DE LA NOMINATION DES ENFANTS DANS LE JUDAÏSME Shema gerim : Les noms ont une efficace. Introduction : a) Le nom entretient des relations complexes avec la personne
qui le porte, Dans la Bible : I Samuel 25;25 dit bien: “Que mon Seigneur ne fasse
pas attention à ce vaurien, à ce Nabal, car il est comme son nom: son
nom est Fou et il a en lui de la folie.” Cette coïncidence quasi-absolue
entre la personnalité et le nom apparaît chez quelques personnages bibliques
qui changèrent d'appellation: Le personnage de Ruth permet justement d'effectuer une
transition avec un autre problème fondamental des noms: la Bible accorde
une certaine immortalité aux défunts Lorsque Jacob (Gen. 48;16) bénit ses enfants et petits-enfants il entend “que son nom et celui de ses pères Abraham et Isaac soient proclamés sur eux”; mais cela ne signifiait pas qu'ils devaient porter son nom. Même Ruth (4;17) qui épousa Booz en raison de la loi du
lévirat ne nommera pas son fils Mahlon (du nom de son défunt mari) mais
Obéd. La tradition qui consiste à nommer les enfants d'après leur père
ou grand 'père n'est donc pas d'origine biblique, encore que cette règle
souffre toutefois une exception : Nahor, le frère d'Abraham portait le
même prénom que son grand 'père (Gen.11;25-26). Mais même dans ce cas
précis rien n'indique que cette nomination visait à pérenniser la mémoire
du grand'père disparu. C'est la période post-exilique qui marque un tournant : les petits-fils portent parfois le nom de leur grand'père: c'est le cas du grand prêtre à l'époque du second Temple et des maîtres de la tradition talmudique tardive. Cette pratique constitue donc une innovation par rapport à l'époque biblique. Deux maîtres du IIe siècle ont tenté de rendre compte de cette évolution: “Rabbi Yosé dit: Les anciennes générations qui connaissaient bien leurs ascendants nommaient leurs enfants d'après les événement marquants (le-shem ha-me'ora'). Mais nous qui ne connaissons guère notre généalogie, donnons à nos enfants le nom de nos ancêtres. Rabban Siméon ben Gamliel dit : Comme les Anciens étaient visités par l'esprit saint ils nommaient leurs enfants d'après des événements marquants. Mais nous qui sommes privés de l'inspiration prophétique, nous nommons nos enfants selon nos ancêtres.” ( Genèse rabba 37;10) Que valent ces deux explications ? Toutes deux déplorent la perte de l'inspiration prophétique
et font aussi allusion à la présence d'éléments allogènes au sein de la
population juive. C'est à cette époque que l'on parlait de shétuqé (les
silencieux, i.e. ceux qui restaient muets sur leur généalogie car ils
l'ignoraient) et de béduqé (ceux à examiner car leur ascendance purement
juive était loin d'être prouvée). l'importance fondamentale, voire même mystique ou ésotérique, accordée au nom, jointe à la croyance en les esprits, bienveillants ou malveillants, rendent mieux compte de cette évolution historique. C'est probablement dans ce contexte qu'il faut replacer la citation talmudique suivante: Berachot 7b “D'où savons nous que les noms ont une efficace (shema gerim) ? La question fut posée par rabbi Eliézer. Une référence scripturaire dit (Ps. 46;9): Allez donc voir les oeuvres de Dieu qui a opéré des ravages (shammot) dans toute la terre . Ne lis pas shammot (ravages) mais shemot (noms)”. Par cette interprétation audacieuse le sage talmudique
veut montrer que même aux yeux de Dieu les noms ont une importance et
qu'ils déterminent Son action sur terre! Yebamot 83b nous livre une relation
édifiante à ce sujet : Ces changements de nom comportent des implications importantes pour la suite de nos développements: les démons et les anges malfaisants ,dont il fut question supra, mais aussi l'ange de la mort peuvent être induits en erreur par ces mêmes changements d'appellation. E - Les croyances populaires ont dû aller très loin dans
ce domaine puisque maris et femmes intervertissaient parfois, en raison
de problèmes de couple, leurs noms afin d'échapper soit à une constellation
astrale défavorable soit à des maléfices. SUPERSTITION : Apparemment, ces changements
d'adresse rendent aveugles les agents de “l'administration céleste”
