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LE GOLEM, LE MESSIE DU GHETTO ?
ENTRE LE MYTHE ET LA LÉGENDE
Une seule occurrence biblique est connue de ce terme étrange GOLEM
dont le sens nest pas clair. Sagit-il dun mythe ou dune
légende ? En fait, le mythe a accouché dune légende
puisque les motifs élémentaires ( la terre, la résistance
au feu et à leau) y sont compris, à lexception
du dernier, le feu, restant dévolu à Dieu. Il existe ici
de manière incontestable un
arrière-plan gnostique, celui dune rivalité entre
D eu et les hommes. Voyons le mythe de la création qui se profile
ici en filigrane : lhomme peut-il imiter Dieu ? Peut-on créer
un homme autrement quen sunissant à une femme ?Le golem
constitue le mythe de la création dAdam revisité :
Adam est à Dieu ce que le Golem est à lhomme, une
créature, qui est nécessairement imparfaite. Puisque dépourvu
dâme et de parole . Enfin, ce mythe du Golem a largement imprégné
de manière directe ou indirecte les thèmes de Faust et de
lapprenti- sorcier.
Dans la pensée juive et la littérature traditionnelle,
cette idée du Golem révèle la lutte entre diverses
conceptions contradictoires : lune gnostique, véhiculant
une certaine rivalité entre Dieu et les hommes, et lautre
subrogeant tous les éléments et la vie elle-même au
monothéisme. Après lunique occurrence biblique (Psaume
139), on peut signaler que Luther dans sa traduction allemande de ce Psaume
parle de Gebein tandis que le Talmud
(Sanhédrin 22b et Hullin 25a) énonce les différents
sens du terme : un homme écervelé, un bon à rien
et une femme qui na pas encore été fécondée,
cest-à-dire qui na pas encore enfanté.
Dans le sefer Yetsira, le premier ouvrage de cosmologie juive , le patriarche
Abraham, censé en être lauteur, se voit interpellé
par Dieu lui-même qui sinquiète tant le patriarche
sabîme dans létude de ce livre. Abraham aurait
même créé de toutes pièces le veau quil
offrit en festin aux trois anges qui lui rendirent visite. Les innombrables
commentaires de ce livre par les premiers hassidim, par Saadia Gaon, et
dautres ont promu le thème du
Golem à un niveau quil navait encore jamais atteint.
Voici lune des recettes proposées pour créer un Golem
: choisir une motte de terre vierge, intouchée par une charrue,
y enfouir une glaise dune grande pureté, se livrer à
des processions circulaires autour d elle en récitant des
groupes de lettres de lalphabet hébraïque dans un certain
sens : le golem émerge alors lentement de la terre. Pour le réduire
à néant, il suffit de lire les
mêmes formules magiques dans un ordre contraire.
Le hassidisme allemand des XII-XIIIe siècles, ont largement abordé
lidée de l homonculus. Même le Bahir nest
pas en reste puisquil accorde à la mystique des lettres une
grande importance et quil sattache à lexégèse
du Psaume 8 ;6 qui stipule queil manque peu de chose à lhomme
pour égaler Dieu (wa-téhasséréhu meat
mé-Elohim)
Comme on le laissait entendre, le mythe a donné lieu à
la légende dans limaginaire juif qui a vu dans le GOLEM une
formidable libération de sa faculté fabulatrice : le Golem
devint linstrument de libération des juifs de leurs oppresseurs.
Mais cest seulement à partir des XVII-XVIIIe siècles
que lon rattacha la création du Golem à deux personnalités
quasi-légendaires, rabbi Eliyahu de Chelm (Pologne), ancêtre
du Hacham Zewi (mort en 1705), père de Jacob Emden, et au Maharal
de Prague, mort centenaire à Prague en 1609. La légende
nous dit que la mort sétait cachée dans une belle
fleur offerte par sa petite fille ; il en huma le parfum sans crainte
et rendit lâme.
Pourquoi le Maharal ? Personnalité charismatique du judaïsme
de lépoque, il eut linsigne honneur de sentretenir
avec lEmpereur Rodolphe II qui était un grand amateur de
mysticisme et doccultisme.
