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DE LA NOMINATION DES ENFANTS DANS LE JUDAÏSME

Shema gerim : Les noms ont une efficace.
(De la nomination des nouveaux-nés dans le judaïsme)

Introduction :

a) Le nom entretient des relations complexes avec la personne qui le porte,
b) il est même censé en décrire la nature profonde.
c) Il peut parfois laisser présager son avenir. C'est le cas de Noé (Gen. 5;29), de Pélég (Gen. 10;25) et de Salomon (I Chr. 22;9). Ou comme le dit Lauterbach dans son excellent article “Nomina sunt omnia” (p 317).

Dans la Bible :
Les cas les plus célèbres, ceux d’Abram et de Saraï devenus respectivement ABRAHAM et SARAH. Tant qu’ils portaient leurs précédents prénoms ils étaient stériles.
C’est le changement de prénoms qui ouvre la voie à une vie nouvelle, une renaissance.
La signification des prénoms :
YTSHAQ, TSEHOQ assa li Elohim ; kol ha-choéma itshaq li. RIRE MOSHE : KI MIN HA_MAYIM MESHITIHU.

I Samuel 25;25 dit bien: “Que mon Seigneur ne fasse pas attention à ce vaurien, à ce Nabal, car il est comme son nom: son nom est Fou et il a en lui de la folie.” Cette coïncidence quasi-absolue entre la personnalité et le nom apparaît chez quelques personnages bibliques qui changèrent d'appellation:
A - voir le cas de Jacob (Gen. 27;36) dont le nom est changé en Israël et qui veut dire combattre la divinité (Gen. 32;29).
B - Jacob lui-même modifiera le nom de l'un de ses fils: Gen. 35;19 signale que Ben Jamin (fils de la droite) avait d’abord été Ben Oni (fils de la détresse).
C - Moïse agira de même avec son disciple et successeur Josué (Nombre 13;16).
D - Noémie dira, pour sa part (Ruth 1;20) de ne plus la nommer ainsi (l'agréable du terme hébraïque No'am) mais Mara (l'amère) en raison de son veuvage.

Le personnage de Ruth permet justement d'effectuer une transition avec un autre problème fondamental des noms: la Bible accorde une certaine immortalité aux défunts
d) si leur nom continue d'être porté (Jer. 11;19).
e) On se reportera au cas d'Absalon (II Samuel 18;18), mort sans laisser de descendance mâle et qui fit ériger une stèle à sa mémoire. Cependant, ces références bibliques n'indiquent pas que l'on devait donner aux nouveaux-nés mâles le nom de leur père, que ceux-ci soient déjà défunts ou encore du monde des vivants :

Lorsque Jacob (Gen. 48;16) bénit ses enfants et petits-enfants il entend “que son nom et celui de ses pères Abraham et Isaac soient proclamés sur eux”; mais cela ne signifiait pas qu'ils devaient porter son nom.

Même Ruth (4;17) qui épousa Booz en raison de la loi du lévirat ne nommera pas son fils Mahlon (du nom de son défunt mari) mais Obéd. La tradition qui consiste à nommer les enfants d'après leur père ou grand 'père n'est donc pas d'origine biblique, encore que cette règle souffre toutefois une exception : Nahor, le frère d'Abraham portait le même prénom que son grand 'père (Gen.11;25-26). Mais même dans ce cas précis rien n'indique que cette nomination visait à pérenniser la mémoire du grand'père disparu.
D'ailleurs, les listes de noms de la dynastie davidique ne font pas apparaître plus d'une seule mention d'un même prénom. Il en est de même, semble-t-il, pour les grands prêtres (Ezra 7;1-5 et I Chr. 6; 35-38).