: les anges ou démons ne parviennent pas à retrouver celui ou celle auquel
ou à laquelle s'applique un mauvais décret : Il est tout de même frappant de constater qu'on évitait
soigneusement à l'époque talmudique, de donner aux enfants des noms tels
Abraham, Moïse, Aaron ou David... Or, certains Sages talmudiques portent
des prénoms tels Antigonos, Alexandri, Romanos etc.. dont la provenance
étrangère ne fait pas de doute ! Hullin 47b fournit un autre exemple: un couple reconnaissant à rabbi Nathan, un Sage talmudique vivant au IIe siècle, décida de donner son nom à un nouveau-né: la réaction du Sage fut plutôt positive. Dans la période médiévale on distingue une évolution qui suit les appartenances ashkenaze et sefarade: Juda Ha-Lévi, l'auteur du Cusari, accepte que son petit-fils porte son prénom: “Comment Juda pourrait-il oublier Juda ?” Mais même le père pouvait parfois donner son nom à son propre fils: la croyance en les démons pouvait laisser croire qu'une telle procédure prolongerait la vie du père; l'ange de la mort pouvait être dérouté en rencontrant sur son chemin, pour ainsi dire, deux êtres portant le même nom... Les juifs ashkenazes ont réagi autrement en considérant qu'il ne fallait pas nommer les enfants d'après le nom du père si celui-ci était encore vivant. Un passage du Sefer hasidim (Livre des dévotieux), cité par Lauterbach (p 337) reprend cette idée tout en admettant que cette crainte est fondée sur des croyances superstitieuses : “Toutes les superstitions n'agissent que sur ceux qui les admettent en leur créance. Les non-juifs nomment leurs fils d'après les noms des pères sans le moindre dommage. Mais les juifs veillent scrupuleusement à ne pas agir de la sorte. En certains lieux on prend garde à ne nommer les enfants que d'après des parents déjà défunts.” (Ed. Berlin, 1891, p 114) Comment expliquer une telle pratique ? On peut penser de
nouveau à la confusion que l'ange de la mort serait susceptible de faire
; le Sefer hasidim relate dans la même page le cas suivant : Ces superstitions étaient fortement ancrées dans la mentalité judéo-allemande médiévale puisque l'auteur de la partie principale du Sefer hasidim, rabbi Juda ben Samuel le hasid avait interdit dans son testament que l'on nommât un de ses descendants Juda ou Samuel. La seule explication qui s'impose dans ce contexte fait appel à la transmigration des âmes: Juda ben Samuel ne souhaitait pas que son âme fût dérangée dans son repos éternel et appelée à revivre dans un nouveau corps. Or, donner son nom à l'un de ses descendants eût impliqué une telle métempsycose. Cette représentation fait appel à une très vielle croyance
dont on trouve trace déjà dans le Sefer ha-Bahir, un ouvrage mystique
du Moyen Age, antérieur à la rédaction du Sefer hasidim: sans que le terme
gilgul (transmigration des âmes) ne soit jamais prononcé on cite la parabole
suivante: un roi avait confié à ses serviteurs des habits propres et précieux
dont certains prirent le plus grand soin mais que d'autres avaient négligés.
Le roi reprit ses vêtements, les lava et les offrit à d'autres serviteurs
qu'il jugea plus dignes que les précédents. L'allusion est claire : les
vêtements sont les âmes que Dieu purifie après leur passage sur terre.
Ceci signifie aussi qu'il y a un nombre déterminé d'âmes et que Dieu redistribue
après qu'elles avaient déjà effectué un passage sur terre... Dans l'esprit
de Juda ben Samuel donner son nom à l'un de ses descendants impliquait
que son âme serait nécessairement renvoyée sur terre. D'où son interdit...
Bibliographie: Schulze, Walter, “Der Namensglaube bei den Babyloniern” Anthropos, 26, 1931 pp 895-928. Löw, Leopold, Die Lebensalter in der jüdischen Literatur, Szegedin, 1875. Zunz, Leopold, Namen der Juden in Gesammelte Schriften II, Berlin, 1876. Krauss, Samuel, Talmudische Archeologie , Leipzig, 1911. Lauterbach, Jacob, Zallel, “The naming of children in jewish folklore, ritual and practice” Yearbook of the Central Conference of American Rabbis 42, 1932 pp 316-360. Scholem, Gershom, Les origines de la kabbale, Paris, 1966. Juda ben samuel le hassid, Le Guide des hasidim. Paris, 1988. Maurice-Ruben HAYOUN |
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