Le grand public a toujours cru que le thème -disons plutôt
le mythe- du Golem est inséparable de la figure emblématique
du Maharal de Prague (Morénu ha-Rav Loew ; mort en 1609), mis à
l'honneur par André Neher. En réalité, c'est, comme
on le verra plus bas, au début du XXe siècle qu'un rabbin
polonais du nom de Judel Rosenberg publia un recueil intitulé Nifléot
ha-Maharal (Les prodiges du Maharal) où il produisit des documents
qui étaient des faux.. Le très bon livre de Moshé
Idel permet de remettre les choses à leur place
Le Golem est une sorte d'anthropoïde dont on retrouve la trace jusque
dans les couches les plus archaïques de la littérature juive,
à savoir le Talmud et le Sefer Yetsira (Livre de la formation)
qui contient la plus ancienne cosmologie d'Israël. La relation entre
ces deux textes n'est guère fortuite : pour la tradition juive,
l'univers a été créé par les vingt-deux lettres
de l'alphabet hébraïque et les dix premières unités
(on sait qu'il s'agit là aussi de lettres dont la valeur numérique
va de un à dix). L'addition de ces deux sommes donne trente-deux,
c'est pourquoi cette même tradition parle des trente-deux voies
de la sagesse: puisque le substrat de l'univers correspond à ce
chiffre, il existe donc une adéquation entre la réalité
de l'univers et son intelligibilité. Il est permis de dire que
les lettres de l'alphabet
hébraïque constituent bien l'archétype intelligible
du monde. Mais quel rapport existe-t-il entre de telles spéculations
et la création, réelle ou imaginaire, d'un anthropoïde
tel que le Golem ?
Un passage talmudique célèbre (Sanhédrin 65b) parle
d'un Sage appelé Rabba qui créa un homme (Rabba bera gabra).
Dans un autre passage, tout aussi célèbre, il est question
de deux autres Sages, Hanina et Ochaya, qui créèrent un
veau la veille du chabbat et le consommèrent ce jour là.
Les générations suivantes se partagèrent grosso modo
entre deux opinions, celle qui opta résolument pour une sorte de
spiritualisation, à savoir que le récit talmudique ne devait
pas être pris au pied de la lettre, et celle, plus mystique, voire
même magique, qui accréditera par la suite l'existence d'un
tel Golem et en attribuera la paternité au Maharal de Prague.
Dans leurs spéculations sur la création de l'univers et
de l'homme par Dieu, les Sages se demandaient s'il était possible
à l'homme d'en faire autant, c'est-à-dire de modeler une
poussière ou une terre vierge, de réciter diverses combinaisons
de lettres de l'alphabet et d'en faire jaillir un sorte d'homocunlus.
Leur attention fut attirée par un curieux verset de la Genèse
(12;5) qui parle des âmes qu'ils (Abraham et Sarah) avaient
faites à Haran.Un tanna du IIe siècle avait dit
à ce sujet (Beréshit rabba 39,13) que même
si toutes les créatures du monde s'étaient liées
pour faire un simple moucheron et lui insuffler une âme, elles n'auraient
pas réussi dans cette entreprise.
Certaines sources midrashique anciennes prêtent à Abraham
une forte propension à étudier le Sefer Yetsira: Dieu, en
personne, demande au patriarche s'il cherche à l'imiter. Il lui
conseille alors de chercher un compagnon d'étude. Abraham suit
cette injonction à la lettre et se met à l'école
de Sem (Bet-midrasho shél Shém).
Les rabbins ont voulu trouver dans ce verset de la Genèse l'idée
que l'on pouvait réellement faire des âmes: ils
se demandèrent si, au fond, Raba n'était pas parvenu à
insuffler un souffle de vie dans une motte de terre
Tel fut le noyau
des spéculations juives du début du Moyen Age jusqu'à
la Renaissance: comme tout auteur juif, qu'il fût rationaliste ou
mysticisant, se devait de commenter le fameux Sefer Yetsira (Livre de
la formation), les
spéculations sur la nature du Golem renaissaient à intervalles
réguliers. Même le Sefer hassidim (Guide des dévotieux
; XIIIe siècle) des piétistes rhénans ne fait pas
exception à la règle :
Quiconque s'abîme dans l'étude du Sefer Yetsira
doit se purifier et se vêtir de blanc. On ne doit pas étudier
le S.Y. tout seul. Il faut être deux ou trois, ainsi qu'il est écrit
: les âmes faites à Haran (Gen. 12;5) et Eccl. 4;9 : deux
valent mieux qu'un... C'est pour cela que le texte sacré dit :
il n'est pas bon pour l'homme d'être seul ; je lui ferai un aide
correspondant.
