Ethique dans la Bible
Une conférence du rabbin Philippe HADDAD, dans le
cadre des amitiés judéo-chrétiennes.
Le dialogue inter-religieux est sans conteste une
grâce et aussi une nécessité, pour se comprendre,
se connaître et apprendre à vivre ensemble. C'est avec cet
esprit que j'ai accepté l'invitation de vos responsables de venir
pour cette formation et pour vous parler du point de vue du judaïsme
de l'éthique dans la Bible.
Le dialogue est d'autant plus nécessaire, que l'approche juive
peut parfois déconcerter le chrétien qui n'est pas habitué
toujours à la méthodologie et à l'herméneutique
juive, à la manière dont le judaïsme appréhende
les textes.
Je commencerai d'abord par poser quelques bases de la foi juive et en
même temps que la façon dont le judaïsme aborde les
textes de la révélation de la Parole de Dieu, et notamment
son étude.
Il faut savoir que l'étude, ce que nous appelons en hébreu
le "limoud", occupe une place très importante
dans la foi juive. L'étude est l'un des piliers de la foi juive,
car elle est rencontre avec la Parole de Dieu. Dieu a parlé à
travers la bouche de ses prophètes et nous étudions leurs
messages.
Le prophète, "nabi" est littéralement "celui
qui bouge les lèvres". Le prophète est un porte-parole.
Les prophètes, des hommes, des femmes portent la Parole de Dieu,
ils la transmettent. Ils sont à la fois les oreilles qui entendent,
et la bouche qui prononce la Parole. Et nous en tant que lecteurs nous
travaillons ce texte. Nous sommes chacun porte-mémoire.
Les Prophètes
Nous avons gardé la mémoire de la Parole à travers
les trois grands prophètes : Isaïe, Jérémie,
Ezéchiel, et les douze "petits" prophètes,
sans oublier Moïse considéré comme le plus grand ou
Abraham. Mais il faut savoir qu'il existait plus de prophètes que
ce qu'a retenu la Bible. A l'époque du prophète Elie par
exemple, les prophètes étaient pléthore, hommes et
femmes. Il existait même des écoles de prophètes,
pour apprendre à prophétiser. On parle des "Béné
néviim", les fils des prophètes qui sont surtout
les disciples des prophètes. Ces candidats à la prophétie
s'écartaient de la société, vivaient un peu comme
dans un monastère, à distance des hommes, non pour oublier
les hommes mais pour pouvoir recevoir la Parole de Dieu et ensuite la
transmettre. Car un prophète vit toujours pour les autres, il n'a
pas le droit de garder la Parole pour lui.
Cette Parole, qui s'est exprimée durant des siècles, est
consignée dans la Bible. La Bible est composée de trois
grands livres : La TORAH (l'Enseignement), les NEVIIM (les Prophètes),
et les KETOUVIM (Hagiographes).
Lorsqu'on prend les premières lettres : T.N.K (en hébreu,
il n'y a pas de voyelles comme toutes les langues sémites, il n'y
a que des consonnes) on obtient le mot Ta Na K, qui est le sigle qui désigne
la Bible hébraïque (la Première Alliance), TORAH, NEVIIM
et KETOUVIM.
Valeur de l'étude
Lorsque nous parlons de l'étude de la Parole de Dieu, nous faisons
référence à l'étude de ces trois grands livres.
Et comme je l'ai dit, l'étude de la Parole de Dieu est l'un des
piliers de la vie juive.
En effet, la vie juive est fondée sur trois principes qui sont
exprimés par une formule rabbinique : "le monde repose
sur trois piliers : l'étude, la prière et les bonnes actions."
L'étude est la connaissance de la Parole de Dieu.
La Prière est la relation à Dieu
Les bonnes actions traduisent l'imitation de Dieu.
L'étude implique un rapport de l'homme avec lui-même, la
prière, un rapport de l'homme avec Dieu, les bonnes actions, un
rapport de l'homme avec son prochain.
Au niveau de l'étude, et cela peut surprendre, la liberté
d'interprétation est totale. On ne croit pas le maître, on
étudie avec lui, on discute avec lui. Il n'existe pas une seule
voie d'étude, mais chacun ou chacune peut lire le Livre et l'interpréter
en fonction de ses questions, de sa mémoire, de son éducation,
de sa propre expérience de la vie et, à priori, il n'y a
pas d'interprétation qui soit repoussée, tant que cette
interprétation reste cohérente avec l'ensemble des textes
de la Révélation.
L'étude se fait souvent en groupe. A la synagogue, le rabbin dirige
l'étude. Le rabbin possède le savoir, la mémoire,
mais tel ou tel fidèle peut apporter son interprétation,
poser une question judicieuse, chacun peut s'exprimer. C'est le premier
point pour souligner la valeur de cette étude.
Autre remarque, le judaïsme n'est pas dogmatique. Il n'est pas nécessaire
d'adhérer à des croyances précises pour être
juif. Il n'y a pas par exemple de théologie juive, pas de réflexion
positive sur Dieu. La Bible parle de Dieu, Dieu parle aux hommes, l'Hébreu,
(l'homme de la Bible) a une conscience exacerbée de la présence
de Dieu, mais pas de théologie.
Il n'y a n'y a pas d'athéisme non plus. La forme la plus perverse
de la religion est d'opprimer les autres et d'affirmer : "Dieu
ne me verra rien". (Cf. par exemple le psaume 94, le méchant
fait du mal à la veuve et à l'orphelin et déclare
: "Dieu ne me verra pas.") Même le méchant
a conscience de Dieu, mais d'un Dieu inefficace. Quand je dis qu'il n'y
a pas de théologie, il n'y a pas de dogme sur Dieu, cela signifie
qu'il y a une conscience que Dieu est, qu'Il est la source de la Vie,
mais il n'y a aucune réflexion positive sur l'essence infinie de
Dieu.
Après la faute du veau d'or, Moïse intercède auprès
de Dieu pour demander la clémence divine et Dieu pardonne. Et Moïse
d'ajouter dans ce temps de grâce "fais-moi voir ta Gloire."
Et Dieu lui répond : "tu ne peux pas voir ma face, car
l'homme ne peut me voir et vivre. Mais tu me verras par derrière,
tu verras mon dos, mais ma face tu ne la verras pas."
Qu'est-ce que cela signifie voir la Gloire de Dieu, et qu'est-ce que cela
signifie, voir le dos de Dieu, dans une tradition qui refuse l'image ?
L'une des interprétations offerte par le judaïsme est que
Moïse essaie de percevoir l'Essence de DIEU, ce que Dieu est en Lui-même.
Dieu répond : "l'homme ne peut découvrir Mon Essence.
Ce que l'homme peut découvrir, c'est l'existence de Dieu, la trace
de Dieu dans le monde", disait le penseur Emmanuel LEVINAS. Le
dos de Dieu, c'est la trace de Dieu, c'est la manière dont Dieu
se manifeste dans le monde.
Histoire hassidique : Un élève
demande à son rabbin : "Maître, je voudrais voir
Dieu." "Sors dehors et fais attention, lui dit-il."
L'après-midi, l'élève revient, et annonce : "Je
n'ai pas vu Dieu, mais j'ai vu la charrette de Moshé, pleine de
gerbes et les gerbes qui tombaient de la charrette" et le rabbi
de répondre : "Lorsque tu as vu les gerbes tomber, tu as
vu la trace de Dieu."
Toute la réflexion juive portera
sur le rapport de ce Dieu, dont on ne sait rien, avec le monde. Pour le
dire autrement, de Dieu, l'Hébreu ne sait rien, si ce n'est que
ce Dieu est en relation avec ce monde, puisqu'il est en la source de la
vie et des bénédictions.
Les noms de Dieu
Cette relation entre Dieu et le monde s'exprime à travers les noms
divins.
L'Hébreu ne dit pas Dieu, car Dieu est Zeus, mais il emploie des
noms particuliers.
Deux exemples :
Le plus saint, le plus respecté est le Y.H.W.H (le Tétragramme).
Ces quatre lettres sont ineffacables, imprononçables, et on ne
prononce jamais le nom tel qu'il est écrit, ce qui donnerait Yéhovah,
mais de toute façon on n'est pas sûr que ce soit la prononciation
originelle. A l'époque du Temple, seuls les prêtres, Cohen,
qui travaillaient dans le Temple connaissaient sa prononciation exacte.
Et le Grand Prêtre qui rentrait une fois l'an, le jour du Yom Kippour,
dans le Saint des Saints, le prononçait avec crainte et tremblement
devant le peuple qui se prosternait visage à terre.
Ce nom de quatre lettres Y.H.W.H, traduit en français soit par
Seigneur, soit par Eternel, désignent Dieu dans son attribut de
miséricorde et de charité.
Le second nom le plus usité
est ELOHIM. Elohim est une forme plurielle de "El"
qui veut dire la force. Elohim désigne l'ensemble des forces et
des lois de la nature, l'Omnipotent. ELOHIM désigne Dieu dans son
attribut de rigueur, de justice.
Ainsi Dieu se manifeste à travers deux attributs : la Bonté
(Y.H.W.H) et la Justice (ELOHIM) ; mais c'est le même Dieu. Parfois
Il se manifeste par la Grâce, parfois Il se manifeste par la Rigueur.
Comme un roi qui change d'habit : lorsqu'il va juger, il met un habit
rouge, et lorsqu'il marche au milieu du peuple, il met un habit blanc.
Le monothéiste affirme que Dieu se manifeste dans le monde à
travers ses attributs, qui sont vous le voyez des attributs moraux. Si
le judaïsme ne présente pas de théologie, il met par
contre l'accent sur l'Existence. On pourrait présenter le judaïsme
comme un existentialisme religieux. Ce qui est important pour la foi juive,
et on le voit dans le discours des prophètes, c'est : "qu'avons-nous
à faire en tant que créatures de DIEU ?, Qu'avons-nous
à faire de notre vie ?"
Nous sommes impliqués dans l'Histoire, nous sommes acteurs de l'Histoire,
et bon gré, mal gré nous la construisons parce que nous
nous créons des liens avec notre entourage, nos familles, nos proches,
notre communauté, etc. Qu'est ce que nous avons à faire,
nous, les hommes, qui avons conscience d'être créés
par Dieu. De quelle manière construire cette existence.
