l'humanité depuis l'origine, depuis Adam et Eve, depuis Caïn et Abel, est d'être capable de reconnaître le nom de l'Autre ? Reconnaître son existence, son droit, reconnaître ses propres obligations à son égard.
Une formule récurrente apparaît dans ce chapitre : "Il y eut soir, il y eut matin."
En hébreu pour dire le soir est "EREV", et matin "B0KER".
Erev, le soir, cela vient de la racine "mélange". Pourquoi ? Car le soir est le mélange du jour avec la nuit. L'hébreu est un langage très imagé.
Et le matin, "boker" vient d'une racine "rendre visite".
Quand la nuit tombe, on ne peut plus rendre visite à quelqu'un. S'il fait vraiment nuit, je ne parle pas de l'électricité. Je pense à la campagne, la vraie campagne, la vraie nuit.
Le matin c'est le moment où le jour reprend ses droits, et où l'on peut rendre visite à quelqu'un. Retraduisons "Il y eut un soir, il y eut un matin" : "Il y eut mélange, il y eut visite."
Il y a un temps de confusion où tout est mélange, et il y a un temps où l'on peut rendre visite à quelqu'un.

Le rite juif est teinté de cette éthique, mais de vu de l'extérieur cela ne paraît que du rite. Le Talmud demande à partir de quand commence la prière du matin, pour proclamer l'unité de Dieu, et de répondre. Lorsqu'un homme est capable de distinguer à courte distance un ami. A partir du moment où l'on peut reconnaître une silhouette, on proclame l'unité de Dieu.
L'idée est très intéressante : A partir de quand peut-on rentrer en relation avec Dieu ? A partir du moment où l'on est capable de reconnaître l'autre. La relation à Dieu commence par la fraternité. Je rentre en relation avec Dieu lorsque je suis capable d'établir une relation éthique avec mon prochain.
L'éthique précède le religieux, c'est une formule de la Tradition. Si on est capable d'entrer en relation avec son prochain alors commence la relation avec Dieu. La rencontre avec Dieu commence par un sourire vers l'Autre. Si la religion entraîne la négation du prochain, la religion se fourvoie ; elle devient une perversion. Je ne peux pas m'approcher de Dieu, si je m'écarte des hommes, à plus forte raison, si je nie le droit d'existence de tous les hommes. Et nous savons ce que le religion peut véhiculer de haine et de violence vis-à-vis de celui qui est différent.
Après le mélange, la visite, alors "Jour un."
Le texte hébraïque ne porte pas "premier jour" mais "jour un."
De plus "jour un" possède un double sens : jour n° 1 ou jour de celui qui est Un, de Dieu.
Cela veut dire que bien que pendant ce jour il se soit passer des évènements : la création de la lumière, la séparation de la lumière et de l'obscurité, la nomination, le mélange et la possibilité de visite, le jour reste le jour de l'unité, malgré la diversité des éléments qui sont apparus ici, le jour reste jour de l'unité, c'est à dire le jour de celui qui est UN. Cette idée est importante c'est à dire que la dualité, la multiplicité, la différence procède du Dieu UN. Nous restons monothéistes.
L'unité de Dieu n'est pas modifiée par la Création. Dieu reste Un. Dans la prière du matin, nous disons : "Tu es Un avant la Création, tu es Un après la création." La création ne change rien à Dieu. Bien que le monde se présente dans son aspect pluriel, Dieu reste unique.
Nous retrouvons notre harmonie des contraires, qui est harmonie des valeurs, comme projet pour l'homme..
L'unité, ce n'est pas l'uniformité, dans la répétition du même, c'est la multiplicité en harmonie. Dieu est à la fois le Dieu de la Grâce et le Dieu de l'Amour et le Dieu de la Loi, le Dieu de la Justice, Il est le Dieu du Partage, le Dieu de l'Ethique. Ce n'est pas trois dieux différents, ce n'est pas d'un côté le Dieu de la justice, le Dieu de la Charité, le Dieu de la Morale, c'est le même Dieu qui est à la fois le Dieu de l'Amour, de la Charité, de la Bonté, de la Grâce et celui qui est le Dieu de la Justice, de la rigueur et celui qui nomme les différences. C'est cela le Jour UN
Question : Comment le judaïsme explique la naissance de l'idolâtrie ?.
Réponse : A l'origine, l'homme est monothéiste. A l'époque de Hénoch, (Genèse IV, 25) le verset nous dit : "Alors, on commença à invoquer le nom de Dieu."
Le verbe ouhal en hébreu est ambigu, car il peut signifier aussi : On commença à profaner le nom de Dieu.
Pour la tradition juive, cela veut dire qu'à un moment de l'histoire religieuse, les hommes ont donné le Nom de Dieu aux forces de la nature, (le soleil, la lune, le vent, la mer) et ils leur ont donné des valeurs : Mars : la guerre, Lune : l'amour, etc.
Les hommes oublient que Dieu est le Créateur des forces du monde. Le soleil, la lune, sont ses créatures. Il suffit de relire les Psaumes (par ex. le psaume XIX.) L'ensemble de la création est l'expression de la volonté de Dieu, mais ses forces sont multiples, et diverses, et le croyant monothéiste reconnaît dans la multiplicité de ces forces une cause unique qui est le tétragramme YHWH. L'idolâtrie consiste à donner le Nom de Dieu à des forces de la nature en occultant la Cause première.
Le monothéiste chante l'Eternel pour sa Création en disant : " Quand je vois l'œuvre de Tes mains, je Te loue, mon Dieu ! "