C'est la raison pour laquelle l'Ecriture comme par la lettre bét:
béréshit bara
Qu'il prenne de la terre vierge dans
une montagne qui n'a encore jamais été labourée.
Qu'il malaxe la poussière à l'aide d'eau vive et qu'il construise
un Golem. Il combinera les lettres des 231 portiques, syntagme par syntagme,
en faisant correspondre chaque membre avec la lettre correspondante dans
le S.Y.
Rappelons que le terme hébraïque Golem est un hapax, c'est-à-dire
qu'il ne connaît qu'une occurrence unique dans toute la Bible, et
notamment en Psaume 139;16: mon embryon (golmi) tes yeux l'ont vu
Est-ce que toute la pensée juive, du Moyen Age à la Renaissance,
a pris une telle croyance naïve au pied de la lettre? Nullement!
La réelle création d'un Golem n'a jamais fait l'unanimité:
Moshé Idel cite un texte tiré d'un ouvrage anonyme, le Sefer
ner Elohim (Livre de la lumière divine) où on lit ceci :
Ne crois pas la folie de ceux qui étudient le S.Y. afin
de créer un veau de trois ans, car ceux qui prétendent agir
ainsi sont eux-mêmes des veaux. Et si Rabba a créé
un homme et l'a de nouveau réduit en cendres, il y a là-dedans
un secret et ce n'est pas le sens littéral de ce propos. Et celui
qui a fait cela le soir du chabbat, l'a fait pour une raison impérieuse
et secrète
La tradition populaire, juive et non-juive, a attribué la création
du Golem au Maharal de Prague qui vivait au XVIe siècle. Comme
le note Idel dans son ouvrage la version la plus fameuse de la
création du Golem ne saurait être plus ancienne que le début
du XIXe siècle. Mais ici, comme ailleurs, l'imaginaire
juif et européen n'a pas pu empêcher la légende de
prendre le pas sur l'Histoire: qu'on songe aux déclarations de
Pic de la Mirandole (aidé par le converti juif Flavius Mithridates),
de Ludivico Lazzarelli, intellectuel italien de la fin du XVe siècle,
Johannes Reuchlin et de Cornelius Agrippa de Nettesheim: tous ces savants
vivaient à une époque où la magie et le néoplatonisme
avaient détrôné les derniers bastions de l'averroïsme,
ouvrant la voie à de telles spéculations sur le Golem. Il
faut signaler, cependant, que les contemporains ou les prédécesseurs
juifs de certains de
ces kabbalistes chrétiens avaient tout fait pour réduire
l'impact de la magie : ils déclarèrent par exemple, que
l'ordre des lettres, fourni par le Livre de la formation, avait été
gravement troublé réduisant à néant leur pouvoir
créateur
En réalité, tout se jouera vers le début du XXe siècle,
lorsque le rabbin de Varsovie, cité plus haut, Judel Rosenberg,
publiera des faux qu'il intitulera Les prodiges du Maharal. On y conte
la légende d'une créature à l'apparence humaine qui
agissait comme un robot docile, sans toutefois avoir le don de la parole.