La foi
Nous pouvons poser à partir de là une définition
de la Foi, la Emouna, (qui a donné le mot amen). La foi est la
conscience que nous sommes créés par Dieu, et en même
temps que nous sommes obligés d'agir selon la volonté de
Dieu. La Emouna, la foi n'est pas seulement un état de la conscience,
un état du cur, mais c'est aussi une manière d'être
actif. Au fond la foi ne peut être passive, la foi est toujours
active, elle est responsabilisante. La foi, ce n'est pas croire en Dieu,
mais c'est croire Dieu, quand Il fait des promesses, et que ces promesses
nous obligent à être à leur hauteur.
Dieu avait dit à Abraham : "Tu auras une grande descendance."
Les années passèrent et Sarah n'avait toujours pas d'enfant.
La foi d'Abraham fut, non de croire en Dieu, mais de croire Dieu dans
ses promesses. La foi est de croire que l'utopie est possible, et nous
oblige à agir dans son sens.
Dans l'Histoire, il y a le temps de la promesse de Dieu, et puis il y
a le temps de la réalisation. Il faut que le monde soit prêt
à recevoir cette promesse. Nous sommes impliqués dans le
temps, nous virons dans le temps, et c'est le temps qui sert à
la maturation pour que la promesse soit effective. Comme a dit le roi
Salomon dans les proverbes : "lorsque le fruit arrive en son temps
c'est une bonne chose."
Avant le temps, ce n'est pas le temps, après le temps ce n'est
plus le temps. Lorsque c'est le bon temps c'est le moment où la
promesse se réalise pleinement. Vous voyez la question occidentale
de la croyance en Dieu ne se pose pas ici. Car il ne s'agit pas de croire
en un Dieu qui a parlé, mais de croire Dieu quand Il a parlé.
Et étudier c'est étudier la foi, étudier l'espérance.
Méthodologie
Ceci posé, je vais vous proposer une étude à la manière
juive.
A priori, il faudrait étudier le texte en hébreu. L'hébreu
possède sa propre richesse, son propre génie intérieur.
La richesse de l'hébreu mais pas dans sa quantité de vocables,
le vocabulaire est ici très pauvre, sa richesse est dans la manière
dont les mots sont construits et dans ce qu'il suggère.
Le vocabulaire est pauvre car la société est agricole et
les gens s'expriment dans un vocabulaire de base, pour décrire
le monde de façon très concrète. En même temps,
les mots sont riches, car ils véhiculent le message de Dieu. L'Hébreu
est un monothéiste pragmatique.
Nous pouvons affirmer que l'hébreu possède deux niveaux
de lecture. Le niveau concret et le niveau plus profond par delà
les images transmises.
Par exemple, en hébreu le mot "Davar" signifie
à la fois "chose" et "parole".
Une chose est concrète, une parole est abstraite, elles s'envolent.
Pour l'Hébreu, le fait que le mot "Davar" signifie
à la fois la chose et la parole signifie que chaque chose est une
parole. La texture des choses est parole.
Vous connaissez l'expression des illusionnistes : "abracadabra".
Cette expression araméenne veut dire : "Il l'a créé
par sa parole." Chaque chose est une parole. Chaque chose est
la trace de la Parole de Dieu. Le prophète est celui qui est sensible
aux choses du monde. Les mots traduisent des choses et les choses sont
les mots.
Par exemple Moïse entend la Parole de Dieu dans le buisson. Un buisson
dans le désert cela ne parle pas, mais si on est un prophète,
si on est proche de Dieu, si on a toujours une oreille tendue vers le
ciel alors on peut entendre. Les poètes, les artistes, les mystiques
sont capables d'entendre le monde. Aujourd'hui le bruit de la ville cache
la Parole de Dieu qui est souvent un murmure, comme nous l'a enseigné
le prophète Elie. Dieu parle dans "la voix d'un doux silence."
Pour entendre la mer dans un coquillage, il faut tendre l'oreille.
Lecture des premiers versets de
la Genèse
Genèse 1,1-5
Verset 1 : Au commencement, Dieu
créa le ciel et la terre.
Commentons !
"Béréchit", cela veut dire aussi dans la
tête : (rosh, tête)
"Dieu créa" : Le nom de Dieu ici est ELOHIM, Dieu
dans son attribut de justice. Il crée ce monde qui est ordonné,
les lois du monde apparaissent.
En hébreu biblique le verbe se place toujours avant le sujet. Littéralement
le verset dit : Au commencement créa Dieu le ciel et la terre.
L'idée est intéressante. L'action définit le sujet,
le sujet est défini par ce qu'il fait. On connaît quelqu'un
que par son action. Je ne peux pas dire "je suis" s'il
n'y a pas au préalable l'action qui définit ce que je suis.
Quand je mange, je suis mangeant, quand je dors, je suis dormant, quand
j'étudie, je suis étudiant, et quand je prie, je suis priant
etc.. L'action est notre carte de visite.
La première carte de visite de Dieu est le verbe. Dieu sera dorénavant
le Créateur. La première manifestation de Dieu est la Création.
Plus tard, Dieu se présentera comme le Libérateur, en faisant
sortir les enfants d'Israël d'Egypte. Au Sinaï, il se présentera
en Législateur et donnera les dix commandements. Au nouvel An juif,
Dieu juge et le jour de Kippour (le Pardon), Dieu sera le rédempteur.
C'est le faire qui définit le sujet. Il n'existe pas de définition
a priori de l'être.
Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. En hébreu,
on ne dit pas le "ciel" mais les "cieux".
Ce terme pose une réflexion éthique.
CIEUX se dit CHAMAYIM, parmi les différentes interprétations
qui sont apportées par la tradition juive, le midrash ( les paraboles
de Jésus sont du type midrash, qui disent plus que ce qui est dit).
La tradition décompose CHAMAYIM en deux : CHA : le feu, et MAYIN
: les eaux.
CHAMAYIM, désigne la juxtaposition de deux éléments
contradictoires, le feu et l'eau. Deux éléments qui ne peuvent
vivre ensemble. CHAMAYIM, ce n'est pas la stratosphère, ce n'est
pas le cosmos infini, mais l'espace de l'harmonie des contraires.
La Bible n'est pas un livre de science, mais un livre de conscience. Ce
qui intéresse le croyant est sa manière de servir Dieu,
et non de comprendre le monde physique (bien que cela soit important aussi).
Le mot CHAMAYIM est entendu comme l'espace de l'harmonie des contraires,
ce qui est la définition même de la Paix, CHALOM. Il n'y
a de paix que lorsque deux éléments opposés, contradictoires
réussissent à vivre ensemble.
Certes en supprimant les différences, en pensant tous de la même
manière, la paix sera présente. Mais du point de vue de
la Bible, ce n'est pas une vraie paix, mais la répétition
du Même. Sans l'existences des contraires, les identités
se reflètent dans un jeu de miroirs à l'infini. La paix
authentique est l'équilibre entre les eaux et le feu.
En analysant le terme Chamayim ainsi, nous sommes renvoyés à
une lecture éthique. L'éthique commence par le constat de
la différence. L'éthique est l'art du vivre ensemble nos
différences.
Mais comment faire pour vivre ensemble, si les uns sont de feu et les
autres sont de l'eau ? Si les uns pensent comme ceci et les autres comme
cela ?
Ce qui apparaît à l'origine, c'est une séparation,
une distinction. Les Cieux et la Terre, Dieu et la créature. La
Création signifie l'apparition d'une dualité, Après
la Création le face est face à Dieu.
La première lettre de la Bible, Au commencement, "Béréchith",
est la lettre B. Or, le B hébraïque possède une valeur
numérique de 2 (car il occupe le deuxième place). Quel sens
donner à cette première lettre ? Cela signifie que le monde
est fondé dès l'origine sur le 2, la dualité. Dieu
et le monde, le monde d'en haut et le monde d'en bas. Nous sommes immédiatement
confrontés à la question de vivre ensemble. S'il y a deux
comment l'un et l'autre vont pouvoir vivre ensemble. Dès l'origine,
la question éthique est posée.
Reprenons : Au commencement Dieu crée les Cieux (feu et eau). Les
cieux sont un espace réalisé, car la paix est réalisée.
Par contre, la question va se poser pour la terre. En hébreu la
terre se dit éreths, le lieu où l'on court, où l'on
se déplace, il y a l'idée d'un mouvement (le mouvement des
planètes).
Ainsi ce premier verset de la prophétie nous apprend que le Créateur
a créé les Cieux, en tant que lieu réalisé,
et la Terre. La Bible ne parlera plus des cieux, sauf en mention d'origine.
Le sujet de la Bible, de la prophétie, c'est la terre et l'histoire
des hommes en son sein. D'emblée la question sera existentielle
et non théologique.
Verset 2. Or la terre était
vague et vide, les ténèbres couvraient l'abîme, l'Esprit
de Dieu planait sur les eaux.
La terre, contrairement aux cieux,
n'est pas réalisée. Il ne s'agit pas du monde de l'harmonie,
mais d'un grand chambardement. Nous ne sommes pas encore dans le monde
achevé, nous ne sommes qu'au commencement. Cette terre est vague
et vide, en hébreu, "tohu-bohu." Ces deux termes
renvient à l'animalité, à la force vitale à
l'état brut.
Notre monde est un lieu de puissance. La puissance de Dieu qui est dans
le monde fait germer la graine, c'est le miracle de la vie. Ce miracle
de la vie est en mouvement permanent. L'univers n'est pas statique, n'est
pas fini, achevé, le monde est habité de la puissance de
la vie. Bergson parlait de l'élan vital. A l'époque de la
Bible on ne le savait pas, aujourd'hui on le sait, même dans le
minéral, il y a le mouvement. On a découvert le mouvement
des atomes. L'atome, avec les électrons qui tournent autour. Il
n'y a pas d'état stable, tout est en mouvement, dans l'infiniment
grand, comme dans l'infiniment petit. Ce mouvement pour le croyant, est
la puissance de Dieu qui donne la vie et qui fait que la vie va à
la vie.
Le tohu-bohu est cette puissance à l'état brut, qui ne connaît
pas de limites, pas de frontières. La puissance peut être
celle d'un ouragan, d'un volcan, d'un séisme ou d'un raz de marée.
Le tohu-bohu est la force aveugle du monde. A ce mouvement s'ajoutent
les ténèbres qui couvraient l'abîme. Cela nous donne
à la fois l'idée d'une puissance et à la fois l'idée
d'un magma, rien n'est organisé, rien n'est clair, rien n'est défini.
Le monde est à l'état brut et à l'état brutal.