Coudre la fraternité
L'Autre, en hébreu : AHER ??? , en hébreu vient de la racine ?? le frère. Tout autre est un frère en puissance. Frère a la même racine que coudre. Qu'est-ce que la fraternité, c'est coudre un tissu quand on parle du tissu social. Le frère est celui avec qui j'ai cousu des liens par le fait que nous avons les mêmes parents. Mais par delà les liens biologiques, tout autre est mon frère potentiel, puisque je puis coudre avec lui une fraternité, comme je peux en découdre avec lui. L'invitation à rencontrer l'autre est une invitation de fraternité.
Le rouleau de la Torah est formé de peaux de bêtes, de parchemins sur lequel le scribe écrira. La peau de la bête, qui est l'enveloppe de l'animalité, devient le lieu sur lequel est écrite la Parole de Dieu. L'animalité en quelque sorte est élevée au rang de service de Dieu et le parchemin est cousu en " fraternité. " Vous voyez, on peut trouver de la fraternité même dans un patchwork.
Je vous proposerai un second texte de la Genèse. Le second récit celui du Paradis. Je traiterai du verset 8 au verset 17. Je vais aller un peu plus vite, je ne vais pas faire une analyse mot à mot, mais on va rester attaché au sens général. On va s'apercevoir de quelque chose d'intéressant à mettre en relation avec ce que nous avons vu ce matin.
Dans la Bible on ne dit jamais le Paradis, mais le jardin de l'Eden, c'est-à-dire le jardin arrosé par un fleuve de l'Eden. Et dans jardin Dieu va placer le premier homme, Adam et y créé la première femme Eve. Cet homme originel est radicalement différent des autres êtres de nature.
Tous les êtres de la Création sont créés par ricochet de la parole divine. Par exemple Dieu dit aux eaux : " Que les eaux produisent poissons et oiseaux ! " La Parole divine va à l'élément liquide, et l'élément liquide produit poissons et oiseaux. De même : " Que la terre produise des arbres fruitiers ! ". Dieu parle à la terre, et la terre produit l'arbre. La parole de Dieu pénètre les éléments et les éléments produisent des fruits.

L'homme respirant
Par contre l'homme n'est pas créé par ricochet, l'homme est créé directement, le souffle de Dieu pénètre directement dans ses narines. Il n'est pas dit que la terre produise un homme, mais Dieu dit : "Faisons l'homme à notre image ou à notre ressemblance, à notre dessein." Et l'homme devient un vivant respirant (nefech haya).
La vie, c'est d'abord la respiration. L'Hébreu ne dit pas "corps et âme", mais "corps et souffle", car le mystère de la vie est le souffle. C'est pourquoi chaque respiration est une grâce renouvelée, on ne respire pas une fois pour toutes, on respire à chaque fois, on inspire et on expire, cela pourrait être le dernier souffle, c'est-à-dire que l'on ne s'en rend plus compte, mais nous sommes toujours en danger de mort au cours de l'expiration, mais par le réflexe qui est la grâce de Dieu, nous respirons à nouveau. Et en respirant de nouveau, nous vivons de nouveau. C'est ainsi qu'il faut entendre le dernier verset du dernier Psaume : "Chaque âme rend grâce à l'Eternel", c'est-à-dire chaque respiration loue l'Eternel.
Chaque respiration est une grâce, et l'homme juste au sens biblique a conscience de cette grâce. Il a conscience que par-delà l'acte réflexe de la respiration, il y a l'acte gracieux, désintéressé de l'Eternel de donner la vie, jusqu'au souffle final, jusqu'au moment où l'homme doit rendre le souffle.

Reprenons. L'Eternel planta un jardin dans l'Eden, à l'orient et il mit l'homme qu'Il avait façonné. Que remarquons-nous ici ? Un parallèle avec la création du premier jour. Dieu crée la lumière, ici Dieu crée un jardin et le plante. Toujours ce mouvement de la Grâce de Dieu. Et ce jardin particulier va se présenter comme une sorte de self-service avant l'heure, un self-service gratuit offert à l'homme.
L'Adam qui n'a pas été créé dans le Paradis est donc invité à entrer dans ce jardin. Et dans ce jardin l'homme est dispensé de tout le travail économique auquel l'homme va être confronté en sortant, en quittant le Paradis. Dieu place l'homme dans ce jardin dans lequel se trouvent toutes sortes d'arbres beaux à voir, et bons à manger et l'arbre de vie au milieu du jardin et l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Tous les arbres sont bons, même l'arbre de la vie, même et l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Pour l'instant, on ne sait pas ce qu'est l'arbre de la vie, ni ce qu'est cet arbre du Bien et du mal, on comprendra par la suite. Selon l'exégèse, la Bible s'explique par la Bible elle-même au sens littéral.