C'est la période post-exilique qui marque un tournant : les petits-fils portent parfois le nom de leur grand'père: c'est le cas du grand prêtre à l'époque du second Temple et des maîtres de la tradition talmudique tardive. Cette pratique constitue donc une innovation par rapport à l'époque biblique. Deux maîtres du IIe siècle ont tenté de rendre compte de cette évolution: “Rabbi Yosé dit: Les anciennes générations qui connaissaient bien leurs ascendants nommaient leurs enfants d'après les événement marquants (le-shem ha-me'ora'). Mais nous qui ne connaissons guère notre généalogie, donnons à nos enfants le nom de nos ancêtres. Rabban Siméon ben Gamliel dit : Comme les Anciens étaient visités par l'esprit saint ils nommaient leurs enfants d'après des événements marquants. Mais nous qui sommes privés de l'inspiration prophétique, nous nommons nos enfants selon nos ancêtres.” ( Genèse rabba 37;10)

Que valent ces deux explications ?

Toutes deux déplorent la perte de l'inspiration prophétique et font aussi allusion à la présence d'éléments allogènes au sein de la population juive. C'est à cette époque que l'on parlait de shétuqé (les silencieux, i.e. ceux qui restaient muets sur leur généalogie car ils l'ignoraient) et de béduqé (ceux à examiner car leur ascendance purement juive était loin d'être prouvée).
Mais était-ce vraiment la seule raison véritable ? Certes, la disparition de la prophétie, l'occupation du territoire national, la présence d'éléments allogènes et de soldats étrangers constituaient des facteurs importants. Une explication plus proche de l'histoire des mentalités paraît plus adéquate :

l'importance fondamentale, voire même mystique ou ésotérique, accordée au nom, jointe à la croyance en les esprits, bienveillants ou malveillants, rendent mieux compte de cette évolution historique.

C'est probablement dans ce contexte qu'il faut replacer la citation talmudique suivante: Berachot 7b

D'où savons nous que les noms ont une efficace (shema gerim) ? La question fut posée par rabbi Eliézer. Une référence scripturaire dit (Ps. 46;9): Allez donc voir les oeuvres de Dieu qui a opéré des ravages (shammot) dans toute la terre . Ne lis pas shammot (ravages) mais shemot (noms)”.

Par cette interprétation audacieuse le sage talmudique veut montrer que même aux yeux de Dieu les noms ont une importance et qu'ils déterminent Son action sur terre! Yebamot 83b nous livre une relation édifiante à ce sujet :
Rabbi Méir (le LUMINEUX) avait porté un jugement dépréciatif sur un aubergiste à la simple mention du nom de ce dernier. Or Erubin 13b nous apprend que ce même rabbi Méir portait tout d'abord le nom de Méasha et qu'il devint ensuite Méir (le lumineux) après qu'il s'était signalé par ses exégèses lumineuses de la Tora.

Ces changements de nom comportent des implications importantes pour la suite de nos développements: les démons et les anges malfaisants ,dont il fut question supra, mais aussi l'ange de la mort peuvent être induits en erreur par ces mêmes changements d'appellation.

E - Les croyances populaires ont dû aller très loin dans ce domaine puisque maris et femmes intervertissaient parfois, en raison de problèmes de couple, leurs noms afin d'échapper soit à une constellation astrale défavorable soit à des maléfices.
F - Shabbat 67b cherche à y mettre le hola et taxe cette superstition de pratique païenne (dérékh ha-Emori). Il demeure qu'un autre passage talmudique, Rosh ha-Shana 16b, recense le changement de nom parmi les quatre procédures susceptibles de nous soustraire à un funeste destin: l'aumône aux pauvres, les lamentations adressées à Dieu et la prière. On pourrait même en ajouter une cinquième : le déménagement dans une autre localité.

SUPERSTITION : Apparemment, ces changements d'adresse rendent aveugles les agents de “l'administration céleste” : les anges ou démons ne parviennent pas à retrouver celui ou celle auquel ou à laquelle s'applique un mauvais décret :
Hagiga 3b-4a rapporte le cas d'une certaine Myriam que l'ange de la mort devait visiter. Egaré par l'existence d'une autre jeune femme portant le même nom il la tua au lieu de mettre fin aux jours de la condamnée, pourtant bien plus âgée. Il y avait donc, malgré tout, quelque risque à donner à un jeune enfant le nom d'une personne adulte vivante... Dans le cas où l'adulte en question serait une personne malfaisante Yoma 38b recommande de s'abstenir de donner son nom à un être jeune car les démons pourraient bien commettre une erreur de personne...
DONC, C’EST DE LA QUE S’ORIGINE UNE CERTAINE PRATIQUE JUIVE QUI INTERDIT DE DONNER À UN PETIT FILS LE NOM DE SON GRAND PÈRE CAR LORSQUE L’ANGE DE LA MORT VIENT CHERCHER LE VIEL HOMME IL POURRAIT LE CONFONDRE AVEC LE PETIT-FILS QUI PORTE LE MÊME NOM …