"L'Esprit de Dieu planait" : la rouah est d'abord le
souffle ou le vent, par extension l'Esprit). Le prophète découvre
un Dieu qui parle, un être qui souffle. Dieu est un être pneumatique,
un Dieu du souffle. Et ce souffle de Dieu plane sur les eaux. (Dans le
texte il n'est pas dit "planait", mais on dit "planant"
au participe présent, car la présence est permanente. Malgré
ce monde magmatique, chaotique, l'Esprit de Dieu plane sur les eaux.
Quel que soit l'état du monde, la mort est absente. La grande idée
du prophétisme est d'annoncer l'Espérance. Indépendamment
de l'Etat du monde (et malheureusement, nous y rajoutons souvent de l'enfer)
l'homme pourra rencontrer Dieu, en face à face.
La question que se posent les commentateurs juifs est très sérieuse
: Qu'est ce que ce monde créé par Dieu ? Est-ce que Dieu
ne peut pas créer une terre qui ressemble aux cieux, c'est-à-dire
un lieu de l'harmonie des contraires ?
Les exégètes s'arrêtent sur la question, ils ne répondent
pas. L'homme ne peut faire qu'un constat. Un seul point paraît clair
: si les cieux sont déjà construits par Dieu seul, la terre
ne sera achevée que par un partenariat entre Dieu et l'homme, ce
partenariat qui est appelé Alliance ou Bérith. L'Alliance
appelle la responsabilité de l'homme face à Dieu. Dieu a
commencé une mise en ordre, Il appelle sa créature la plus
achevée, l'homme, à apporter une touche finale.
Verset 3 : Dieu dit : "Que
la lumière soit et la lumière fut"
Dieu (Elohim) émet la première
parole, le première ordre (mise en ordre du monde). En hébreu,
cette parole contient deux mots : "sera lumière ! "
La lumière va se faire être. Il n'y avait pas, il y a.
Le premier existant, qui apparaît comme être créé,
est la lumière. Ensuite apparaîtra la vie puis la conscience,
depuis le minéral jusqu'à l'humain.
La première création
est la lumière. Au verset 14, il sera question des luminaires accrochés
au firmament pour séparer le jour de la nuit, les astres, le soleil,
la lune et les étoiles. Dans ce premier verset ; il s'agit du principe
de lumière. C'est peut-être la lumière qui constitue
l'énergie de toute chose et qui se trouve symboliser dans l'équation
d'Einstein E=MC2, (C représente la vitesse de la lumière.
Toute énergie de tout existant est le produit d'une masse des choses
par la vitesse de la lumière.) La lumière est constituant
de l'être.
Quittons le domaine scientifique et revenons à la foi. L'apparition
de l'être est de l'ordre de la grâce, de la gratuité.
En hébreu, la grâce est la gratuité du don, donner
sans juger du mérite de celui qui va recevoir. Par exemple, mettre
au monde des enfants est une grâce. Les parents ne jugent pas si
les enfants sont méritants ou non. L'acte d'amour est gratuit.
Je rentre dans une classe, je donne des bonbons à tous les élèves
sans tenir compte des bons et des mauvais élèves. La grâce
(hen) est de l'ordre de la gratuité (hinam).
Le monde est une grâce, un épanchement d'Amour.
Verset 4 : Dieu vit que la lumière
était bonne, et Dieu sépara la lumière et les ténèbres.
En hébreu, on lit : "et
Dieu observa la lumière car elle était bonne."
En effet, les traductions classiques donne l'impression que Dieu constate
par surprise ce qu'il a réalisé. L'hébreu est ici
plus cohérent. : Dieu considéra la lumière, CAR elle
était bonne. Dieu ne fait pas le constat du bien de la lumière
après avoir créé la lumière, mais Il l'observe,
Il la regarde la lumière, parce qu'elle est bonne.
Dieu crée la lumière et Il l'observe. Il met du temps dans
le regard pour considérer que la lumière est bonne. En même
temps Il nous invite à l'imiter. Pour le judaïsme, chaque
fois que la Bible parle de Dieu, c'est pour nous inviter à l'imiter.
Dieu agit comme l'homme (le sens des anthropomorphismes), car l'homme
peut agir comme Dieu. Si Dieu considère la lumière c'est
afin que les hommes s'attachent à la lumière, au bien.
L'obscurité, les ténèbres, la violence, tout cela
n'est pas bien. Il ne faut pas se retourner sur Sodome et Gomorrhe, on
ne doit pas se retourner sur un monde qui s'écroule. On ne regarde
le malheur que si on peut agir pour supprimer le malheur. C'est une grande
idée, on n'a pas le droit de regarder des informations si on ne
peut rien faire, si on ne peut pas agir vis à vis de ceux qui souffrent.
Si on regarde, on est responsable. Un regard est responsabilisant. Si
je vois que dans le monde il y a des êtres qui souffrent, je dois
réfléchir, qu'est ce que ce regard m'oblige de faire, peut-être,
on ne pourra pas faire beaucoup de choses envers ceux qui souffrent, mais
le regard est obligeant sur le plan éthique sinon je n'ai pas le
droit de regarder, sinon je peux devenir statue de sel comme la femme
de Loth qui s'est retournée. Loth, sa femme et ses filles n'avaient
pas le droit de se retourner parce qu'ils ne pouvaient rien faire pour
Sodome, la ville allait être détruite, alors interdiction
de se retourner, la mort des hommes n'est pas un spectacle. Je sais que
la mode est au voyeurisme (loft story) mais le principe biblique de la
responsabilité du regard se maintient.
Lorsque Balaam, le prophète des nations (Nb.24,5) a regardé
les tentes du peuple hébreu, il s'est exclamé : "Que
tes tentes sont belles, ô Jacob." Qu'est-ce qui a frappé
Balaam qui pourtant voulait maudire Israël ? Il a remarqué,
dit la tradition, que dans le camp d'Israël aucune porte ni aucune
fenêtre ne s'ouvrait sur une porte ou une fenêtre en vis-à-vis,
chacun avait son intimité familiale, et pas de caméra pour
voir ce qui se passait chez le voisin. Nous sommes aujourd'hui dans une
société où l'on supprime les portes et les fenêtres
pour entrer dans l'intimité. On se fait une joie de raconter sa
vie privée etc..
La Bible parle des limites. L'éthique est fondée aussi sur
la limite entre les êtres. Respecte ton père et ta mère,
cela veut dire par exemple dans le rite le plus pragmatique, interdiction
pour les enfants de s'asseoir à la place des parents. La chaise
du père et la chaise de la mère sont des lieux interdits.
De même interdiction d'appeler ses parents par leurs prénoms.
Interdiction d'interrompre ses parents, etc. Le respect des parents signifie
les reconnaître le poids de la mémoire de ton père
et de ta mère. Vis-à-vis des géniteurs, il y a des
limites à ne pas dépasser, il y a des lieux inaccessibles,
du même ordre que le Saint des Saints qui était un lieu inaccessible
dans le Temple de Jérusalem.
Donc Dieu considère la lumière, Il voit qu'elle est bonne,
et en même temps Il nous invite à nous attacher au bien.
Après cette observation, que fait Dieu ? "et Dieu sépara
la lumière des ténèbres".
1er acte : Dieu crée la lumière.
2ème acte : Dieu sépare la lumière de l'obscurité.
Pour qu'il y ait séparation, il faut qu'il y ait une limite de
séparation, jusque là, c'est la lumière, et jusque
là c'est l'obscurité. La limite est l'expression de la Loi.
La loi qui sépare un élément d'un autre élément.
L'enclos d'un champ délimite le domaine privé du domaine
public. Les murs d'une maison délimite une pièce d'autre
pièce etc.
Dieu a créé un monde qui est l'expression de Sa grâce
et en même temps Il met une limite dans ce monde de la grâce
pour distinguer les éléments. Même dans la grâce,
il y a une loi. Pour le judaïsme, il n'y a pas opposition entre la
Grâce et la Loi, car la loi gère la grâce des différences.
Car ce monde n'est pas un monde uniforme, mais un monde distingué.
Nous avons vu que le monde commence par la lettre B qui vaut 2. La dualité
est permanente. Il y a le monde de Dieu, il y a le monde de l'homme, il
y a le ciel, il y a la terre, la lumière et l'obscurité.
Dès l'instant où il y a "Deux", il y a
distinction et c'est ce que fait Dieu, il sépare, il distingue.
Il y a une cérémonie juive, le soir à la fin du Shabbat
qui s'appelle "la Séparation". Durant cette petite
cérémonie, on allume une petite bougie (ce qui est interdit
le Shabbath) pour dire : A partir de maintenant le travail est licite.
On marque une séparation entre le septième jour et le premier
jour qui est le dimanche.
La grâce est gratuite mais la loi est nécessaire pour que
les différentes manifestations de la Grâce puissent vivre
en harmonie. Tous les conflits qui existent sont des conflits de grâce,
tous les militaires sont des hommes qui sont en bonne santé, on
choisit les meilleurs, ils se font la guerre. Les malades ne se font pas
la guerre parce qu'ils sont alités, parce qu'ils sont malades.
Toute la question éthique est comment harmoniser les grâces.
Je suis en bonne santé, mon voisin est en bonne santé, et
on se dispute pour la même terre ou le même vêtement,
alors il faut apprendre à partager. La question éthique
est toujours la question du partage.
La grande question aujourd'hui (après le 11 septembre) est la question
du partage du ciel et du partage de la terre. Est-ce que nous voulons
partager ou est-ce que nous voulons la totalité ?
Or, le Dieu, qui est l'Être absolu, va en quelque sorte se limiter
pour créer un monde et un homme en face de Lui. Un verset des psaumes
dit : "Les cieux appartiennent à l'Eternel, et la terre,
il l'a donnée aux hommes."
Si Dieu donne la terre en gestion aux hommes, c'est que Dieu lui-même
se rétracte en quelque sorte. Il met une limite à sa toute
puissance pour que les hommes puissent avoir leur place. Dieu donne sa
bénédiction à des hommes libres.
Mais Dieu ne s'arrête pas à la séparation.
Au verset 5 : Dieu appela la lumière
jour et les ténèbres nuit. Il y eut un soir, il y eut un
matin. Jour un.
Dieu nomme la lumière et l'obscurité.
Pourquoi, puisque la lumière s'appelle déjà lumière,
la renommer ?
Dieu renomme. La lumière est appelée "jour"
et les ténèbres "nuit".
Troisième acte de la création : la nomination. Dieu crée,
Dieu sépare, Dieu nomme.
Qu'est ce qu'une nomination ?