Le savoir-vivre
Quoi qu'il en soit, ces arbres produisent les premiers aliments de l'homme. Dieu a crée un homme qui a besoin d'intégrer de la nourriture pour pouvoir vivre. L'homme ne se suffit pas à lui-même. Les seuls êtres existants qui se suffisent à eux-mêmes sont les minéraux. Dès l'instant la vie apparaît, alors il y a un rapport d'absorption du monde extérieur. Pour vivre, il faut recevoir la vie. Tout être vivant est un être qui vit parce qu'il reçoit la vie. Et Si la vie n'est plus reçue par la respiration ou par la nourriture, il n'y a plus de vie possible. Dieu est l'Etre qui donne la vie, et la créature l'être qui reçoit la vie.
Dieu aurait pu par exemple créer un homme se nourrissant de la lumière, comme les arbres avec leur fonction chlorophyllienne, mais ce n'est pas comme cela que Dieu a créé l'homme. Nous sommes dépendants du monde, nous avons besoin de recevoir pour vivre.
Les mystiques juifs sont appelés les kabbalistes. Qu'est-ce qu'un kabbaliste ? Kabbale veut dire recevoir, un kabbaliste est un homme(plus rarement une femme) qui a conscience de recevoir la vie.
La Kabbale est la science de la réception de la vie. Le kabbaliste vit avec cette conscience de recevoir la vie en pure grâce, et remercie l'Eternel.
La vie est gratuite, on peut vivre donc vivre sans jamais dire " merci " à personne ni à Dieu, ni à son prochain. Le mystique est un croyant qui dit merci pour la vie reçue.
Moïse fut désigner pour exécuter les plaies d'Egypte, pourtant les premières frappes furent réalisées par Aaron (le sang, les grenouilles).
Pourquoi n'est-ce pas Moïse lui-même qui les réalise ? La réponse possède une dimension éthique. Moïse ne voulait pas frapper les eaux, parce qu'il avait été sauvé des eaux. Il ne voulait pas frapper ce qui lui avait permis d'être sauvé. La reconnaissance va jusque là. Et le Talmud de déclarer : " Si déjà vis-à-vis d'éléments qui n'ont pas la conscience, Moïse a été reconnaissant et n'a pas voulu les frapper, à plus forte raison, vis-à-vis des hommes qui nous ont aidés, et à plus forte raison vis-à-vis de Dieu qui donne le souffle à chaque respiration. "
L'attitude éthique ne dépend pas de celui qui va recevoir le bien. L'éthique ne fait pas de clivage entre le riche, le puissant et le va-nu-pieds. L'éthique ne dépend pas de celui qui reçoit, mais de celui qui a conscience de la valeur de l'éthique.
Dans le Talmud on rapporte l'attitude de cet enfant qui arrachait les feuilles des arbres. Son père le gronda en disant : " est-ce que tu crois que le monde est abandonné pour arracher les feuilles ? " Et de lui apprendre : " Sache que pour chaque brindille, pour chaque feuille, il y a un ange qui est préposé, qui frappe la feuille pour lui dire : pousse ! "
Nous avons une responsabilité du monde tel qu'il est. Dieu a planté un jardin et nous sommes responsables de ce jardin.
Le livre du Deutéronome enseigne : Lorsque tu iras en guerre contre ton ennemi, c'est-à-dire si tu dois aller jusqu'à la situation de guerre, et que tu décides de tenir un siège, tu ne devras pas monter une palissade avec des arbres fruitiers. Cela veut dire que bien que la guerre soit toujours immorale - il n'y a pas de guerre morale, même pas les guerres du roi David - alors, essaye de garder une conduite morale autant que faire se peut. Reste un homme autant que faire se peut et non un animal à faciès humain, non un barbare. Et le verset termine : car l'homme est un arbre des champs. Tout homme est un arbre qui vient de la terre, qui descend d'Adam et qui porte des fruits des enfants. Les victimes des guerres, des attentats se sont des pères et des mères de famille.
L'éthique est la vigilance par rapport aux fruits des autres. Vous voyez nous devons imiter Dieu qui plante un jardin. Nous sommes responsables à notre tour du jardin. Dieu est un planteur, mais Il demande à l'homme d'être un jardinier pour surveiller les plantations.

Verset 15 : L'Eternel Dieu prit l'homme et l'établit dans le jardin d'Eden pour le cultiver et le garder.
L'Eternel Dieu prend l'homme. Dans ce verset le Tétragramme (l'Eternel YHWH) est associé à Elohim (Dieu). Le Dieu de Justice, le Dieu des lois de la nature, est le Dieu miséricordieux. Ce Dieu-là prend donc l'homme, et l'établit dans le jardin d'Eden pour le cultiver et pour le garder.
Quel est le rôle de l'homme ici ? L'aménagement du territoire. Même au paradis l'homme doit travailler. Certes ce n'est pas la consommation du pain à la sueur du front, mais ce n'est pas l'oisiveté angélique que l'on présente souvent en imagerie d'Epinal.
Travailler signifie établir un lien avec son environnement, cela implique encore une éthique.

L'ordre comme mise en ordre
Verset 17 : Et l'Eternel Dieu ordonna à Adam : de tous les arbres du jardin tu mangeras.
Ordonner en français possède un double sens : celui d'injonction (un officier militaire donne des ordres, par exemple) et celui de mise en ordre
(mettre en ordre une collection de timbres par exemple.)
Pendant les six jours de la Création, Dieu a commencé à mettre de l'ordre dans le tohu-bohu. L'ordre du premier jour : la création de la lumière ; l'ordre du deuxième jour : la séparation des eaux; l'ordre du troisième jour : l'apparition des êtres vivants ; l'ordre du quatrième jour : apparition des luminaires; l'ordre du cinquième jour : l'apparition des végétaux ; l'ordre du sixième jour : l'apparition des animaux et de l'Homme. Dieu met de l'ordre puis Il donne l'ordre à l'homme de continuer à mettre de l'ordre.
Le Dieu de la Bible apparaît comme le Dieu du Commencement, et l'Homme, partenaire de Dieu, est appelé à mettre une touche finale.
(Je me souviens de mes années d'étude au Séminaire israélite de France, dans le quartier latin de Paris. Un soir après les cours j'ai rencontré un artiste en train de faire un dessin sur une grande feuille. Il y avait un groupe de personnes qui le regardait et je me suis approché aussi. A un moment, il a prit son fusain et a demandé aux gens si quelqu'un voulait terminer son dessin. Comme je sortais d'un cours de Bible sur la Genèse, je me suis dit : " Voilà, c'est comme ça que Dieu a fait. Il a peint le ciel bleu, l'herbe en verte, les montagnes, etc. ensuite Il a levé le pinceau, Il a dit à l'Homme : à toi de terminer le travail. Moi j'ai planté le décor, à toi de gérer le jardin." Bien sûr, nous continuons sous le regard de Dieu, avec la bénédiction de Dieu, éclairés par la Parole de Dieu, mais en même temps nous sommes responsabiliser par rapport au jardin.)
La première injonction de Dieu est : "De tous les arbres du jardin tu mangeras." La première parole est une parole permissive.
Dieu est le Dieu de la grâce qui donne la loi pour gérer la grâce, ne l'oublions pas. Dieu dit à Adam : de tous les arbres du jardin, tu pourras manger. Il faut manger pour vivre, mais attention à la suite !

