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© Jacand
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Intervention
du Premier Ministre
Monsieur
le Grand Rabbin de France,
Messieurs les Grands Rabbins et Rabbins,
Monsieur le Président du Consistoire central,
Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs,
C’est avec une émotion très profonde que
je prends aujourd’hui la parole, dans cette grande synagogue
de la rue de la Victoire.
Depuis près de 140 ans, la communauté juive française
se rassemble ici, dans la célébration mais aussi
dans l’épreuve.
Je mesure l’honneur que vous me faites, en invitant pour
la première fois un Premier ministre à s’exprimer
en ces lieux.
A travers moi, c’est toute la République qui répond
à votre confiance.
Elle y répond dans une circonstance heureuse, puisqu’il
s’agit de célébrer le bicentenaire de la
création des institutions consistoriales, par les décrets
du 17 mars 1808.
Ceux-ci s’inscrivent, et je crois qu'il n’est pas
inutile de le rappeler, dans le processus d’émancipation
des Juifs de France; dans le droit fil de la déclaration
des Droits de l’homme et du citoyen; dans un processus
qui a trouvé son aboutissement le 27 septembre 1791,
lorsque la Constituante a mis fin au régime discriminatoire
imposé aux Juifs depuis des siècles.
Par
ce vote historique, les Juifs français devenaient des
citoyens de plein droit, c'est-à-dire des Français
à part entière, sans dépouiller l’immense
héritage de leur spiritualité.
Cette émancipation ne s’est pas faite sans difficulté,
elle n’était pas dépourvue d’ambiguïté.
Aux yeux de ses promoteurs, elle devait en effet entraîner
la suppression de tout particularisme. C’était
l’esprit de la Révolution que de refuser toutes
les corporations, tous les corps intermédiaires. La singularité
religieuse était vouée à se dissoudre dans
la citoyenneté.
La laïcité n’avait pas encore le visage que
nous lui connaissons ; mais un pas décisif avait été
franchi.
Contraints d’affronter la question de l’intégration,
avec toute sa complexité, les Juifs de France entraient
à travers elle dans la modernité politique.
Pour
mieux définir et renforcer la relation entre nation et
judaïsme, NAPOLÉON – qui n’était
pas à l’abri des préjugés de son
temps - convoqua le Grand Sanhédrin en 1806, puis la
réunion des grands rabbins en 1807.
Nous avons fêté l’année dernière
le bicentenaire de cette assemblée, dont les décisions
se révélèrent décisives.
Le Grand Sanhédrin affirma en effet avec force qu’il
n’y avait pas d’incompatibilité entre la
fidélité à la loi mosaïque et les
devoirs de citoyens français.
L’année suivante, la création, par décret
impérial, des Consistoires israélites de France
tranche de manière définitive le noeud gordien
en donnant toute sa consistance au principe de liberté
religieuse affirmé en 1789.
Cette décision concilie égalité civile
et liberté confessionnelle.
Elle structure les communautés.
Elle donne – et c’est peut-être là
le plus important - son unité à la communauté
juive sans nier sa diversité régionale.
Les communautés sont ainsi dotées d’un cadre
légal, comprenant une structure centralisée et
des consistoires locaux.
Certes,
ce système consistorial a été profondément
transformé.
Certes, il n’exerce plus les fonctions de police que lui
assignaient les décrets de 1808.
Certes, la loi de 1905 a mis fin au régime concordataire
des cultes reconnus.
Mais le consistoire n’en constitue pas moins, aujourd’hui,
la plus vieille institution représentative juive d’Europe.
Du grand rabbin David SINTZHEIM, son premier président,
jusqu’à Jean KAHN, à qui je veux rendre
un hommage tout particulier ce soir, son efficacité ne
s’est jamais démentie.
Mesdames
et messieurs,
Nos consistoires ont permis l’insertion des juifs français
dans le cadre politique et civil du pays sans reniement de leur
foi.
Ils ont constitué la matrice de ce franco-judaïsme
admiré de l’Europe entière et qu’évoque
la célèbre formule des juifs d’Europe de
l’Est et d’Allemagne, qu'évoquait à
l'instant J. Kahn lorsqu'il disait « heureux comme Dieu
en France ».
Les
figures de l’intégration juive sont grandes, très
grandes.
Celle d’Adolphe CRÉMIEUX, ancien président
du Consistoire central, qui par un décret d’octobre
1870, reconnut collectivement la nationalité française
aux Juifs d’Algérie.
Celle de Léon BLUM, premier président du Conseil
d’origine juive, mais aussi littérateur, juriste,
opposant infatigable et généreux aux injustices
de son siècle.
Celles des penseurs : DURKHEIM, le père de la sociologie;
Bernard LAZARE, le premier dreyfusard avec Zadoc KAHN, le grand
rabbin de l’époque; Edmond FLEG, l’essayiste
et romancier, fondateur de l’amitié judéo-chrétienne
de France, qui a donné son nom à votre centre
pour les étudiants, que vous avez récemment inauguré.