La nomination sert à désigner ou à être appelé,
à être reconnu dans un groupe humain. Robinson Crusoé,
seul sur son île, n'a pas besoin de savoir qu'il s'appelle Robinson,
puisqu'il est tout seul. Dès l'instant où arrive Vendredi,
le besoin de communication se pose. "Puisque je t'ai rencontré
vendredi, tu t'appelleras Vendredi et moi je m'appelle Robinson. Robinson
et Vendredi." C'est parce que nous vivons ensemble que
nous avons besoin des noms.
Dieu aussi est appelé, Il est invoqué. Abraham va invoquer
le Nom de Dieu et Dieu va appeler ses prophètes. "Abraham,
Abraham ; Jacob, Jacob ; Moïse, Moïse ; ..."
La nomination sert à être appelé et à être
reconnu. Edmond Jabès disait : "les choses n'existent que
parce qu'elles sont nommées.". Sans nom, pas d'existence.
Si dans un système concentrationnaire, on remplace les noms par
un numéro, un tatouage sur le bras, cela veut dire qu'on veut supprimer
les hommes. Pour supprimer les hommes, on commence par supprimer les noms.
La dignité d'un homme, c'est son nom. De ce point de vue, l'antisémitisme
n'est pas seulement la haine du juif, c'est la haine du Nom. En hébreu,
en hébreu, on dit "antisémisme", pour antisémitisme.
L'antisémisme c'est la haine du Sem (qui a donné sémiologie)
la haine du Nom. Plus que cela : Nier le nom, c'est nier celui qui porte
un Nom Absolu, Dieu. En hébreu pour ne pas prononcer le nom de
Dieu en vain, l'étudiant dit HACHEM, le NOM.
La fin des conflits passera par la reconnaissance des noms, on en revient
à la question du partage des grâces.
Résumons les actes de ce premier chapitre :
- La création : la Grâce
- La séparation : la Loi
- La nomination : l'Ethique.
Tout à l'heure, j'ai avancé
que l'éthique est l'art du partage, je peux dire aussi que l'éthique
est la reconnaissance du nom. La grande question de l'humanité
depuis l'origine, depuis Adam et Eve, depuis Caïn et Abel, est d'être
capable de reconnaître le nom de l'Autre ? Reconnaître son
existence, son droit, reconnaître ses propres obligations à
son égard.
Une formule récurrente apparaît dans ce chapitre : "Il
y eut soir, il y eut matin."
En hébreu pour dire le soir est "EREV", et matin
"B0KER".
Erev, le soir, cela vient de la racine "mélange".
Pourquoi ? Car le soir est le mélange du jour avec la nuit. L'hébreu
est un langage très imagé.
Et le matin, "boker" vient d'une racine "rendre
visite".
Quand la nuit tombe, on ne peut plus rendre visite à quelqu'un.
S'il fait vraiment nuit, je ne parle pas de l'électricité.
Je pense à la campagne, la vraie campagne, la vraie nuit.
Le matin c'est le moment où le jour reprend ses droits, et où
l'on peut rendre visite à quelqu'un. Retraduisons "Il y
eut un soir, il y eut un matin" : "Il y eut mélange,
il y eut visite."
Il y a un temps de confusion où tout est mélange, et il
y a un temps où l'on peut rendre visite à quelqu'un.
Le rite juif est teinté de
cette éthique, mais de vu de l'extérieur cela ne paraît
que du rite. Le Talmud demande à partir de quand commence la prière
du matin, pour proclamer l'unité de Dieu, et de répondre.
Lorsqu'un homme est capable de distinguer à courte distance un
ami. A partir du moment où l'on peut reconnaître une silhouette,
on proclame l'unité de Dieu.
L'idée est très intéressante : A partir de quand
peut-on rentrer en relation avec Dieu ? A partir du moment où l'on
est capable de reconnaître l'autre. La relation à Dieu commence
par la fraternité. Je rentre en relation avec Dieu lorsque je suis
capable d'établir une relation éthique avec mon prochain.
L'éthique précède le religieux, c'est une formule
de la Tradition. Si on est capable d'entrer en relation avec son prochain
alors commence la relation avec Dieu. La rencontre avec Dieu commence
par un sourire vers l'Autre. Si la religion entraîne la négation
du prochain, la religion se fourvoie ; elle devient une perversion. Je
ne peux pas m'approcher de Dieu, si je m'écarte des hommes, à
plus forte raison, si je nie le droit d'existence de tous les hommes.
Et nous savons ce que le religion peut véhiculer de haine et de
violence vis-à-vis de celui qui est différent.
Après le mélange, la visite, alors "Jour un."
Le texte hébraïque ne porte pas "premier jour"
mais "jour un."
De plus "jour un" possède un double sens : jour
n° 1 ou jour de celui qui est Un, de Dieu.
Cela veut dire que bien que pendant ce jour il se soit passer des évènements
: la création de la lumière, la séparation de la
lumière et de l'obscurité, la nomination, le mélange
et la possibilité de visite, le jour reste le jour de l'unité,
malgré la diversité des éléments qui sont
apparus ici, le jour reste jour de l'unité, c'est à dire
le jour de celui qui est UN. Cette idée est importante c'est à
dire que la dualité, la multiplicité, la différence
procède du Dieu UN. Nous restons monothéistes.
L'unité de Dieu n'est pas modifiée par la Création.
Dieu reste Un. Dans la prière du matin, nous disons : "Tu
es Un avant la Création, tu es Un après la création."
La création ne change rien à Dieu. Bien que le monde se
présente dans son aspect pluriel, Dieu reste unique.
Nous retrouvons notre harmonie des contraires, qui est harmonie des valeurs,
comme projet pour l'homme..
L'unité, ce n'est pas l'uniformité, dans la répétition
du même, c'est la multiplicité en harmonie. Dieu est à
la fois le Dieu de la Grâce et le Dieu de l'Amour et le Dieu de
la Loi, le Dieu de la Justice, Il est le Dieu du Partage, le Dieu de l'Ethique.
Ce n'est pas trois dieux différents, ce n'est pas d'un côté
le Dieu de la justice, le Dieu de la Charité, le Dieu de la Morale,
c'est le même Dieu qui est à la fois le Dieu de l'Amour,
de la Charité, de la Bonté, de la Grâce et celui qui
est le Dieu de la Justice, de la rigueur et celui qui nomme les différences.
C'est cela le Jour UN
Question : Comment le judaïsme explique la naissance de l'idolâtrie
?.
Réponse : A l'origine, l'homme est monothéiste. A l'époque
de Hénoch, (Genèse IV, 25) le verset nous dit : "Alors,
on commença à invoquer le nom de Dieu."
Le verbe ouhal en hébreu est ambigu, car il peut signifier aussi
: On commença à profaner le nom de Dieu.
Pour la tradition juive, cela veut dire qu'à un moment de l'histoire
religieuse, les hommes ont donné le Nom de Dieu aux forces de la
nature, (le soleil, la lune, le vent, la mer) et ils leur ont donné
des valeurs : Mars : la guerre, Lune : l'amour, etc.
Les hommes oublient que Dieu est le Créateur des forces du monde.
Le soleil, la lune, sont ses créatures. Il suffit de relire les
Psaumes (par ex. le psaume XIX.) L'ensemble de la création est
l'expression de la volonté de Dieu, mais ses forces sont multiples,
et diverses, et le croyant monothéiste reconnaît dans la
multiplicité de ces forces une cause unique qui est le tétragramme
YHWH. L'idolâtrie consiste à donner le Nom de Dieu à
des forces de la nature en occultant la Cause première.
Le monothéiste chante l'Eternel pour sa Création en disant
: " Quand je vois l'uvre de Tes mains, je Te loue, mon Dieu
! "
Coudre la fraternité
L'Autre, en hébreu : AHER ??? , en hébreu vient de la racine
?? le frère. Tout autre est un frère en puissance. Frère
a la même racine que coudre. Qu'est-ce que la fraternité,
c'est coudre un tissu quand on parle du tissu social. Le frère
est celui avec qui j'ai cousu des liens par le fait que nous avons les
mêmes parents. Mais par delà les liens biologiques, tout
autre est mon frère potentiel, puisque je puis coudre avec lui
une fraternité, comme je peux en découdre avec lui. L'invitation
à rencontrer l'autre est une invitation de fraternité.
Le rouleau de la Torah est formé de peaux de bêtes, de parchemins
sur lequel le scribe écrira. La peau de la bête, qui est
l'enveloppe de l'animalité, devient le lieu sur lequel est écrite
la Parole de Dieu. L'animalité en quelque sorte est élevée
au rang de service de Dieu et le parchemin est cousu en " fraternité.
" Vous voyez, on peut trouver de la fraternité même
dans un patchwork.
Je vous proposerai un second texte de la Genèse. Le second récit
celui du Paradis. Je traiterai du verset 8 au verset 17. Je vais aller
un peu plus vite, je ne vais pas faire une analyse mot à mot, mais
on va rester attaché au sens général. On va s'apercevoir
de quelque chose d'intéressant à mettre en relation avec
ce que nous avons vu ce matin.
Dans la Bible on ne dit jamais le Paradis, mais le jardin de l'Eden, c'est-à-dire
le jardin arrosé par un fleuve de l'Eden. Et dans jardin Dieu va
placer le premier homme, Adam et y créé la première
femme Eve. Cet homme originel est radicalement différent des autres
êtres de nature.
Tous les êtres de la Création sont créés par
ricochet de la parole divine. Par exemple Dieu dit aux eaux : " Que
les eaux produisent poissons et oiseaux ! " La Parole divine va à
l'élément liquide, et l'élément liquide produit
poissons et oiseaux. De même : " Que la terre produise des
arbres fruitiers ! ". Dieu parle à la terre, et la terre produit
l'arbre. La parole de Dieu pénètre les éléments
et les éléments produisent des fruits.
L'homme respirant
Par contre l'homme n'est pas créé par ricochet, l'homme
est créé directement, le souffle de Dieu pénètre
directement dans ses narines. Il n'est pas dit que la terre produise un
homme, mais Dieu dit : "Faisons l'homme à notre image ou
à notre ressemblance, à notre dessein." Et l'homme
devient un vivant respirant (nefech haya).
La vie, c'est d'abord la respiration. L'Hébreu ne dit pas "corps
et âme", mais "corps et souffle", car
le mystère de la vie est le souffle. C'est pourquoi chaque respiration
est une grâce renouvelée, on ne respire pas une fois pour
toutes, on respire à chaque fois, on inspire et on expire, cela
pourrait être le dernier souffle, c'est-à-dire que l'on ne
s'en rend plus compte, mais nous sommes toujours en danger de mort au
cours de l'expiration, mais par le réflexe qui est la grâce
de Dieu, nous respirons à nouveau. Et en respirant de nouveau,
nous vivons de nouveau. C'est ainsi qu'il faut entendre le dernier verset
du dernier Psaume : "Chaque âme rend grâce à
l'Eternel", c'est-à-dire chaque respiration loue l'Eternel.