Il est tout de même frappant de constater qu'on évitait soigneusement à l'époque talmudique, de donner aux enfants des noms tels Abraham, Moïse, Aaron ou David... Or, certains Sages talmudiques portent des prénoms tels Antigonos, Alexandri, Romanos etc.. dont la provenance étrangère ne fait pas de doute !
Signalons ici certaines pratiques courantes chez les juifs en matière de nomination d'enfants :
a) si l'on naît un samedi on peut alors s'appeler Shabbataï ;
b) celui qui vient au monde un jour de fête pourrait bien s'appeler Yomtob (jour de fête).
c) Si on naît un jour de jeûne on peut porter le nom de Rahamim (miséricorde) ; le jour du 9 Av, date commémorative de la destruction du temple, implique presque toujours le prénom Menahem (consolateur).
d) Si un garçon naît le jour de Pourim il s'appellera généralement Mardochée et si c'est une fille elle portera le nom d'Esther...
Puisqu'on voulait voir dans le nom d'une personne son essence même on peut se poser la question suivante: en nommant un nouveau-né d'après le nom d'une personne encore vivante ne courait-on pas le risque de vider celle-ci de son être même ? Lauterbach cite deux passages talmudiques qui montrent que cette crainte n'était pas partagée : Tosefta Nidda V, 15 parle de rabbi Hananya fils de rabbi Hananya. Le contexte nous indique clairement que le père était encore vivant...

Hullin 47b fournit un autre exemple: un couple reconnaissant à rabbi Nathan, un Sage talmudique vivant au IIe siècle, décida de donner son nom à un nouveau-né: la réaction du Sage fut plutôt positive.

Dans la période médiévale on distingue une évolution qui suit les appartenances ashkenaze et sefarade: Juda Ha-Lévi, l'auteur du Cusari, accepte que son petit-fils porte son prénom: “Comment Juda pourrait-il oublier Juda ?” Mais même le père pouvait parfois donner son nom à son propre fils: la croyance en les démons pouvait laisser croire qu'une telle procédure prolongerait la vie du père; l'ange de la mort pouvait être dérouté en rencontrant sur son chemin, pour ainsi dire, deux êtres portant le même nom... Les juifs ashkenazes ont réagi autrement en considérant qu'il ne fallait pas nommer les enfants d'après le nom du père si celui-ci était encore vivant. Un passage du Sefer hasidim (Livre des dévotieux), cité par Lauterbach (p 337) reprend cette idée tout en admettant que cette crainte est fondée sur des croyances superstitieuses :

Toutes les superstitions n'agissent que sur ceux qui les admettent en leur créance. Les non-juifs nomment leurs fils d'après les noms des pères sans le moindre dommage. Mais les juifs veillent scrupuleusement à ne pas agir de la sorte. En certains lieux on prend garde à ne nommer les enfants que d'après des parents déjà défunts.” (Ed. Berlin, 1891, p 114)

Comment expliquer une telle pratique ? On peut penser de nouveau à la confusion que l'ange de la mort serait susceptible de faire ; le Sefer hasidim relate dans la même page le cas suivant :
un viel homme et un jeune étudiant se marièrent la même semaine. L'ange de la mort avait reçu l'ordre de mettre à mort le viel homme mais s'en prit par erreur au plus jeune. Peu après, ce dernier apparut à sa mère dans un songe pour lui expliquer le fin mot de l'histoire. Mais le plus intéressant demeure le fait suivant : comme le jeune marié avait reçu en partage une longue vie les années qui lui restaient à vivre furent imputées au vieillard car l'autre ange, celui chargé de la durée de la vie des hommes, ne trouva alors plus qu'un seul homme qui s'était marié la même semaine...