Verset 17 : Mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu deviendras mortel.
En hébreu, mort et mortel se disent de la même manière, meth.
Qu'est-ce que c'est que cet étonnant arbre de la connaissance du bien et du mal ? Et qu'est-ce que le mal puisque jusqu'à présent le mal n'est pas encore mentionné ? La réponse se trouve dans le verset : le mal est le fait de manger ce qui est interdit, le mal est le fait de manger au-delà de sa limite. Le bien, c'est accepter l'ordre de Dieu, le mal c'est la transgression. Transgresser, passer de l'autre côté, refuser la Parole de Dieu et choisir son propre appétit. Le bien va être défini comme le fait d'accomplir la volonté de Dieu, le mal comme le fait de s'opposer à la volonté de Dieu. Cet arbre n'est pas magique, il porte l'expérience humaine.
Lorsque des parents ordonnent à leurs enfants de ne pas manger le gâteau qui se trouve dans le réfrigérateur, sous peine de ne pas aller au cinéma, le gâteau devient un arbre de la connaissance du bien et du mal. L'enfant sait ce qu'est le bien et ce qu'est le mal, même s'il n'a pas encore expérimenté le mal.
L'enfant sait que s'il obéit à ses parents, il aura accomplit la volonté de ses parents, sinon il aura honte d'avoir désobéi. Pour Adam, ce fut pareil ! Et après la faute Adam ira se cacher.
A ce stade je ne peux faire l'économie de la question de Paul. Selon Paul, c'est la loi qui créé la faute, car s'il n'y avait pas de loi, il n'y aurait pas de transgression. Je suis désolé de dire que le judaïsme ne se reconnaît pas dans ce résonnement. La loi ne fonde pas la transgression, elle fonde le vivre ensemble. Que la loi soit transgresser, c'est possible, mais pourquoi la supprimer ? Pourquoi ne pas éduquer les hommes à apprendre les lois ? N'est-ce pas ce que nous faisons avec nos enfants, avec nos élèves ? Abolir la loi est-ce pour ouvrir la porte des prisons et courir le risque de transformer le paradis de Dieu en enfer ? Nous voyons bien aujourd'hui que la crise de notre société, les problèmes de délinquances, des quartiers difficiles est une question de loi, c'est-à-dire de vivre ensemble. La loi n'est que loi d'éthique.
La loi est nécessaire comme limite de la relation entre deux êtres. Car chaque être possède sa limite, chaque homme possède son espace, ne serait-ce que son propre volume de corps.
La loi est nécessaire pour que deux êtres se reconnaissent. De la même manière que Dieu dès l'origine sépare la lumière de l'obscurité, met une limite, met une loi entre le jour et la nuit. Un électron possède sa loi pour tourner autour d'un atome ; les différentes espèces portent la loi de leurs espèces, chaque pommier donnera toujours des pommes, chaque poirier des poires, etc.
Ici la première loi est une loi de manducation : " De tous les arbres du jardin, tu mangeras, mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas. "
La loi de l'alimentation est fondamentale, il n'y a pas de rites religieux qui ne s'accompagnent pas d'un rite alimentaire. C'est vrai pour la Synagogue, c'est vrai pour l'Eglise, c'est vrai pour la Mosquée, c'est vrai pour toutes les religions. La première question de l'homme est comment intégrer le monde extérieur en soi-même. Tel est le fondement des alimentaires juive (kasher).
Vivre cela implique de savoir manger au sens le plus large du terme. Tout vivant se caractérise par son appétit de vivre, puisque pour vivre nous avons besoin de recevoir du monde, comme nous l'avons dit.
Quelle est la différence fondamentale entre les êtres de la nature et l'homme ? C'est que les animaux arrêtent de manger du monde lorsqu'ils sont repus du monde. Le lion arrêtera de manger les gazelles que lorsqu'il sera rassasié de la gazelle. S'il a faim, il mangera la gazelle, il ne se posera aucun cas de conscience, de type il est interdit de tuer ou quelque chose comme cela.
L'homme aussi doit manger. Mais Dieu va intervenir dans la conscience de l'homme en lui disant : " Toi, tu es différent de l'animal, tu ne t'arrêteras pas de manger parce que tu es repu du monde. Tu t'arrêteras de manger parce que Je t'ai donné l'ordre d'arrêter de manger. Jamais un animal n'écoutera la parole de Dieu de cette manière. Jamais l'animal n'éprouvera la joie d'accomplir la volonté de Dieu. "
La différence entre l'homme et l'animal, c'est que l'homme, au nom de Dieu, peut limiter son appétit de vivre, par un acte de volonté.
On peut aussi définir l'éthique : l'éthique est la science de la limitation de son être. Savoir mettre une limite à son appétit pour ne pas devenir vorace, pour ne pas devenir glouton par rapport à son environnement. Pourquoi ? Parce que tous les hommes fonctionnent de la même manière, tous les hommes sont travaillés par ce même appétit de vivre, et si nous n'apprenons pas à mettre des limites à cet appétit, alors le plus fort dominera le plus faible. Tel est l'ordre de la nature créée par Dieu : le plus fort domine : si f est supérieur à f', f dominera f'. C'est une loi universelle qui s'applique à tous les stades de la vie.
La loi de Dieu apprend à mettre des limites pour pouvoir reconnaître l'appétit de l'Autre.
Dieu a dit à l'homme : " Tu peux manger de tout, parce que ce Dieu est le Dieu de la Bonté, de la Grâce, qui offre, mais n'oublie que ton voisin doit aussi manger de tout. Donc, limitez vos appétits pour vous partager le monde." Telle est la grâce de la loi.

La soirée pascale
Dans la cérémonie de Pâques, (Pessah), pour " visualiser " la sortie d'Egypte, chaque famille place un plateau sur lequel se trouve le pain azyme, un os d'agneau grillé, en souvenir de l'agneau pascal et différentes herbes amères pour se rappeler l'amertume de l'esclavage, et d'autres éléments symboliques. Cette cérémonie est inaugurée par les questions d'un enfant, le plus petit de l'assemblée qui doit demander à son père : "Pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ?"
Et en particulier l'enfant demandera : "Quel est les sens des commandements de la Torah ?" Et le père doit répondre toujours la même formule : "On ne mange plus après le dessert." On ne comprend pas toujours la réponse par rapport à la question. Cela signifie que la loi à la fonction d'un dessert, on ne mange plus après. De la même manière que nous apprenons par le code de la route qu'il faut s'arrêter à un feu rouge pour donner le droit au piéton de passer, de même la loi permet à l'Autre de vivre sa vie.
Donc dès l'origine, Dieu donne une Loi, non pas celle de la nature, non pas celle de l'instinct (la loi de l'instinct n'a pas besoin d'être codifiée par Dieu puisque nous sommes programmés pour manger, pour dormir etc...) mais une loi transcendante à notre nature qui appelle à gérer notre instinct.