Celle d’Alain de ROTHSCHILD, prisonnier de guerre, président
du consistoire de Paris puis du Consistoire central, héritier
de cette grande famille qui a tant donné à la
France et au judaïsme et qui continue à le faire.
Et
bien entendu, la figure du grand rabbin Jacob KAPLAN, deux fois
croix de guerre, résistant, grand-croix de la Légion
d’honneur, membre de l’académie des Sciences
morales et politiques, artisan de la réconciliation entre
juifs et chrétiens.
Le grand rabbin KAPLAN n’est pas seulement l’emblème
de la participation des juifs à la vie de l’esprit,
de la société et des institutions.
Il symbolise également l’attachement indéfectible
des juifs de France à notre patrie commune, à
son sol et à ses valeurs.
Sous l’Ancien régime, tous les Juifs installés
en France étaient présumés étrangers
: Allemands à l’Est, Portugais ou Espagnols au
sud. Alors même que le judaïsme était enraciné
en France depuis deux mille ans !
Et
pourtant, depuis des siècles, les Juifs de France se
voulaient et étaient passionnément français.
Ce patriotisme s’est durement éprouvé sur
les fronts de 14-18, quand tant de soldats et d’officiers
juifs sont tombés pour la France. A quelques mètres
de nous, ces plaques de granit gris rendent hommage au sacrifice
des enfants de la communauté juive de Paris, ces enfants
de France.
Le patriotisme de la communauté juive n’a jamais
fléchi. Malgré certains préjugés
et devant les vexations qu’une partie de la société
française lui opposa en plusieurs circonstances, l’amour
de la France ne s’est jamais épuisé.
Nous
connaissons tous le colonel Alfred DREYFUS, victime de la fureur
antisémite.
Mais peut-être connaissons-nous moins son fils Pierre,
ses neveux Emile, Maurice et Charles. Moins de dix ans après
la réhabilitation de DREYFUS, ces jeunes gens étaient
engagés dans l’armée française –
celle-là même qui avait accablé et proscrit
leur parent.
Ils se montrèrent fidèles à la nation et
à la République. Ils gagnèrent le front.
Trois des quatre y moururent.
Je rends l’hommage le plus solennel à ces hommes
de courage et de foi qui n’ont jamais douté de
la République.
Je vous rends hommage, à vous qui n’oubliez pas
que la République a restauré les juifs dans leur
pleine dignité de citoyens, et qui continuez à
vous reconnaître en elle, dans la confiance et dans l’honneur,
malgré les pages les plus sombres de son histoire !
Cette
confiance dans la République, mesurons-la à l’aune
d’un seul chiffre : en Europe, après la Seconde
guerre mondiale, la communauté juive de France est la
seule à avoir cru en nombre et en vigueur.
La création d’Israël, qui fête cette
année ses 60 ans, a pu susciter de nouveaux attachements,
de nouveaux espoirs : elle n’a pas rompu la fidélité
qui attache à notre sol la communauté juive de
France.
La France s’honore d’accueillir aujourd’hui,
avec plus de 600 000 personnes, la première communauté
juive d’Europe.
Sur cette communauté, diverse, multiple, le consistoire
central ne cesse pas de veiller. C’est sans doute un peu
à lui que s’adresse le célèbre psaume
« Il ne dort ni ne sommeille, le gardien d’Israël
».
Le
consistoire central a su s’affirmer comme un interlocuteur
stable et responsable de l’Etat, avec lequel il n’a
cessé d’entretenir des relations de travail constructives.
Il en va de même de chaque consistoire régional,
et au premier chef de celui de Paris-Île de France, qui
nous fait l’amitié de nous recevoir aujourd’hui
en cette synagogue de la Victoire.
Tout le conduit à jouer un rôle majeur dans cette
laïcité positive que le Président de la République
appelle de ses vœux.
Mesdames et messieurs,
Deux cents ans après, la question qui nous est posée
reste peu ou prou la même : comment vivre pleinement votre
foi - et il s’agit à bien des égards d’une
foi exigeante -, comment la vivre dans le respect des lois de
la République ?
Eh bien la réponse de la République, hier comme
aujourd’hui, tient dans un mot : la laïcité.
Je vous sais profondément attachés à cette
laïcité dans laquelle vous reconnaissez, d’abord
et avant tout, un principe protecteur.
A
nos yeux, et le président de la République l’a
encore affirmé avec force, rien dans cette laïcité
ne s’oppose à la liberté de culte.
La loi de 1905 ne s’y est pas trompée, elle qui
dispose clairement dans son premier article : « la République
assure la liberté des consciences. Elle garantit le libre
exercice des cultes sous les seules restrictions édictées
dans l’intérêt de l’ordre public ».
