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Pessah
ou la naissance d'une nation
Par
Philippe Haddad
Depuis
Pourim, la maison juive connaît son grand ménage
de printemps. Il s'agit de débarrasser les lieux de toutes
céréales levées (hamets) pour consommer durant
la semaine pascale des aliments surveillés contre toute
fermentation. Quelle joie quand la maison enfin nettoyée
de tout hamets devient le lieu d'une célébration
familiale où nous raconterons à nos enfants ce que
fut notre esclavage et notre libération.
La
fête de Pessah (la pâque juive) est la première
fête du calendrier hébraïque dans la mesure
où elle commémore la naissance du peuple d'Israël
par sa libération du pays d'Egypte. Dans la prière
de la semaine pascale nous mentionnerons cette formule : zéman
héroténou "le temps de notre libération".
Si à l'époque du Temple, elle obligeait les Hébreux
à monter au Temple de Jérusalem pour consommer l'agneau
pascal, depuis près de deux mille ans, la table domestique
a remplacé l'autel du sanctuaire. C'est ce qu'enseigne
le Talmud de Babylone (Bérakhot 55 b) : "Tant que
le Temple existait, l'autel faisait expiation pour les fautes
d'Israël, mais maintenant, c'est la table de l'homme qui
fait l'expiation".
Ainsi, le premier soir en Israël (les deux premiers soirs
en diaspora) , la fête de Pessah donne-t-elle lieu à
un grand rassemblement familial ou communautaire, où deux
voire trois générations se côtoient pour lire
la haggadah (récit de la sortie d'Egypte), consommer les
aliments spécifiques de la solennité et chanter
les airs traditionnels.
Il
est intéressant de remarquer que des trois fêtes
de pèlerinage, avec Shavouot (Pentecôte) et Souccot
(fête des cabanes), seule celle de Pessah constitue un invariant
liturgique par la formule zékher litsiath mitsrayim "souvenir
à la sortie d'Egypte expression qui renvoie aux nombreux
"Je suis l'Éternel ton Dieu qui t'ai fait sortir d'Egypte"
que l'on trouve dans la Torah. Cette redondance semble bien indiquer
qu'il était plus important pour les maîtres de la
Synagogue de faire mémoire de la délivrance de l'esclavage
que de mentionner le don du Décalogue ou la protection
divine durant les quarante ans de la traversée du désert.
Comment expliquer cette importance ? Le leitmotiv ne devrait-il
pas se trouver du côté du don de la Torah qui fut
l'aboutissement de la libération, avant l'entrée
en terre promise ?
Une
réponse se trouverait dans le fait que la dimension nationale
prévaudrait sur la dimension religieuse. Le juif reste
juif quel que soit son degré de foi ou de pratique. "Rabbi
Abba enseigne : bien qu'Israël faute, il demeure Israël"
( Traité Sanhédrin 44 a). En fondant l'identité
juive sur un fait historique et non sur un dogme théologique,
une place est offerte à chaque membre de la communauté
pour assumer son lien individuel avec la collectivité et
avec Dieu. N'est-ce pas d'ailleurs ce qui apparaît de la
définition classique de cette identité : "Est
juif celui dont la mère est juive (ou converti légitimement
au judaïsme)" ? Aucun préalable religieux ni
aucune proclamation de foi ne sont ici exigés. Ce qui fait
que toute conversion au judaïsme s'entend d'abord comme une
naturalisation, qui implique bien sûr des devoirs religieux.
Le
plaidoyer de Moïse
Moïse
intégra parfaitement la leçon de Pessah puisqu'elle
lui servit de tremplin pour défendre le peuple hébreu
en danger de disparition après la faute du veau d'or (chapitre
32 de l'Exode). A propos de la proclamation divine : "Maintenant,
laisse-moi faire : Je vais exprimer ma colère contre eux,
Je les exterminerai, et je ferai de toi une grande nation ",
le Talmud (Bérakhot 32a) propose cette lecture. "Rabbi
Abahou enseigne : N'était le verset de la Torah nous ne
pourrions dire ce qui est écrit ; cela t'apprend que Moïse
saisit le Saint béni soit-Il, par son habit et déclara:
Je ne te laisserai que lorsque tu auras eu pitié et que
tu leur pardonnes. "Je ferai de toi un grand peuple".