Mais il y aura transgression de la loi. Conséquence : L'homme et la femme sont mis en travail. Ils seront confrontés à la nature, de quelle manière ? La femme sera mise en "travail" d'accouchement, et l'homme sera appelé à transformer la nature brute pour manger (le blé en pain, naissance de la culture). Selon la lecture juive, il n'y a pas de rupture avec Dieu après la faute, mais rupture avec la nature. Chacun est mis en travail en fonction de sa vocation. Adam, être de la terre, transformera la terre, la femme, être de la vie portera la vie.

Le rôle de la femme
L'homme porte la mémoire, la femme porte l'espérance.
Dans la Bible, chaque fois que l'Histoire va capoter, revenir à une sorte de tohu-bohu, alors une femme apparaît qui porte l'espérance, et l'Histoire se remet en marche.
Le livre de l'Exode s'appelle en hébreu le livre des Noms. Au chapitre I, nous lisons que lorsque Joseph meurt, alors les noms s'estompent au profit de la fonction des individus. On nous parle d'un roi d'Egypte, le pharaon, dont on ne connaît pas le nom. Curieusement, il fait construire des villes qui portent des noms, Ramsès par exemple.
L'Egypte, en hébreu MITSRAYIM, signifie " lieu de double étroitesse. " L'Egypte biblique est un univers clos, (comme en parlait le philosophe Karl Popper) qui sont aussi des univers concentrationnaires. Les systèmes concentrationnaires veulent détruire l'espérance, empêcher les hommes de rêver. On ne rêve pas souvent dans la Bible, mais le rêve possède une dimension prophétique
Dans cet enfer concentrationnaire, dans cet espace de la loi du plus fort (où même les Hébreux se disputent), pharaon n'a plus de nom, les Hébreux n'ont plus de nom, les hommes n'ont plus de nom, trois femmes, dont on ne connaît pas encore le nom, vont surgir comme espérance du monde. La première met au monde un enfant, la seconde, sœur du nouveau-né, suit le panier d'osier, la troisième, princesse d'Egypte, va adopter ce bébé. Mais surtout, elle va le nommer. Le nom réapparaît : Moshé sera l'homme du Nom. Moïse, Moshé, ne veut pas dire "sorti de l'eau", mais " sortant (les autres) de l'eau. " Moshé est l'homme qui fait sortir les hommes de l'impersonnel (symbole de l'eau.)
MOSHE lut à l'envers en hébreu (de la dernière à la première lettre) donne HACHEM = le NOM.
Curieuse démonstration, mais signifiante démonstration !
Toute la problématique de Moïse, est la problématique du nom. Et lorsqu'il rencontrera Dieu au buisson, il demandera : " Quel est ton Nom ? "
Cela fut possible, grâce au courage de trois femmes qui ont remis de l'espérance dans le monde.
Lorsque les hommes se reconnaîtront, les peuples se reconnaîtront par leur nom respectif, alors la lumière triomphera du côté obscur.
La question de l'éthique est la question du Nom.
Ce fut la question de Dieu à Adam à l'origine : " Où es-tu ? "
Bien sûr que Dieu savait où était Adam, mais est-ce qu'Adam, savait où il était ? Répondre à la question revient à connaître son nom, son identité, sa vocation spécifique d'homme.
Histoire hassidique.
" Le rabbin Zoussia disait toujours à ses disciples : lorsque je vais me trouver devant notre Père Eternel à la fin de ma vie et que je devrai rendre compte de mes actes, la question qui me fait peur, n'est pas Pourquoi tu n'as pas été Moïse ?, puisque je ne suis pas Moïse. Mais la question qui me fait peur c'est : Est-ce que tu as été Zoussia ? Est-ce que tu as été à la hauteur de ton nom ?" Est-ce qu'on a été à la hauteur de ce que Dieu attendait ? On est toujours en décalage par rapport à notre idéal. La douleur de l'homme juste est de se rendre qu'il n'est pas à la hauteur de sa vertu, qu'il pourrait toujours mieux faire.
C'est ce positionnement par rapport à soi, qui permettra de répondre à la seconde question de Dieu (qui fut posée à Caïn) : " Où est ton frère ? " " Quel est le nom de ton frère ? "

Après cette digression qui me paraissait importante, revenons à notre sujet. L'homme et la femme sont donc mis en travail. Cela ne veut pas dire qu'il est interdit d'inventer la moissonneuse-batteuse, ou de ne pas utiliser les méthodes d'accouchement sans douleur, cela veut dire simplement que nous sommes dans un monde de l 'effort. Et l'effort consiste à répondre à trois exigences : manger, se vêtir et se loger. Ce sont les trois axes de l'implication économique.
Dans le Paradis, l'homme était dispensé de tout cela. Il pouvait manger de tous les arbres du jardin (sauf la loi qui pose des limites), Adam et Eve étaient nus et ils n'avaient point honte, quant au logis, il ne semblait pas nécessaire ici. Par contre, en sortant du Paradis, Dieu va habiller Adam et Eve d'un habit de peau, Adam devra travailler pour manger, et très vite il construira une maison.

Caïn et Abel
Les enfants d'Adam et Eve sont Caïn et Abel. Caïn est agriculteur, il travaille la terre. Abel est un berger, il élève le troupeau. Chacun s'investit dans une fonction particulière. L'un est chargé de l'alimentation, et l'autre est chargé de l'habillement. Ils se répartissent le travail, par ces premiers métiers du monde.
Et puis Caïn va tuer son frère Abel. Caïn est le premier assassin de l'Histoire. A la première génération, Adam et Eve vont commettre une faute vis-à-vis de Dieu, ils vont prendre le fruit qui était interdit par Dieu, ils commettent une faute verticale.
A la deuxième génération, la faute est vis-à-vis de l'homme. Pour la tradition juive, il la faute vis-à-vis de l'homme est plus grave que la faute vis-à-vis de Dieu. Vis-à-vis de Dieu, on peut corriger par le repentir, alors que vis-à-vis de l'homme, il y a parfois des impossibilités de corriger, ceux qui sont morts assassinés, tués etc. ne revivront jamais, c'est ce que dit le verset : "Les sangs de ton frère crient vers Moi, depuis la terre." Non pas "le sang" mais "les sangs", c'est-à-dire celui d'Abel et de ses descendants.
Caïn en tant qu'aîné aurait du être responsable de son petit frère, mais Caïn a répondu : "Je ne suis pas le gardien de mon frère" Pourtant Dieu attendait la réponse inverse. Chacun d'entre nous possède un pouvoir qu'il peut exercer vis-à-vis du plus faible, car il y a toujours plus faible que soi.
Et la question éthique qui découle du pouvoir est : "que faire de ce pouvoir qui est sacerdoce ?"
La Bible dit par exemple : "Lorsque tu iras moissonner la terre, tu laisseras un coin pour le pauvre."
Ici, le pouvoir est la terre. Et la Bible nous dit : "attention, le coin est pour le pauvre." C'est du même ordre que de "tous les arbres du jardin tu mangeras, mais l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas." Sache mettre une limite à ton appétit d'existence et transforme ton pouvoir en sacerdoce.