Chaque respiration est une grâce, et l'homme juste au sens biblique
a conscience de cette grâce. Il a conscience que par-delà
l'acte réflexe de la respiration, il y a l'acte gracieux, désintéressé
de l'Eternel de donner la vie, jusqu'au souffle final, jusqu'au moment
où l'homme doit rendre le souffle.
Reprenons. L'Eternel planta un jardin
dans l'Eden, à l'orient et il mit l'homme qu'Il avait façonné.
Que remarquons-nous ici ? Un parallèle avec la création
du premier jour. Dieu crée la lumière, ici Dieu crée
un jardin et le plante. Toujours ce mouvement de la Grâce de Dieu.
Et ce jardin particulier va se présenter comme une sorte de self-service
avant l'heure, un self-service gratuit offert à l'homme.
L'Adam qui n'a pas été créé dans le Paradis
est donc invité à entrer dans ce jardin. Et dans ce jardin
l'homme est dispensé de tout le travail économique auquel
l'homme va être confronté en sortant, en quittant le Paradis.
Dieu place l'homme dans ce jardin dans lequel se trouvent toutes sortes
d'arbres beaux à voir, et bons à manger et l'arbre de vie
au milieu du jardin et l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Tous
les arbres sont bons, même l'arbre de la vie, même et l'arbre
de la connaissance du Bien et du Mal. Pour l'instant, on ne sait pas ce
qu'est l'arbre de la vie, ni ce qu'est cet arbre du Bien et du mal, on
comprendra par la suite. Selon l'exégèse, la Bible s'explique
par la Bible elle-même au sens littéral.
Le savoir-vivre
Quoi qu'il en soit, ces arbres produisent les premiers aliments de l'homme.
Dieu a crée un homme qui a besoin d'intégrer de la nourriture
pour pouvoir vivre. L'homme ne se suffit pas à lui-même.
Les seuls êtres existants qui se suffisent à eux-mêmes
sont les minéraux. Dès l'instant la vie apparaît,
alors il y a un rapport d'absorption du monde extérieur. Pour vivre,
il faut recevoir la vie. Tout être vivant est un être qui
vit parce qu'il reçoit la vie. Et Si la vie n'est plus reçue
par la respiration ou par la nourriture, il n'y a plus de vie possible.
Dieu est l'Etre qui donne la vie, et la créature l'être qui
reçoit la vie.
Dieu aurait pu par exemple créer un homme se nourrissant de la
lumière, comme les arbres avec leur fonction chlorophyllienne,
mais ce n'est pas comme cela que Dieu a créé l'homme. Nous
sommes dépendants du monde, nous avons besoin de recevoir pour
vivre.
Les mystiques juifs sont appelés les kabbalistes. Qu'est-ce qu'un
kabbaliste ? Kabbale veut dire recevoir, un kabbaliste est un homme(plus
rarement une femme) qui a conscience de recevoir la vie.
La Kabbale est la science de la réception de la vie. Le kabbaliste
vit avec cette conscience de recevoir la vie en pure grâce, et remercie
l'Eternel.
La vie est gratuite, on peut vivre donc vivre sans jamais dire "
merci " à personne ni à Dieu, ni à son
prochain. Le mystique est un croyant qui dit merci pour la vie reçue.
Moïse fut désigner pour exécuter les plaies d'Egypte,
pourtant les premières frappes furent réalisées par
Aaron (le sang, les grenouilles).
Pourquoi n'est-ce pas Moïse lui-même qui les réalise
? La réponse possède une dimension éthique. Moïse
ne voulait pas frapper les eaux, parce qu'il avait été sauvé
des eaux. Il ne voulait pas frapper ce qui lui avait permis d'être
sauvé. La reconnaissance va jusque là. Et le Talmud de déclarer
: " Si déjà vis-à-vis d'éléments
qui n'ont pas la conscience, Moïse a été reconnaissant
et n'a pas voulu les frapper, à plus forte raison, vis-à-vis
des hommes qui nous ont aidés, et à plus forte raison vis-à-vis
de Dieu qui donne le souffle à chaque respiration. "
L'attitude éthique ne dépend pas de celui qui va recevoir
le bien. L'éthique ne fait pas de clivage entre le riche, le puissant
et le va-nu-pieds. L'éthique ne dépend pas de celui qui
reçoit, mais de celui qui a conscience de la valeur de l'éthique.
Dans le Talmud on rapporte l'attitude de cet enfant qui arrachait les
feuilles des arbres. Son père le gronda en disant : " est-ce
que tu crois que le monde est abandonné pour arracher les feuilles
? " Et de lui apprendre : " Sache que pour chaque brindille,
pour chaque feuille, il y a un ange qui est préposé, qui
frappe la feuille pour lui dire : pousse ! "
Nous avons une responsabilité du monde tel qu'il est. Dieu a planté
un jardin et nous sommes responsables de ce jardin.
Le livre du Deutéronome enseigne : Lorsque tu iras en guerre contre
ton ennemi, c'est-à-dire si tu dois aller jusqu'à la situation
de guerre, et que tu décides de tenir un siège, tu ne devras
pas monter une palissade avec des arbres fruitiers. Cela veut dire que
bien que la guerre soit toujours immorale - il n'y a pas de guerre morale,
même pas les guerres du roi David - alors, essaye de garder une
conduite morale autant que faire se peut. Reste un homme autant que faire
se peut et non un animal à faciès humain, non un barbare.
Et le verset termine : car l'homme est un arbre des champs. Tout homme
est un arbre qui vient de la terre, qui descend d'Adam et qui porte des
fruits des enfants. Les victimes des guerres, des attentats se sont des
pères et des mères de famille.
L'éthique est la vigilance par rapport aux fruits des autres. Vous
voyez nous devons imiter Dieu qui plante un jardin. Nous sommes responsables
à notre tour du jardin. Dieu est un planteur, mais Il demande à
l'homme d'être un jardinier pour surveiller les plantations.
Verset 15 : L'Eternel Dieu prit
l'homme et l'établit dans le jardin d'Eden pour le cultiver et
le garder.
L'Eternel Dieu prend l'homme. Dans ce verset le Tétragramme (l'Eternel
YHWH) est associé à Elohim (Dieu). Le Dieu de Justice, le
Dieu des lois de la nature, est le Dieu miséricordieux. Ce Dieu-là
prend donc l'homme, et l'établit dans le jardin d'Eden pour le
cultiver et pour le garder.
Quel est le rôle de l'homme ici ? L'aménagement du territoire.
Même au paradis l'homme doit travailler. Certes ce n'est pas la
consommation du pain à la sueur du front, mais ce n'est pas l'oisiveté
angélique que l'on présente souvent en imagerie d'Epinal.
Travailler signifie établir un lien avec son environnement, cela
implique encore une éthique.
L'ordre comme mise en ordre
Verset 17 : Et l'Eternel Dieu ordonna à Adam : de tous les arbres
du jardin tu mangeras.
Ordonner en français possède un double sens : celui d'injonction
(un officier militaire donne des ordres, par exemple) et celui de mise
en ordre (mettre en ordre une collection de timbres par exemple.)
Pendant les six jours de la Création, Dieu a commencé à
mettre de l'ordre dans le tohu-bohu. L'ordre du premier jour : la création
de la lumière ; l'ordre du deuxième jour : la séparation
des eaux; l'ordre du troisième jour : l'apparition des êtres
vivants ; l'ordre du quatrième jour : apparition des luminaires;
l'ordre du cinquième jour : l'apparition des végétaux
; l'ordre du sixième jour : l'apparition des animaux et de l'Homme.
Dieu met de l'ordre puis Il donne l'ordre à l'homme de continuer
à mettre de l'ordre.
Le Dieu de la Bible apparaît comme le Dieu du Commencement, et l'Homme,
partenaire de Dieu, est appelé à mettre une touche finale.
(Je me souviens de mes années d'étude au Séminaire
israélite de France, dans le quartier latin de Paris. Un soir après
les cours j'ai rencontré un artiste en train de faire un dessin
sur une grande feuille. Il y avait un groupe de personnes qui le regardait
et je me suis approché aussi. A un moment, il a prit son fusain
et a demandé aux gens si quelqu'un voulait terminer son dessin.
Comme je sortais d'un cours de Bible sur la Genèse, je me suis
dit : " Voilà, c'est comme ça que Dieu a fait. Il
a peint le ciel bleu, l'herbe en verte, les montagnes, etc. ensuite Il
a levé le pinceau, Il a dit à l'Homme : à toi de
terminer le travail. Moi j'ai planté le décor, à
toi de gérer le jardin." Bien sûr, nous continuons
sous le regard de Dieu, avec la bénédiction de Dieu, éclairés
par la Parole de Dieu, mais en même temps nous sommes responsabiliser
par rapport au jardin.)
La première injonction de Dieu est : "De tous les arbres
du jardin tu mangeras." La première parole est une parole
permissive.
Dieu est le Dieu de la grâce qui donne la loi pour gérer
la grâce, ne l'oublions pas. Dieu dit à Adam : de tous les
arbres du jardin, tu pourras manger. Il faut manger pour vivre, mais attention
à la suite !
Verset 17 : Mais de l'arbre de
la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car le jour où
tu en mangeras, tu deviendras mortel.
En hébreu, mort et mortel se disent de la même manière,
meth.
Qu'est-ce que c'est que cet étonnant arbre de la connaissance du
bien et du mal ? Et qu'est-ce que le mal puisque jusqu'à présent
le mal n'est pas encore mentionné ? La réponse se trouve
dans le verset : le mal est le fait de manger ce qui est interdit, le
mal est le fait de manger au-delà de sa limite. Le bien, c'est
accepter l'ordre de Dieu, le mal c'est la transgression. Transgresser,
passer de l'autre côté, refuser la Parole de Dieu et choisir
son propre appétit. Le bien va être défini comme le
fait d'accomplir la volonté de Dieu, le mal comme le fait de s'opposer
à la volonté de Dieu. Cet arbre n'est pas magique, il porte
l'expérience humaine.
Lorsque des parents ordonnent à leurs enfants de ne pas manger
le gâteau qui se trouve dans le réfrigérateur, sous
peine de ne pas aller au cinéma, le gâteau devient un arbre
de la connaissance du bien et du mal. L'enfant sait ce qu'est le bien
et ce qu'est le mal, même s'il n'a pas encore expérimenté
le mal.