Rabbi Eléazar enseigne : "Moïse dit au Saint
béni soit-Il : Si déjà une chaise de trois
pieds ne peut tenir devant toi au moment de ta colère,
une chaise d'un pied à plus forte raison !"
Moïse refuse que Dieu fasse de l'élection israélite
une sélection élitiste. Même Abraham plaidant
pour les habitants de Sodome n'alla pas si loin, puisqu'il espérait
s'appuyer sur les justes pour sauver les méchants. Pour
Moïse, le peuple sorti d'Egypte est le peuple d'Israël,
la grande multitude non-hébraïque incluse, et il ne
lâchera le " manteau divin " que lorsque Dieu
aura fléchi. Pessah nous situe bien dans cette vision globale
où tous les membres de la collectivité sont des
acteurs indispensables.
La
chaise à trois pieds, mentionnée dans le Midrash,
présente une allusion aux trois patriarches, et la chaise
sur un pied à Moïse. Ce dernier refuse d'être
un nouveau commencement de l'identité d'Israël, à
l'instar de Noé qui fut le nouvel Adam après le
déluge. D'ailleurs le prophète se reconnaît
partie intégrante du peuple descendant des patriarches
: "Si tu pardonnes, ce sera une bonne chose, sinon efface-moi
du livre que tu as écrit."
Pour
une unité communautaire
Cette
notion d'unité liée à la fête pascale
se retrouve dans d'autres aspects rituels. Il suffit de se référer
à un passage connu de la haggada, les questions des quatre
fils. Ces enfants sont présentés comme le sage,
le rebelle, le simple et celui ne sachant pas poser de question.
N'est-ce pas là la description d'un microcosme communautaire
? Nous avons le dévot, celui qui prend ses distances par
rapport aux rites, celui qui se dit traditionaliste, et enfin
celui qui par manque d'éducation n'a jamais entendu parler
de judaïsme et ne peut donc questionner. Il nous faut souligner
que le rebelle est mentionné à côté
du sage, peut-être pour nous donner à penser la responsabilité
de certains religieux, qui par excès d'intransigeance ou
de rigorisme, produisent des allergies à la religion. Si
le judaïsme prône si souvent le principe de co-responsabilité
c'est afin de ne pas tomber dans un manichéisme simpliste
: les bons d'un côté et les méchants de l'autre.
Nous prendrons un dernier exemple tiré d'un enseignement
du Maharal de Prague (1526 - 1609) sur le traité Zvahim
(Sacrifices). A propos du sacrifice pascal nous lisons : "
Ilsera mangé la nuit jusqu'à minuit, il sera mangé
après inscription (une personne ne pouvait pas venir à
l'improviste), il sera mangé uniquement grillé".
Pour le maître de Prague, ces impératifs religieux
renvoient au principe unitaire. Le minuit réel (milieu
de la nuit) relie un jour à son lendemain, l'inscription
au repas unit les individus à la même table, le grillage
de la viande, contrairement à la cuisson dans l'eau, maintient
l'unité de la chair, et non son éparpillement.
Le
premier mois de l'année
Dans
son commentaire inaugural sur la Genèse, Rachi (1040- 1105)
s'interroge sur la raison pour laquelle la Torah commence par
la Création et non par "ce mois sera pour vous"
(Exode XII,2) qui est le premier commandement donné à
tout Israël, et de répondre : afin de rappeler que
Dieu est le Créateur du monde et qu'il offre la terre d'Israël
à qui est droit à Ses yeux." N'était
donc la contestation du droit d'Israël, la Torah aurait commencé
au douzième chapitre du livre de l'Exode. Or ce chapitre
donne les premières mitsvot : l'établissement d'un
calendrier lunaire - solaire, la préparation de l'agneau
pascal et de la matsa. En célébrant la fête
de Pessah, le peuple juif prend en quelque sorte le relais du
Créateur. Ce n'est plus Dieu qui impose les règles
du temps, (le jour, la nuit), mais l'homme qui établit
les rendez-vous avec ce Dieu. Si, d'autre part, Dieu offre la
nourriture à l'état brut (Dieu a créé
un jardin et non un self-service, et ce n'était pas des
plateaux-repas, mais la manne qui tombait du ciel), à l'homme
de prendre les éléments de la nature pour en faire
les ingrédients de sa propre culture. Au commencement du
monde imposé par l'Eternel, répond le recommencement
du monde inauguré par Israël. Unité et responsabilité
telles sont les conditions nécessaires à notre propre
libération. |
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