Idel a eu raison de s'interroger sur le caractère imaginaire d'une
telle créature: c'est que le Maharal de Prague n'a, lui-même,
jamais évoqué
un tel anthropoïde dans ses écrits
Peut-on dire qu'un
tel Golem n'a pu germer que dans un imaginaire juif profondément
traumatisé par des siècles de persécutions sanglantes
? N'est-ce, au fond, qu'un Ersatz de Messie vengeur qui protégeait
les reclus du ghetto? En tout état de cause, c'est pratiquement
la seule figure légendaire d'importance que le judaïsme ait
transmise à son environnement européen. Elle enflamma l'imagination
de tant
d'écrivains dont Goethe lui-même, Jacob Grimm, E.T.A. Hoffmann
et A. de Chamisso. Comment expliquer un tel engouement? La figure légendaire
du Golem fascinait tout le monde, à commencer par les populations
juives d'Europe pour lesquelles cette création d'un homonculus
n'était pas vraiment une nouveauté : Jacob Emden (1697-1776),
ancien rabbin d'Altona, nous informe dans son autogiographie Megillat
Sefer (trad. française par M-R. hayoun, Cerf, 1992) que l'un de
ses aïeux rabbi Eliyahou de Chelm avait lui aussi créé
un Golem : Abba Rabba était le Gaon, le dévot de
la prêtrise, l'auteur des responsa intitulées Shaar Ephraïm
; il présidait le tribunal rabbinique de la ville de Vilna qui
jouissait jadis de la paix et du bien-être; il avait des attestations
généalogiques remontant à Aaron le pontife ; il était
devenu le gendre de l'un des petits-fils du gaon rabbi Eliyahou Baalshem
l'Ancien qui
fut président du tribunal rabbinique de la sainte congrégation
de Chelm. Consultez les responsa d'Abba Mari le gaon, que la mémoire
du Juste soit une bénédiction, qui créa un homme
et en relata l'histoire : l'oeuvre de ses mains n'était pas dotée
de la parole et le servait comme un esclave sert son maître. Lorsque
celui-ci se rendit compte que sa création se développait
au point d'échapper à son contrôle, il prit son courage
à deux mains et tenta d'arracher de son front l'inscription du
NOM d'où elle tirait sa puissance. Il parvint à se saisir
du parchemin provoquant la chute de l'esclave qui s'écroula comme
une masse de glaise. Mais dans sa chute, il griffa tout le visage de son
Maître. ( pp 67-68)
Il faut signaler que le père de Jacob Emden, le Hakham Zwi Ashkenazi,
a même traité du phénomène du Golem dans une
de ses consultations religieuses : c'est dire combien on prenait la chose
au sérieux dans certains milieux juifs de la fin du XVIIe siècle.
Ce qui ne manqua pas de frapper l'imaginaire européen, c'est probablement
le thème de l'apprenti-sorcier (du Zauberlehrling) qui perd le
contrôle de sa créature
Nous sommes peut-être
en présence de l'archétype du Faust, comme le suggéra
Néher dans son dernier livre Faust et
le Maharal de Prague, 1989, PUF.
Mais donnons, pour finir, la parole à Gershom Scholem :
Le Golem débute comme une figure légendaire. Ensuite
il s'est transformé en un objet de rite mystique d'initiation,
qui semble avoir été effectivement pratiqué, afin
de confirmer l'adepte dans sa maîtrise d'un savoir secret. Puis
les rumeurs des non-initiés le firent se dégrader en un
objet de légende, ou bien, si l'on veut, en un mythe tellurien.
Bibliographie :
Dan, Joseph, La théologie mystique des hassidim d'Allemagne (heb),
Jérusalem, 1968. Eléazar de Worms, Commentaire du Sefer
Yetsira, Przesmysl, 1883. Günwald, Ithamar, Apocalyptic and merkabah
mysticism, Leyde, 1980. Idel, Moshé, Le Golem, Paris, 1992; Idem,
L'expérience mystique d'Abraham Aboulafia,Paris, 1989. Jellinek,
Adolphe, Bet ha-Midrash, tome IV, Vienne, 1877. Müller, Konrad, Die
Golemsage und die Sage von der lebenden Statue Mitteilungen
der Schlesischen Gesellschaft für Volkskunde, 1919, 20, pp 1-40.
Neher, André, Le puits de l'exil, (Rééd. 1992), Paris.
Rosenberg, Judel (Ed) Nifléot Maharal (Les prodiges du Maharal),
Pétrokov, 1909. Rudermann, Bernard, Abraham Yagel: Kabbalah, magic
and science. The cultural universe of a XVIth century physician. Harvard
University Press, 1989. Scholem, Gershom, La kabbale: les thèmes
fondamentaux, Paris, 1986; Idem, De la création du monde jusqu'à
Varsovie, Paris, 1990; Idem, The idea of the Golem
in On the kabbalah and its symbolic (Trad. R. Manheim) New York, Schocken,
pp 158-204. Sherwin, Byron, L., The legend of the Golem: origins and implications,
New
York, 1985. Daniel Beresniak, L'histoire étrange du Golem, Guy
Trédaniel Editions, 1993. Pataï, Raphaël, Man and earth
in hebrew custom, belief and legend, (heb) Jérusalem, 1942. Mayer,
Siegfried, Golem : Die literarische Rezeption eines Stoffes.
Utah Studies in Literature and Linguistics, Berne, 1975. Bloch, Hayyim,
Der Prager Golem. Berlin, 1920 (trad. anglaise par Harry Shneidermann
: The Golem, legends of the Ghetto of Prague, 19 25)
Maurice-Ruben HAYOUN
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