L'enfant sait que s'il obéit à ses parents, il aura accomplit
la volonté de ses parents, sinon il aura honte d'avoir désobéi.
Pour Adam, ce fut pareil ! Et après la faute Adam ira se cacher.
A ce stade je ne peux faire l'économie de la question de Paul.
Selon Paul, c'est la loi qui créé la faute, car s'il n'y
avait pas de loi, il n'y aurait pas de transgression. Je suis désolé
de dire que le judaïsme ne se reconnaît pas dans ce résonnement.
La loi ne fonde pas la transgression, elle fonde le vivre ensemble. Que
la loi soit transgresser, c'est possible, mais pourquoi la supprimer ?
Pourquoi ne pas éduquer les hommes à apprendre les lois
? N'est-ce pas ce que nous faisons avec nos enfants, avec nos élèves
? Abolir la loi est-ce pour ouvrir la porte des prisons et courir le risque
de transformer le paradis de Dieu en enfer ? Nous voyons bien aujourd'hui
que la crise de notre société, les problèmes de délinquances,
des quartiers difficiles est une question de loi, c'est-à-dire
de vivre ensemble. La loi n'est que loi d'éthique.
La loi est nécessaire comme limite de la relation entre deux êtres.
Car chaque être possède sa limite, chaque homme possède
son espace, ne serait-ce que son propre volume de corps.
La loi est nécessaire pour que deux êtres se reconnaissent.
De la même manière que Dieu dès l'origine sépare
la lumière de l'obscurité, met une limite, met une loi entre
le jour et la nuit. Un électron possède sa loi pour tourner
autour d'un atome ; les différentes espèces portent la loi
de leurs espèces, chaque pommier donnera toujours des pommes, chaque
poirier des poires, etc.
Ici la première loi est une loi de manducation : " De tous
les arbres du jardin, tu mangeras, mais de l'arbre de la connaissance
du bien et du mal tu ne mangeras pas. "
La loi de l'alimentation est fondamentale, il n'y a pas de rites religieux
qui ne s'accompagnent pas d'un rite alimentaire. C'est vrai pour la Synagogue,
c'est vrai pour l'Eglise, c'est vrai pour la Mosquée, c'est vrai
pour toutes les religions. La première question de l'homme est
comment intégrer le monde extérieur en soi-même. Tel
est le fondement des alimentaires juive (kasher).
Vivre cela implique de savoir manger au sens le plus large du terme. Tout
vivant se caractérise par son appétit de vivre, puisque
pour vivre nous avons besoin de recevoir du monde, comme nous l'avons
dit.
Quelle est la différence fondamentale entre les êtres de
la nature et l'homme ? C'est que les animaux arrêtent de manger
du monde lorsqu'ils sont repus du monde. Le lion arrêtera de manger
les gazelles que lorsqu'il sera rassasié de la gazelle. S'il a
faim, il mangera la gazelle, il ne se posera aucun cas de conscience,
de type il est interdit de tuer ou quelque chose comme cela.
L'homme aussi doit manger. Mais Dieu va intervenir dans la conscience
de l'homme en lui disant : " Toi, tu es différent de l'animal,
tu ne t'arrêteras pas de manger parce que tu es repu du monde. Tu
t'arrêteras de manger parce que Je t'ai donné l'ordre d'arrêter
de manger. Jamais un animal n'écoutera la parole de Dieu de cette
manière. Jamais l'animal n'éprouvera la joie d'accomplir
la volonté de Dieu. "
La différence entre l'homme et l'animal, c'est que l'homme, au
nom de Dieu, peut limiter son appétit de vivre, par un acte de
volonté.
On peut aussi définir l'éthique : l'éthique est la
science de la limitation de son être. Savoir mettre une limite à
son appétit pour ne pas devenir vorace, pour ne pas devenir glouton
par rapport à son environnement. Pourquoi ? Parce que tous les
hommes fonctionnent de la même manière, tous les hommes sont
travaillés par ce même appétit de vivre, et si nous
n'apprenons pas à mettre des limites à cet appétit,
alors le plus fort dominera le plus faible. Tel est l'ordre de la nature
créée par Dieu : le plus fort domine : si f est supérieur
à f', f dominera f'. C'est une loi universelle qui s'applique à
tous les stades de la vie.
La loi de Dieu apprend à mettre des limites pour pouvoir reconnaître
l'appétit de l'Autre.
Dieu a dit à l'homme : " Tu peux manger de tout, parce
que ce Dieu est le Dieu de la Bonté, de la Grâce, qui offre,
mais n'oublie que ton voisin doit aussi manger de tout. Donc, limitez
vos appétits pour vous partager le monde." Telle est la
grâce de la loi.
La soirée pascale
Dans la cérémonie de Pâques, (Pessah), pour "
visualiser " la sortie d'Egypte, chaque famille place un plateau
sur lequel se trouve le pain azyme, un os d'agneau grillé, en souvenir
de l'agneau pascal et différentes herbes amères pour se
rappeler l'amertume de l'esclavage, et d'autres éléments
symboliques. Cette cérémonie est inaugurée par les
questions d'un enfant, le plus petit de l'assemblée qui doit demander
à son père : "Pourquoi cette nuit est-elle différente
des autres nuits ?"
Et en particulier l'enfant demandera : "Quel est les sens des
commandements de la Torah ?" Et le père doit répondre
toujours la même formule : "On ne mange plus après
le dessert." On ne comprend pas toujours la réponse par
rapport à la question. Cela signifie que la loi à la fonction
d'un dessert, on ne mange plus après. De la même manière
que nous apprenons par le code de la route qu'il faut s'arrêter
à un feu rouge pour donner le droit au piéton de passer,
de même la loi permet à l'Autre de vivre sa vie.
Donc dès l'origine, Dieu donne une Loi, non pas celle de la nature,
non pas celle de l'instinct (la loi de l'instinct n'a pas besoin d'être
codifiée par Dieu puisque nous sommes programmés pour manger,
pour dormir etc...) mais une loi transcendante à notre nature qui
appelle à gérer notre instinct.
Mais il y aura transgression de la
loi. Conséquence : L'homme et la femme sont mis en travail. Ils
seront confrontés à la nature, de quelle manière
? La femme sera mise en "travail" d'accouchement, et
l'homme sera appelé à transformer la nature brute pour manger
(le blé en pain, naissance de la culture). Selon la lecture juive,
il n'y a pas de rupture avec Dieu après la faute, mais rupture
avec la nature. Chacun est mis en travail en fonction de sa vocation.
Adam, être de la terre, transformera la terre, la femme, être
de la vie portera la vie.
Le rôle de la femme
L'homme porte la mémoire, la femme porte l'espérance.
Dans la Bible, chaque fois que l'Histoire va capoter, revenir à
une sorte de tohu-bohu, alors une femme apparaît qui porte l'espérance,
et l'Histoire se remet en marche.
Le livre de l'Exode s'appelle en hébreu le livre des Noms. Au chapitre
I, nous lisons que lorsque Joseph meurt, alors les noms s'estompent au
profit de la fonction des individus. On nous parle d'un roi d'Egypte,
le pharaon, dont on ne connaît pas le nom. Curieusement, il fait
construire des villes qui portent des noms, Ramsès par exemple.
L'Egypte, en hébreu MITSRAYIM, signifie " lieu de double
étroitesse. " L'Egypte biblique est un univers clos, (comme
en parlait le philosophe Karl Popper) qui sont aussi des univers concentrationnaires.
Les systèmes concentrationnaires veulent détruire l'espérance,
empêcher les hommes de rêver. On ne rêve pas souvent
dans la Bible, mais le rêve possède une dimension prophétique
Dans cet enfer concentrationnaire, dans cet espace de la loi du plus fort
(où même les Hébreux se disputent), pharaon n'a plus
de nom, les Hébreux n'ont plus de nom, les hommes n'ont plus de
nom, trois femmes, dont on ne connaît pas encore le nom, vont surgir
comme espérance du monde. La première met au monde un enfant,
la seconde, sur du nouveau-né, suit le panier d'osier, la
troisième, princesse d'Egypte, va adopter ce bébé.
Mais surtout, elle va le nommer. Le nom réapparaît : Moshé
sera l'homme du Nom. Moïse, Moshé, ne veut pas dire "sorti
de l'eau", mais " sortant (les autres) de l'eau. "
Moshé est l'homme qui fait sortir les hommes de l'impersonnel (symbole
de l'eau.)
MOSHE lut à l'envers en hébreu (de la dernière à
la première lettre) donne HACHEM = le NOM.
Curieuse démonstration, mais signifiante démonstration !
Toute la problématique de Moïse, est la problématique
du nom. Et lorsqu'il rencontrera Dieu au buisson, il demandera : "
Quel est ton Nom ? "
Cela fut possible, grâce au courage de trois femmes qui ont remis
de l'espérance dans le monde.
Lorsque les hommes se reconnaîtront, les peuples se reconnaîtront
par leur nom respectif, alors la lumière triomphera du côté
obscur.
La question de l'éthique est la question du Nom.
Ce fut la question de Dieu à Adam à l'origine : " Où
es-tu ? "
Bien sûr que Dieu savait où était Adam, mais est-ce
qu'Adam, savait où il était ? Répondre à la
question revient à connaître son nom, son identité,
sa vocation spécifique d'homme.
Histoire hassidique.
" Le rabbin Zoussia disait toujours à ses disciples : lorsque
je vais me trouver devant notre Père Eternel à la fin de
ma vie et que je devrai rendre compte de mes actes, la question qui me
fait peur, n'est pas Pourquoi tu n'as pas été Moïse
?, puisque je ne suis pas Moïse. Mais la question qui me fait peur
c'est : Est-ce que tu as été Zoussia ? Est-ce que tu as
été à la hauteur de ton nom ?" Est-ce qu'on
a été à la hauteur de ce que Dieu attendait ? On
est toujours en décalage par rapport à notre idéal.
La douleur de l'homme juste est de se rendre qu'il n'est pas à
la hauteur de sa vertu, qu'il pourrait toujours mieux faire.