Ces superstitions étaient fortement ancrées dans la mentalité judéo-allemande médiévale puisque l'auteur de la partie principale du Sefer hasidim, rabbi Juda ben Samuel le hasid avait interdit dans son testament que l'on nommât un de ses descendants Juda ou Samuel. La seule explication qui s'impose dans ce contexte fait appel à la transmigration des âmes: Juda ben Samuel ne souhaitait pas que son âme fût dérangée dans son repos éternel et appelée à revivre dans un nouveau corps.

Or, donner son nom à l'un de ses descendants eût impliqué une telle métempsycose.

Cette représentation fait appel à une très vielle croyance dont on trouve trace déjà dans le Sefer ha-Bahir, un ouvrage mystique du Moyen Age, antérieur à la rédaction du Sefer hasidim: sans que le terme gilgul (transmigration des âmes) ne soit jamais prononcé on cite la parabole suivante: un roi avait confié à ses serviteurs des habits propres et précieux dont certains prirent le plus grand soin mais que d'autres avaient négligés. Le roi reprit ses vêtements, les lava et les offrit à d'autres serviteurs qu'il jugea plus dignes que les précédents. L'allusion est claire : les vêtements sont les âmes que Dieu purifie après leur passage sur terre. Ceci signifie aussi qu'il y a un nombre déterminé d'âmes et que Dieu redistribue après qu'elles avaient déjà effectué un passage sur terre... Dans l'esprit de Juda ben Samuel donner son nom à l'un de ses descendants impliquait que son âme serait nécessairement renvoyée sur terre. D'où son interdit...
Ces idées seront reprises et développés dans un sens encore plus mystique par les maîtres de la tradition ésotérique juive, Isaac Louria et Joseph Caro qui vivaient tous deux à Safed au XVIè siècle. Pour le premier l'âme d'un père qui décédait peu avant la naissance de son fils entrait automatiquement dans le corps de celui-ci; pour sa part Caro pensait qu'en recevant le nom de quelqu'un l'enfant obtenait aussi quelques étincelles ou parcelles de son âme. Pour finir, on va évoquer quelques autres pratiques dont le caractère ésotérique ne laisse pas d'être frappant :
a) on évite de donner à un enfant le nom d'un martyr et de toute autre personne morte jeune.
b) De même il est généralement déconseillé de donner à un nouveau-né le nom d'un frère ou d'une soeur décédés. Le Gaon de Vilna (XVIIIe siècle) recommandait dans ce cas précis de donner alors deux... prénoms: celui du défunt et un deuxième de meilleur augure. C'est probablement ainsi que s'explique le prénom hébraïque Hayyim qui signifie la vie.
c) On a aussi connaissance de certaines pratiques franchement superstitieuses: des parents qui ont un enfant gravement malade et qui craignent pour sa vie le vendent formellement à d'autres parents dont tous les enfants sont en excellente santé. L'ange de la mort en est, semble-t-il, fortement dérouté…
d) On peut aussi laisser un enfant anonyme pendant quelques semaines, c'est-à-dire ne pas du tout lui donner de nom afin d'éloigner de lui l'attention des démons.
e) Il arrive aussi qu'un nouveau-né ne soit pas circoncis le huitième jour parce que ses frères aînés sont morts des suites de cette opération précisément; on diffère alors le jour de la nomination jusqu'à ce que son père est appelé à lire le rouleau de la Tora à la synagogue.

Bibliographie: Schulze, Walter, “Der Namensglaube bei den Babyloniern” Anthropos, 26, 1931 pp 895-928. Löw, Leopold, Die Lebensalter in der jüdischen Literatur, Szegedin, 1875. Zunz, Leopold, Namen der Juden in Gesammelte Schriften II, Berlin, 1876. Krauss, Samuel, Talmudische Archeologie , Leipzig, 1911. Lauterbach, Jacob, Zallel, “The naming of children in jewish folklore, ritual and practice” Yearbook of the Central Conference of American Rabbis 42, 1932 pp 316-360. Scholem, Gershom, Les origines de la kabbale, Paris, 1966. Juda ben samuel le hassid, Le Guide des hasidim. Paris, 1988.

Maurice-Ruben HAYOUN