Droit et devoir
Petite anecdote rabbinique.
On raconte dans le Talmud un certain nombre d'histoires avec Alexandre le Grand, qui finalement fut bien vu par la tradition puisqu'il ne détruisit pas le temple de Jérusalem. Alexandre était un philosophe, il aimait bien discuter avec les rabbins.
Un jour, Alexandre assista à un procès, présidé par Simon le juste. Deux plaignants se présentèrent l'un s'appelait Moïse et l'autre Lévi. Moïse avait vendu un terrain à Lévi. Lévi en moissonnant avait découvert un petit trésor. Alors Lévi venait voir le juge en disant : " Je viens rendre le trésor à Moïse parce qu'il m'a vendu le terrain mais il ne m'a pas vendu le trésor. Parce que s'il avait su qu'il y avait un trésor, il me l'aurait vendu plus cher ou alors il aurait vendu le terrain sans le trésor. Et Moïse de répondre : Pas du tout, quand je t'ai vendu le terrain, je t'ai tout vendu, si tu trouves du pétrole, si tu trouves de l'or, c'est pour toi. Et l'autre refusait.
Alors Simon le juste se tourna vers Alexandre : " Alors comment réagis-tu si tu étais à Athènes ?
Alexandre répondit : " Eh bien, j'aurai proclamé ces deux hommes fous, et j'aurais pris le trésor pour le moi. " Simon lui répondit : " Ce type de procès est possible, parce que notre tradition nous habitue aux revendications de devoir, et pas seulement aux revendications de droit. " C'est-à-dire que le rite nous oblige à penser à autrui, par exemple je vais moissonner mon terrain, et laisser un coin pour le pauvre. Certes les revendications de droit sont incontournables : le droit au travail, le droit au repos, aux vacances, au treizième mois, à la sécurité sociale, etc., il est normal de reconnaître le droit de chacun. Mais au droit répond le devoir.
"Tu ne tueras pas" implique le droit de vivre et le devoir de respecter la vie d'autrui. "Tu ne commettras pas d'adultère" : fonde le droit de la dignité et le devoir de respecter l'honneur d'autrui. Chaque droit appelle un devoir. Dans cette anecdote des deux plaignants disent : "le trésor est pour toi". La fin de l'histoire fonctionne comme un conte de fée. Simon demanda à Moïse et Lévi de marier leurs enfants et de leur donner le trésor en cadeau de mariage.
Caïn n'a pas été capable de cette écoute de l'autre, du dialogue avec Abel, alors il l'a tué. Conséquence : la violence entraîne la violence. Le mal engendre le mal, comme le bien engendre le bien. Comment arrêter le mal, si le mal engendre le mal ? En court-circuitant le mal, en faisant du bien, car, c'est le bien qui engendre le bien, donc pour arrêter le mal, il faut introduire le bien.
A partir de Caïn et Abel, jusqu'à la génération du déluge, l'humanité va se dégrader par la violence. A l'époque de Noé (chapitre VI et suivants ) : "la terre était remplie de violence." Toujours la loi du plus fort. Vous voyez les fautes vis-à-vis de Dieu sont moins graves que les fautes vis-à-vis du prochain. Parce que vis-à-vis de Dieu, le père Miséricordieux, on peut demander pardon, mais vis-à-vis de ceux qui ne sont plus, c'est irréparable.
Le jour de Kippour, le jour du grand Pardon, pardonne les fautes vis-à-vis de Dieu si on se repent, mais il ne pardonne les fautes vis-à-vis du prochain que si on s'est réconcilié avec son prochain.

Un arche de dialogue
La génération de Noé est totalement corrompue, elle s'autodétruit. Il faudrait lire le texte en hébreu pour entendre : "et Dieu constata que la terre s'était détruite." Les hommes s'étaient détruits. Et Dieu annonce à Noé qu'Il va détruire cette humanité qui se détruit. "Dieu ne détruit que ce que l'homme détruit." Les hommes n'étaient plus capables de se parler, mais n'étaient capables que de violence. La violence, remplace toujours la parole.
Une lecture intéressante nous est proposée en analysant les mesures de l'arche. La Bible nous donne les mesures suivantes : 3o coudées x 300 coudées x 50 coudées.
Ecoutez bien !
- 30 correspond à la lettre hébraïque L.
- 300 correspond à la lettre hébraïque CH
- 50 correspond à la lettre hébraïque N.
L + CH+ N donnent LaCHoN. Or Lachon veut dire "langage."
Qu'est-ce que cela veut dire construire une arche, cela veut dire construire un langage. La violence commence quand le langage s'absente.
Cela nous renvoie au meurtre de Caïn. Caïn ne parla pas avec Abel, il le tua. Conséquence de ce non-dialogue à la dixième génération (il y a 10 générations entre Adam et Noé), c'est la violence qui s'exprime. Pourtant Caïn est le frère d'Abel, ils sont très proches, mais ils n'arrivent pas à communiquer. Et finalement à la dixième génération, il n'y a plus d'éthique. Il n'y a plus la reconnaissance du nom.