C'est ce positionnement par rapport à soi, qui permettra de répondre
à la seconde question de Dieu (qui fut posée à Caïn)
: " Où est ton frère ? " " Quel
est le nom de ton frère ? "
Après cette digression qui
me paraissait importante, revenons à notre sujet. L'homme et la
femme sont donc mis en travail. Cela ne veut pas dire qu'il est interdit
d'inventer la moissonneuse-batteuse, ou de ne pas utiliser les méthodes
d'accouchement sans douleur, cela veut dire simplement que nous sommes
dans un monde de l 'effort. Et l'effort consiste à répondre
à trois exigences : manger, se vêtir et se loger. Ce sont
les trois axes de l'implication économique.
Dans le Paradis, l'homme était dispensé de tout cela. Il
pouvait manger de tous les arbres du jardin (sauf la loi qui pose des
limites), Adam et Eve étaient nus et ils n'avaient point honte,
quant au logis, il ne semblait pas nécessaire ici. Par contre,
en sortant du Paradis, Dieu va habiller Adam et Eve d'un habit de peau,
Adam devra travailler pour manger, et très vite il construira une
maison.
Caïn et Abel
Les enfants d'Adam et Eve sont Caïn et Abel. Caïn est agriculteur,
il travaille la terre. Abel est un berger, il élève le troupeau.
Chacun s'investit dans une fonction particulière. L'un est chargé
de l'alimentation, et l'autre est chargé de l'habillement. Ils
se répartissent le travail, par ces premiers métiers du
monde.
Et puis Caïn va tuer son frère Abel. Caïn est le premier
assassin de l'Histoire. A la première génération,
Adam et Eve vont commettre une faute vis-à-vis de Dieu, ils vont
prendre le fruit qui était interdit par Dieu, ils commettent une
faute verticale.
A la deuxième génération, la faute est vis-à-vis
de l'homme. Pour la tradition juive, il la faute vis-à-vis de l'homme
est plus grave que la faute vis-à-vis de Dieu. Vis-à-vis
de Dieu, on peut corriger par le repentir, alors que vis-à-vis
de l'homme, il y a parfois des impossibilités de corriger, ceux
qui sont morts assassinés, tués etc. ne revivront jamais,
c'est ce que dit le verset : "Les sangs de ton frère crient
vers Moi, depuis la terre." Non pas "le sang"
mais "les sangs", c'est-à-dire celui d'Abel et
de ses descendants.
Caïn en tant qu'aîné aurait du être responsable
de son petit frère, mais Caïn a répondu : "Je
ne suis pas le gardien de mon frère" Pourtant Dieu attendait
la réponse inverse. Chacun d'entre nous possède un pouvoir
qu'il peut exercer vis-à-vis du plus faible, car il y a toujours
plus faible que soi.
Et la question éthique qui découle du pouvoir est : "que
faire de ce pouvoir qui est sacerdoce ?"
La Bible dit par exemple : "Lorsque tu iras moissonner la terre,
tu laisseras un coin pour le pauvre."
Ici, le pouvoir est la terre. Et la Bible nous dit : "attention,
le coin est pour le pauvre." C'est du même ordre que de
"tous les arbres du jardin tu mangeras, mais l'arbre de la connaissance
du bien et du mal tu ne mangeras pas." Sache mettre une limite
à ton appétit d'existence et transforme ton pouvoir en sacerdoce.
Droit et devoir
Petite anecdote rabbinique.
On raconte dans le Talmud un certain nombre d'histoires avec Alexandre
le Grand, qui finalement fut bien vu par la tradition puisqu'il ne détruisit
pas le temple de Jérusalem. Alexandre était un philosophe,
il aimait bien discuter avec les rabbins.
Un jour, Alexandre assista à un procès, présidé
par Simon le juste. Deux plaignants se présentèrent l'un
s'appelait Moïse et l'autre Lévi. Moïse avait vendu un
terrain à Lévi. Lévi en moissonnant avait découvert
un petit trésor. Alors Lévi venait voir le juge en disant
: " Je viens rendre le trésor à Moïse parce qu'il
m'a vendu le terrain mais il ne m'a pas vendu le trésor. Parce
que s'il avait su qu'il y avait un trésor, il me l'aurait vendu
plus cher ou alors il aurait vendu le terrain sans le trésor. Et
Moïse de répondre : Pas du tout, quand je t'ai vendu le terrain,
je t'ai tout vendu, si tu trouves du pétrole, si tu trouves de
l'or, c'est pour toi. Et l'autre refusait.
Alors Simon le juste se tourna vers Alexandre : " Alors comment réagis-tu
si tu étais à Athènes ?
Alexandre répondit : " Eh bien, j'aurai proclamé ces
deux hommes fous, et j'aurais pris le trésor pour le moi. "
Simon lui répondit : " Ce type de procès est possible,
parce que notre tradition nous habitue aux revendications de devoir, et
pas seulement aux revendications de droit. " C'est-à-dire
que le rite nous oblige à penser à autrui, par exemple je
vais moissonner mon terrain, et laisser un coin pour le pauvre. Certes
les revendications de droit sont incontournables : le droit au travail,
le droit au repos, aux vacances, au treizième mois, à la
sécurité sociale, etc., il est normal de reconnaître
le droit de chacun. Mais au droit répond le devoir.
"Tu ne tueras pas" implique le droit de vivre et le devoir
de respecter la vie d'autrui. "Tu ne commettras pas d'adultère"
: fonde le droit de la dignité et le devoir de respecter l'honneur
d'autrui. Chaque droit appelle un devoir. Dans cette anecdote des deux
plaignants disent : "le trésor est pour toi".
La fin de l'histoire fonctionne comme un conte de fée. Simon demanda
à Moïse et Lévi de marier leurs enfants et de leur
donner le trésor en cadeau de mariage.
Caïn n'a pas été capable de cette écoute de
l'autre, du dialogue avec Abel, alors il l'a tué. Conséquence
: la violence entraîne la violence. Le mal engendre le mal, comme
le bien engendre le bien. Comment arrêter le mal, si le mal engendre
le mal ? En court-circuitant le mal, en faisant du bien, car, c'est le
bien qui engendre le bien, donc pour arrêter le mal, il faut introduire
le bien.
A partir de Caïn et Abel, jusqu'à la génération
du déluge, l'humanité va se dégrader par la violence.
A l'époque de Noé (chapitre VI et suivants ) : "la
terre était remplie de violence." Toujours la loi du plus
fort. Vous voyez les fautes vis-à-vis de Dieu sont moins graves
que les fautes vis-à-vis du prochain. Parce que vis-à-vis
de Dieu, le père Miséricordieux, on peut demander pardon,
mais vis-à-vis de ceux qui ne sont plus, c'est irréparable.
Le jour de Kippour, le jour du grand Pardon, pardonne les fautes vis-à-vis
de Dieu si on se repent, mais il ne pardonne les fautes vis-à-vis
du prochain que si on s'est réconcilié avec son prochain.
Un arche de dialogue
La génération de Noé est totalement corrompue, elle
s'autodétruit. Il faudrait lire le texte en hébreu pour
entendre : "et Dieu constata que la terre s'était détruite."
Les hommes s'étaient détruits. Et Dieu annonce à
Noé qu'Il va détruire cette humanité qui se détruit.
"Dieu ne détruit que ce que l'homme détruit."
Les hommes n'étaient plus capables de se parler, mais n'étaient
capables que de violence. La violence, remplace toujours la parole.
Une lecture intéressante nous est proposée en analysant
les mesures de l'arche. La Bible nous donne les mesures suivantes : 3o
coudées x 300 coudées x 50 coudées.
Ecoutez bien !
- 30 correspond à la lettre hébraïque L.
- 300 correspond à la lettre hébraïque CH
- 50 correspond à la lettre hébraïque N.
L + CH+ N donnent LaCHoN. Or Lachon veut dire "langage."
Qu'est-ce que cela veut dire construire une arche, cela veut dire construire
un langage. La violence commence quand le langage s'absente.
Cela nous renvoie au meurtre de Caïn. Caïn ne parla pas avec
Abel, il le tua. Conséquence de ce non-dialogue à la dixième
génération (il y a 10 générations entre Adam
et Noé), c'est la violence qui s'exprime. Pourtant Caïn est
le frère d'Abel, ils sont très proches, mais ils n'arrivent
pas à communiquer. Et finalement à la dixième génération,
il n'y a plus d'éthique. Il n'y a plus la reconnaissance du nom.
Noé l'homme juste
Noé est un rescapé de la violence. C'était un homme
juste dit le verset : "Voici les engendrements de Noé,
Noé était un homme juste."
Les exégètes posent la question : pourquoi après
la formule "voici les engendrements de Noé", le
verset ne cite-t-il pas immédiatement les noms des enfants de Noé
? Réponse : avant d'engendrer des enfants, il faut être capable
de s'engendrer soi-même. Le premier enfant d'un homme, c'est lui-même.
Qu'est-ce que Noé a engendré ? Il a engendré un type
d'homme qui était un homme juste.
Qu'est-ce que c'est qu'un homme juste ?
C'est un homme qui vit la justice ou la justesse par rapport à
une loi. Sans loi, pas de justice. Noé est un homme qui a gardé
la mémoire des origines, la mémoire des anciens. Cette mémoire
des anciens, c'est que Dieu a parlé à l'origine et Dieu
a dit : "de tous les arbres du jardin, vous mangerez, mais de
l'arbre de la connaissance du bien et du mal vous ne mangerez pas."
Noé a gardé cette mémoire. Si nous voulons être
des hommes justes aujourd'hui, il ne faut oublier ni la Parole de Dieu
ni oublier la folie des hommes.
Noé a malgré tout une difficulté existentielle, un
problème de la communication. Il est juste, mais on ne le voit
pas aller vers ses contemporains pour leur rappeler ce qui va arriver
; Noé c'est un homme juste pour lui-même, il aura même
des difficultés avec son fils Ham.
La pudeur de l'éthique
Noé ne parle pas avec ses enfants, et Ham, littéralement
le pulsionnel, va voir la nudité de Noé, c'est-à-dire
s'approprier l'origine, le lieu inaccessible de l'origine. C'est du même
ordre que de prendre le fruit que Dieu a interdit.
Là aussi, nous sommes interpellés aujourd'hui. Doit-on tout
montrer ? On parle de sa vie intime, on dévoile devant les caméras.
La tradition juive affirme qu'il existe des espaces cachés. Cela
ne veut pas dire que l'amour, la sexualité soit des domaines tabous,
non, mais il y a des domaines qui doivent rester fermés, inaccessibles.
Des espaces qui permettent de distinguer le monde des pères du
monde des fils. Voir la nudité, c'est dépasser ses propres
prérogatives pour prendre la place du père. Chacun doit
occuper sa place. C'est pourquoi le dernier prophète Malachie annonce
que le prophète Elie avant le jour de l'Eternel Grand et redoutable
qui réconciliera le cur des pères avec les fils et
le cur des fils avec les pères.