« La paix, écrivait Léon BLUM, n’est
pas une œuvre de force, c’est une œuvre de justice.
» Séparation et liberté de culte se répondent.
Elles supposent le respect et l’écoute mutuelle.
Leur équilibre dessine la vision juste et apaisée
de la laïcité que mon gouvernement veut promouvoir.
Mesdames et messieurs,
Je connais bien vos préoccupations.
Je connais vos difficultés, celles que rencontrent vos
étudiants, lorsqu’ils souhaitent concilier les
contraintes de leurs études avec les obligations de leur
foi.
Je sais que vous êtes conscients des impératifs
qui pèsent sur l’organisation de l’année
universitaire, et que vous ne revendiquez pas la suppression
totale des examens les samedis et les jours de fêtes religieuses.
Mais des solutions de bon sens doivent et peuvent être
trouvées, dès lors qu’un dialogue constructif
se noue avec les autorités universitaires pour examiner
les solutions les plus opérationnelles.
Je sais que dans beaucoup d’établissements, dans
la majorité des établissements, des compromis
satisfaisants ont pu être trouvés.
Et je regrette que dans d’autres, aucune voie de dialogue
ne soit ouverte et que des examens de rattrapage soient par
exemple organisés le jour de Kippour.
La circulaire ministérielle publiée chaque année
au bulletin officiel de l’Education nationale, et indiquant
les principales fêtes juives, doit jouer tout son rôle
pour éviter que des situations comme celles que je viens
d'évoquer ne se reproduisent. Nous y avons dès
cette année ajouté la fête de Shavou’ot,
la Pentecôte juive.
S’agissant du délicat problème de l’abattage
rituel, j’ai souhaité que vous soyez étroitement
associés à la réflexion qui a été
confiée au ministre de l’Agriculture, Michel BARNIER,
au sujet de la protection animale. Je crois aujourd’hui
essentiel de concilier celle-ci avec le respect de notre patrimoine
culturel et religieux.
Concernant enfin les carrés confessionnels, la récente
circulaire de la ministre de l’Intérieur relative
à la police des sépultures sensibilise les préfets
à la question.
Elle insiste très nettement sur la nécessité
de combiner le principe de la neutralité des cimetières
et l’indispensable prise en compte des volontés
du défunt, notamment en matière religieuse. Les
maires, dans ce cadre juridique désormais clarifié,
doivent prendre leurs responsabilités et l’Etat
s’efforcera de relayer, à travers ses préfets,
vos préoccupations auprès des élus lorsque
cela sera nécessaire.
Oui, des dossiers sont sensibles, parce qu’ils supposent
la conciliation de principes de plusieurs ordres.
« La difficulté, observait l’abbé
GRÉGOIRE il y a deux siècles, provient de ce que
la religion juive englobe tous les détails de la vie
par des règlements que nos constitutions politiques n’adopteront
jamais; elles voudront au contraire, disait-il, les soumettre
à l’observation des lois nationales. »
Le recul historique nous permet de constater que ces difficultés
sont très largement aplanies et que le dialogue entre
nous est fructueux.
La
confiance renouvelée résulte du dialogue. Elle
résulte aussi d’une baisse sensible de la violence
antisémite, au cours de l’année 2007.
Ces résultats ont pu être obtenus grâce à
la mobilisation des forces de police, grâce à la
protection vigilante des lieux sensibles et grâce à
une réponse judiciaire spécifique contre ces types
d’exactions.
La convention tripartite annuelle que l’Etat signe avec
les consistoires et le Fond social juif unifié depuis
près de quatre ans, permet de mobiliser les fonds nécessaires.
Au-delà des chiffres, votre vigilance face à une
forme de banalisation de l’antisémitisme ne faiblit
pas et ne faiblira jamais.
Elle reste entière et elle reste combative !
Comme le veut le Président de la République, il
faut lutter contre tous les préjugés, il faut
lutter contre toutes les discriminations, et ceci dès
le plus jeune âge, et par tous les moyens. C’est
dans cette perspective que s’inscrira la mission confiée
par le ministère de l’Éducation nationale
à Mme WAYSBORD-LOING, afin qu’à travers
le destin tragique de ces 11.400 enfants morts en déportation,
soit développée une pédagogie de la prévention.
Mesdames
et messieurs,
En défendant le serment civique réclamé
par l’Empire auprès des Juifs de France, Berr-Isaac
BERR disait « qu’il ne pouvait inquiéter
nos frères, même les plus orthodoxes et les plus
scrupuleux ».
Eh bien je veux redire que rien dans la République ne
doit inquiéter la communauté juive, parce que
l’avenir se décide avec elle.
Je veux redire aux Juifs de France qu’ils ont raison d’aimer
la République et qu'ils ont raison de voir en elle le
rempart de leurs droits.
Je veux vous dire que vous êtes l’une des forces
et l’une des âmes de notre maison commune : la France.