Noé l'homme juste
Noé est un rescapé de la violence. C'était un homme juste dit le verset : "Voici les engendrements de Noé, Noé était un homme juste."
Les exégètes posent la question : pourquoi après la formule "voici les engendrements de Noé", le verset ne cite-t-il pas immédiatement les noms des enfants de Noé ? Réponse : avant d'engendrer des enfants, il faut être capable de s'engendrer soi-même. Le premier enfant d'un homme, c'est lui-même. Qu'est-ce que Noé a engendré ? Il a engendré un type d'homme qui était un homme juste.
Qu'est-ce que c'est qu'un homme juste ?
C'est un homme qui vit la justice ou la justesse par rapport à une loi. Sans loi, pas de justice. Noé est un homme qui a gardé la mémoire des origines, la mémoire des anciens. Cette mémoire des anciens, c'est que Dieu a parlé à l'origine et Dieu a dit : "de tous les arbres du jardin, vous mangerez, mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal vous ne mangerez pas."
Noé a gardé cette mémoire. Si nous voulons être des hommes justes aujourd'hui, il ne faut oublier ni la Parole de Dieu ni oublier la folie des hommes.
Noé a malgré tout une difficulté existentielle, un problème de la communication. Il est juste, mais on ne le voit pas aller vers ses contemporains pour leur rappeler ce qui va arriver ; Noé c'est un homme juste pour lui-même, il aura même des difficultés avec son fils Ham.

La pudeur de l'éthique
Noé ne parle pas avec ses enfants, et Ham, littéralement le pulsionnel, va voir la nudité de Noé, c'est-à-dire s'approprier l'origine, le lieu inaccessible de l'origine. C'est du même ordre que de prendre le fruit que Dieu a interdit.
Là aussi, nous sommes interpellés aujourd'hui. Doit-on tout montrer ? On parle de sa vie intime, on dévoile devant les caméras. La tradition juive affirme qu'il existe des espaces cachés. Cela ne veut pas dire que l'amour, la sexualité soit des domaines tabous, non, mais il y a des domaines qui doivent rester fermés, inaccessibles. Des espaces qui permettent de distinguer le monde des pères du monde des fils. Voir la nudité, c'est dépasser ses propres prérogatives pour prendre la place du père. Chacun doit occuper sa place. C'est pourquoi le dernier prophète Malachie annonce que le prophète Elie avant le jour de l'Eternel Grand et redoutable qui réconciliera le cœur des pères avec les fils et le cœur des fils avec les pères.
Je pense que nous vivons entre juifs et chrétiens ce temps de réconciliation des pères et des fils, puisque la synagogue est antérieure à l'Eglise. Alors j'ajoute toujours à mon âge les 3500 ans. Nous vivons d'une certaine façon la réconciliation du prophète Elie, nous portons témoignage vis-à-vis des nations que cette réconciliation est possible. Cela veut dire que l'espérance peut l'emporter sur la tragédie.
Au final Noé va engendrer son type de société : celle de Babel, celle de l'incommunication.
La civilisation de Babel nous renvoie encore une fois au langage. Ici, ce n'est pas la violence contre le différent, c'est le problème de la reconnaissance des différences.
Qu'est-ce qu'il s'est passé avec cette tour de Babel ? Où est la faute ? Et la tradition nous dit que la faute est d'avoir refusé les différences entre les hommes. Il y avait les fils de Sem, les fils de Cham et les fils de Japhet, et ils se sont dit : si nous formions une seule famille, si nous formions un peuple uniforme dans les conduites, dans la langue.
Et lorsque Dieu descend, Il considère cela comme négatif. L'uniformisation des identités, la fusion des identités est un projet dictatorial. Et Dieu remet la différence en marche. Exactement, comme a l'origine Il fait une séparation entre la lumière et l'obscurité, les eaux d'en haut et les eaux d'en bas. Dieu bénit l'humanité par la différence. Nous avons donc une lecture inversée à la lecture traditionnelle. Les hommes voulaient s'unifier dans la même conduite. Dieu bénit l'humanité en remettant de la différence en marche dans ses 70 manières différentes, chacune avec son génie, sa foi, mais toujours avec cet impératif moral, du respect des uns et des autres, la reconnaissance des noms etc. C'est cela le langage épuré dont parlent les prophètes. Ce langage qui permet d'exprimer la paix et la reconnaissance de l'autre. La bouche peut servir à tuer ou à faire vivre, le roi Salomon a dit : "la vie et la mort sont littéralement dans les mains de la bouche, comme si la bouche avait une main."
La Bible revient très souvent sur le danger de la langue, la médisance, la propagande,…
La société s 'écroule non pas par la violence, elle s'écroule par le non-dialogue. Cette occultation est révélatrice des failles d'une société, cela est vrai à tous les niveaux, dans toutes les structures : une famille, une association, une société, le travail. Le langage est révélateur de la force et de la faiblesse des liens entre les individus. Si le langage sert à médire, alors la structure ne pourra pas résister longtemps, cette structure sera travaillée par des forces négatives. Au contraires, si le langage est un langage de fraternité, d'amour, alors la paix est possible.
Au final, l'éthique est liée à la bouche : savoir manger et savoir parler. La Bible nous montre que cela participe du même savoir.