Je pense que nous vivons entre juifs et chrétiens ce temps de réconciliation
des pères et des fils, puisque la synagogue est antérieure
à l'Eglise. Alors j'ajoute toujours à mon âge les
3500 ans. Nous vivons d'une certaine façon la réconciliation
du prophète Elie, nous portons témoignage vis-à-vis
des nations que cette réconciliation est possible. Cela veut dire
que l'espérance peut l'emporter sur la tragédie.
Au final Noé va engendrer son type de société : celle
de Babel, celle de l'incommunication.
La civilisation de Babel nous renvoie encore une fois au langage. Ici,
ce n'est pas la violence contre le différent, c'est le problème
de la reconnaissance des différences.
Qu'est-ce qu'il s'est passé avec cette tour de Babel ? Où
est la faute ? Et la tradition nous dit que la faute est d'avoir refusé
les différences entre les hommes. Il y avait les fils de Sem, les
fils de Cham et les fils de Japhet, et ils se sont dit : si nous formions
une seule famille, si nous formions un peuple uniforme dans les conduites,
dans la langue.
Et lorsque Dieu descend, Il considère cela comme négatif.
L'uniformisation des identités, la fusion des identités
est un projet dictatorial. Et Dieu remet la différence en marche.
Exactement, comme a l'origine Il fait une séparation entre la lumière
et l'obscurité, les eaux d'en haut et les eaux d'en bas. Dieu bénit
l'humanité par la différence. Nous avons donc une lecture
inversée à la lecture traditionnelle. Les hommes voulaient
s'unifier dans la même conduite. Dieu bénit l'humanité
en remettant de la différence en marche dans ses 70 manières
différentes, chacune avec son génie, sa foi, mais toujours
avec cet impératif moral, du respect des uns et des autres, la
reconnaissance des noms etc. C'est cela le langage épuré
dont parlent les prophètes. Ce langage qui permet d'exprimer la
paix et la reconnaissance de l'autre. La bouche peut servir à tuer
ou à faire vivre, le roi Salomon a dit : "la vie et la
mort sont littéralement dans les mains de la bouche, comme si la
bouche avait une main."
La Bible revient très souvent sur le danger de la langue, la médisance,
la propagande,
La société s 'écroule non pas par la violence, elle
s'écroule par le non-dialogue. Cette occultation est révélatrice
des failles d'une société, cela est vrai à tous les
niveaux, dans toutes les structures : une famille, une association, une
société, le travail. Le langage est révélateur
de la force et de la faiblesse des liens entre les individus. Si le langage
sert à médire, alors la structure ne pourra pas résister
longtemps, cette structure sera travaillée par des forces négatives.
Au contraires, si le langage est un langage de fraternité, d'amour,
alors la paix est possible.
Au final, l'éthique est liée à la bouche : savoir
manger et savoir parler. La Bible nous montre que cela participe du même
savoir.
Abraham, la foi de l'éthique
Je parlerai d'Abraham, le personnage que revendique juifs, chrétiens
et musulmans. Je ne suis pas sûr que sur le plan de la théologie
ce soit le même personnage, mais sur le plan existentiel, il doit
rester notre référant. Abraham, à la différence
de Noé, exprime une attitude dynamique vis-à-vis d'autrui.
Il va vers les autres, il intercède pour des autres, il ne construit
pas son arche seulement pour lui-même, mais il s'ouvre. La tente
d'Abraham est symbolique de l'ouverture d'Abraham.
La tradition dit qu'Abraham avait une tente ouverte avec quatre portes.
(Un de mes élèves me disait : c'est pour faire courant d'air
parce que dans le désert il fait chaud, c'est l'un des aspects
pratiques). Abraham voulait permettre à chaque homme d'entrer par
leur propre chemin. S'il y a quatre portes, je peux voir venir l'étranger
venir de n'importe quel endroit et cela évite à celui qui
a faim ou qui a soif de faire le tour. Il peut entrer par le chemin par
lequel il vient. L'idée est importante, chacun vient avec sa mémoire,
chacun vient par son chemin, il n'est pas nécessaire de faire le
tour et de passer par une porte unique. Chacun vient avec son expérience,
et la tente d'Abraham est le lieu du partage, le lieu du partage de la
nourriture, lieu de partage de la parole.
Nous mangeons ensemble, mais nous ne mangeons pas tout, nous faisons passer
le plat. Nous parlons ensemble, mais pas tous en même temps. Nous
partageons dans l'amitié et dans l'écoute.
La PAIX ne sera effective que lorsque les hommes seront vraiment capables
de manger ensemble. C'est ainsi que nous partageons le monde que Dieu
nous offre en pure grâce.
La grande découverte d'Abraham, c'est que pour servir Dieu convenablement,
il faut savoir servir son prochain convenablement.
Dans la tradition juive, nous sommes chacun à notre niveau gestionnaire
de la bénédiction de Dieu. La bénédiction
est offerte pour l'humanité. Il y a aujourd'hui de quoi nourrir
toute la planète, il y a de quoi offrir à chacun une vie
descente, le minimum vital. Pour la Bible, la richesse n'est pas un scandale,
au contraire si quelqu'un est riche c'est qu'il est béni par Dieu.
Il a la bénédiction, il a réussi, il a eu l'intelligence
pour faire de bonnes affaires. Le scandale n'est pas la richesse, le scandale
est la pauvreté qui dépend du riche. Celui qui a devient
responsable de celui qui n'a pas.
Faire charité, c'est en même temps faire justice. Il faut
rééquilibrer les déséquilibre. Je ne suis
pas politicien, ni économiste, ni géopoliticien, je ne sais
pas comment cela peut se faire en pratique, mais je parle du point de
vue de la foi.
Je citerai cet enseignement pour illustrer mon propos. Abraham venait
de se circoncire, il avait 99 ans et le verset nous dit que l'Eternel
apparut à Abraham. Juste après la Torah raconte l'histoire
des trois anges, les trois envoyés qui vont rendre visite à
Abraham. Malgré l'apparition de Dieu, Abraham a couru vers eux
pour les accueillir.
De là cette formule de la tradition juive : "Il est plus
important de recevoir des invités que de recevoir la présence
divine, car en recevant les invités, la présence divine
se révèle." La grande découverte d'Abraham
est que le religieux est inséparable de l'éthique.
Je voudrais terminer juste par un petit texte d'Isaïe qui est lu
dans toutes les synagogues du monde, le jour du grand Pardon, le Jour
de Kippour.
La leçon de Kippour
La liturgie du Kippour est très longue, puisqu'on passe toute la
journée à la synagogue. Au cours de l'office du matin nous
lirons le chapitre 58 d'Isaïe. Isaïe se trouve dans le Temple,
au milieu de ses contemporains. Ils sont en train de jeûner, et
le prophète les interpellent au sujet du sens du jeûne.
Isaïe constate que le peuple jeûne selon un contrat intéressé,
une espèce d'accord donnant-donnant avec Dieu. "Nous jeûnons
et Tu réponds à nos questions, nous jeûnons et Tu
fais fructifier nos affaires." Isaïe entend cela et il proclame
: "Vous croyez que c'est cela, le véritable jeûne
de l'Eternel ! Le jour du jeûne, vous traitez vos affaires, vous
opprimez vos ouvriers, et vous allez à la synagogue."
Or vous jeûnez dans la dispute et la querelle en frappant à
coups de poing le pauvre. La conduite religieuse, ici est coupée
de l'éthique. Aucune bonne relation n'est établie. "Est-ce
là un jeûne qui me plait, le jour où l'homme se mortifie
?"
Se priver de nourriture, est-ce ce qui est essentiel ? Courber la tête
comme un jonc, s'allonger sur le sac et la cendre ? Du point de vue rituel,
vous êtes très scrupuleux. Mais ce n'est pas le jeûne
de l'Eternel.
Le véritable jeûne le voilà : "Rompre les
chaînes injustes, délier les liens du joug, renvoyer libres
les opprimés, briser tous les jougs, partager ton pain avec l'affamé,
héberger les pauvres sans abri, vêtir celui que tu vois nu
et ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair. Alors
ta lumière poindra comme l'aurore, ta blessure sera vite cicatrisée.
Ta justice marchera devant toi et la gloire de YHWH derrière toi.
Alors, si tu cries, l'Eternel répondra à tes appels, et
Il dira : Me voici."
Qu'est-ce qu'un jeûne ? Ce n'est pas une mortification, c'est prendre
sur soi la condition de l'indigent, la condition du pauvre. Il ne s'agit
pas d'établir une relation verticale avec Dieu, il s'agit d'être
plus sensible au manque de son prochain. Nous l'avons vu, les trois piliers
de la vie économique sont manger, se vêtir et se loger. Que
demande Isaïe : de partager le pain avec l'affamé (nourrir)
; d'héberger le pauvre (se loger) ; de vêtir celui qui est
nu (s'habiller).
Prendre la condition de l'étranger.
Voilà le sens de Kippour. A Kippour, on ne doit pas porter de beaux
vêtements, on doit porter des sandales, ne pas prendre soin de son
corps, on ne doit pas se laver ce jour là, on ne fait pas du tout
cas de sa personne. Pourquoi ? Pour vivre la condition de celui qui tous
les jours ne peut pas manger à sa faim, ne peut pas s'habiller
convenablement, n'a pas de toit, un SDF comme on dirait aujourd'hui. Tel
est le véritable jeûne de l'Eternel. Alors si tu agis de
la sorte, si tu comprends qu'il y a des gens qui sont oppressés
et qui appellent à la libération, alors à ce moment-là,
Dieu t'écoutera et te répondra : "Me voici."
C'est une formule très importante. Les prophètes appelés
par Dieu répondent toujours : "Me Voici !" Abraham,
Moïse, Samuel, Isaïe Ici, à la réponse de l'homme
: "Me voici" répond le "Me voici"
de Dieu.
Ne pas reconnaître les exigences de l'autre, ne pas être capable
de partager la grâce de la bénédiction que Dieu nous
offre, c'est manquer sa vocation d'homme. Pour chaque jour de la création
il est dit : "il y eut soir, il y eut matin" : Jour l,
jour 2, jour 3 jusqu'au sixième jour. Mais il n'est pas écrit
: "il y eut soir, il y eut matin, jour septième."
Cela veut dire que nous sommes encore dans le septième jour et
que l'exigence de ce jour est la fraternité.
Rabbin Philippe HADDAD
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