Abraham, la foi de l'éthique
Je parlerai d'Abraham, le personnage que revendique juifs, chrétiens et musulmans. Je ne suis pas sûr que sur le plan de la théologie ce soit le même personnage, mais sur le plan existentiel, il doit rester notre référant. Abraham, à la différence de Noé, exprime une attitude dynamique vis-à-vis d'autrui. Il va vers les autres, il intercède pour des autres, il ne construit pas son arche seulement pour lui-même, mais il s'ouvre. La tente d'Abraham est symbolique de l'ouverture d'Abraham.
La tradition dit qu'Abraham avait une tente ouverte avec quatre portes. (Un de mes élèves me disait : c'est pour faire courant d'air parce que dans le désert il fait chaud, c'est l'un des aspects pratiques). Abraham voulait permettre à chaque homme d'entrer par leur propre chemin. S'il y a quatre portes, je peux voir venir l'étranger venir de n'importe quel endroit et cela évite à celui qui a faim ou qui a soif de faire le tour. Il peut entrer par le chemin par lequel il vient. L'idée est importante, chacun vient avec sa mémoire, chacun vient par son chemin, il n'est pas nécessaire de faire le tour et de passer par une porte unique. Chacun vient avec son expérience, et la tente d'Abraham est le lieu du partage, le lieu du partage de la nourriture, lieu de partage de la parole.
Nous mangeons ensemble, mais nous ne mangeons pas tout, nous faisons passer le plat. Nous parlons ensemble, mais pas tous en même temps. Nous partageons dans l'amitié et dans l'écoute.
La PAIX ne sera effective que lorsque les hommes seront vraiment capables de manger ensemble. C'est ainsi que nous partageons le monde que Dieu nous offre en pure grâce.
La grande découverte d'Abraham, c'est que pour servir Dieu convenablement, il faut savoir servir son prochain convenablement.
Dans la tradition juive, nous sommes chacun à notre niveau gestionnaire de la bénédiction de Dieu. La bénédiction est offerte pour l'humanité. Il y a aujourd'hui de quoi nourrir toute la planète, il y a de quoi offrir à chacun une vie descente, le minimum vital. Pour la Bible, la richesse n'est pas un scandale, au contraire si quelqu'un est riche c'est qu'il est béni par Dieu. Il a la bénédiction, il a réussi, il a eu l'intelligence pour faire de bonnes affaires. Le scandale n'est pas la richesse, le scandale est la pauvreté qui dépend du riche. Celui qui a devient responsable de celui qui n'a pas.
Faire charité, c'est en même temps faire justice. Il faut rééquilibrer les déséquilibre. Je ne suis pas politicien, ni économiste, ni géopoliticien, je ne sais pas comment cela peut se faire en pratique, mais je parle du point de vue de la foi.
Je citerai cet enseignement pour illustrer mon propos. Abraham venait de se circoncire, il avait 99 ans et le verset nous dit que l'Eternel apparut à Abraham. Juste après la Torah raconte l'histoire des trois anges, les trois envoyés qui vont rendre visite à Abraham. Malgré l'apparition de Dieu, Abraham a couru vers eux pour les accueillir.
De là cette formule de la tradition juive : "Il est plus important de recevoir des invités que de recevoir la présence divine, car en recevant les invités, la présence divine se révèle." La grande découverte d'Abraham est que le religieux est inséparable de l'éthique.
Je voudrais terminer juste par un petit texte d'Isaïe qui est lu dans toutes les synagogues du monde, le jour du grand Pardon, le Jour de Kippour.

La leçon de Kippour
La liturgie du Kippour est très longue, puisqu'on passe toute la journée à la synagogue. Au cours de l'office du matin nous lirons le chapitre 58 d'Isaïe. Isaïe se trouve dans le Temple, au milieu de ses contemporains. Ils sont en train de jeûner, et le prophète les interpellent au sujet du sens du jeûne.
Isaïe constate que le peuple jeûne selon un contrat intéressé, une espèce d'accord donnant-donnant avec Dieu. "Nous jeûnons et Tu réponds à nos questions, nous jeûnons et Tu fais fructifier nos affaires." Isaïe entend cela et il proclame : "Vous croyez que c'est cela, le véritable jeûne de l'Eternel ! Le jour du jeûne, vous traitez vos affaires, vous opprimez vos ouvriers, et vous allez à la synagogue."
Or vous jeûnez dans la dispute et la querelle en frappant à coups de poing le pauvre. La conduite religieuse, ici est coupée de l'éthique. Aucune bonne relation n'est établie. "Est-ce là un jeûne qui me plait, le jour où l'homme se mortifie ?"
Se priver de nourriture, est-ce ce qui est essentiel ? Courber la tête comme un jonc, s'allonger sur le sac et la cendre ? Du point de vue rituel, vous êtes très scrupuleux. Mais ce n'est pas le jeûne de l'Eternel.
Le véritable jeûne le voilà : "Rompre les chaînes injustes, délier les liens du joug, renvoyer libres les opprimés, briser tous les jougs, partager ton pain avec l'affamé, héberger les pauvres sans abri, vêtir celui que tu vois nu et ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair. Alors ta lumière poindra comme l'aurore, ta blessure sera vite cicatrisée. Ta justice marchera devant toi et la gloire de YHWH derrière toi. Alors, si tu cries, l'Eternel répondra à tes appels, et Il dira : Me voici."
Qu'est-ce qu'un jeûne ? Ce n'est pas une mortification, c'est prendre sur soi la condition de l'indigent, la condition du pauvre. Il ne s'agit pas d'établir une relation verticale avec Dieu, il s'agit d'être plus sensible au manque de son prochain. Nous l'avons vu, les trois piliers de la vie économique sont manger, se vêtir et se loger. Que demande Isaïe : de partager le pain avec l'affamé (nourrir) ; d'héberger le pauvre (se loger) ; de vêtir celui qui est nu (s'habiller).

Prendre la condition de l'étranger. Voilà le sens de Kippour. A Kippour, on ne doit pas porter de beaux vêtements, on doit porter des sandales, ne pas prendre soin de son corps, on ne doit pas se laver ce jour là, on ne fait pas du tout cas de sa personne. Pourquoi ? Pour vivre la condition de celui qui tous les jours ne peut pas manger à sa faim, ne peut pas s'habiller convenablement, n'a pas de toit, un SDF comme on dirait aujourd'hui. Tel est le véritable jeûne de l'Eternel. Alors si tu agis de la sorte, si tu comprends qu'il y a des gens qui sont oppressés et qui appellent à la libération, alors à ce moment-là, Dieu t'écoutera et te répondra : "Me voici."
C'est une formule très importante. Les prophètes appelés par Dieu répondent toujours : "Me Voici !" Abraham, Moïse, Samuel, Isaïe Ici, à la réponse de l'homme : "Me voici" répond le "Me voici" de Dieu.
Ne pas reconnaître les exigences de l'autre, ne pas être capable de partager la grâce de la bénédiction que Dieu nous offre, c'est manquer sa vocation d'homme. Pour chaque jour de la création il est dit : "il y eut soir, il y eut matin" : Jour l, jour 2, jour 3 jusqu'au sixième jour. Mais il n'est pas écrit : "il y eut soir, il y eut matin, jour septième." Cela veut dire que nous sommes encore dans le septième jour et que l'exigence de ce jour est la fraternité.

Rabbin Philippe HADDAD