L’EXEGÈSE BIBLIQUE DANS LE ZOHAR : LA TORA DE LA GRACE, LA MYSTIQUE DES LETTRES Remarques préliminaires :
Qudsha berikh hu, orayta we-Israël kulla had : Le Saint béni soit-il, la Tora et Israël ne font qu'un… Cette trilogie illustre à merveille l'indéfectible unité reliant Israël à son Dieu et à la Tora que celui-ci lui a révélée. Elle fait apparaître une sorte de co-extensivité d'Israël et du divin (la Tora comme depositorium de l'influx divin). On a longtemps cru que ce dictum provenait du Zohar lequel exprimait, pour sa part, une vue très proche de celle-ci. Zohar III, 73a s'énonce comme suit: Shelosha deraguin mitqasherin da be-da: qodsha berikh hu, orayta we-Israël. Trois niveaux sont [intimement] liés les uns aux autres: le Saint béni soit-il, la Tora et Israël. De fait, la source authentique de ce dictum dans sa forme originelle n'est autre que le commentaire de Moshé Hayyim Luzzato (1707-1746) à propos de l'Idra rabba du Zohar : “On dit dans le Zohar (III, 73a) que le Saint béni soit-il, la Tora et Israël ne font qu'un…Mais il faut que tu saches que les âmes proviennent des luminaires. Et, de vrai, c'est des luminaires que, du début de l'émanation et jusqu'à la venue à l'être du monde de la fabrication, s'originent les âmes. La luminescence des sefirot en vue de la production des âmes est la plus importante, au point que les autres lumières ne sont pour elle que des rameaux (par rapport au tronc de l'arbre)… C'est pour cela qu'il est dit que les âmes d'Israël tirent leur origine de la Tora. Il existe donc trois choses: les luminaires, les âmes qui en proviennent et l'expansion des luminaires qui produit les âmes, donc trois choses qui sont: le Saint béni soit-il, la Tora et l'Assemblée d'Israël”. (in Addir ba-Marom, 1731) Existe-t-il meilleure formulation pour décrire cette sorte de trinité judéo-mystique? Probablement pas. Mais si nous choisissons cette formule, c'est aussi pour montrer qu'il est très malaisé de traiter de la place de la Tora dans le Zohar sans parler, en même temps, de tant d'autres sujets, en l'occurrence Dieu, l'émanation des sefirot, les âmes, l'idéal de la vie humaine, la vocation d'Israël etc. Dans un passage célèbre du Zohar (III, 203b) on peut lire une sorte de théorie mystique des différents sens de la Tora. Partant de l'interprétation d'un verset du Deutéronome ( 20; 19) qui recommande, entre autres, de ne pas couper d'arbre lors du siège d'une ville, l'auteur se livre à une association d'idées entre l'arbre, l'être humain et le conseil (étsa, qui signifie ici arbre au féminin mais qui veut aussi dire, dans l'absolu, un conseil). Il est important de prendre connaissance de ce développement : “Les voies et les chemins de la Tora sont si beaux
: chacune de ses paroles contient tant d'idées, tant de choses bénéfiques
pour l'humanité et tant de joyaux qui renvoient leur éclat dans tous les
sens. Il n'est pas un seul mot de la Tora qui ne renvoie son éclat dans
toutes les directions." Le présent verset (Dt. 20; 19) a à la
fois un sen obvie et un sens homilétique, mais il renferme aussi une signification
merveilleuse pouvant instruire l'homme qui convient. Heureux l'homme qui
étudie constamment la Tora. Que dit la Tora au sujet de l'homme qui l'étudie
? Psaume 1; 2-3 : "Son désir est dans la Tora de Dieu et jour
et nuit il médite sa Tora. Il sera comme un arbre planté près d'un cours
d'eau…" Quelle est la relation entre ces deux versets ? Celui
qui médite la Tora jour et nuit ne verra pas son feuillage flétrir, mais
sera comme un arbre planté au bord de l'eau. De même qu'un arbre a des
racines, une écorce, une essence, des branches, des feuilles, des fleurs,
et des fruits - ces sept éléments multipliés par dix donnant soixante-dix
- ainsi les paroles de la Tora ont un sens obvie, un sens homilétique,
un sens allusif, des valeurs numériques (gematria), des mystères cachés
et indicibles qui se superposent les uns aux autres. L'invalide et le
valide, l'impur et le pur, l'interdit et le permis. D'ici les branches
s'étendent dans toutes les directions. Cet homme sera alors comme un véritable
arbre. Mais s'il n'en est pas ainsi il ne sera pas un maître de la sagesse.
II - Il n'est pas exclu que l'auteur du passage zoharique
(II, 99b) que nous allons traduire ait eu en tête cette allégorie maïmonidienne
du palais. Certes, il en reprend la démarche générale sans souscrire à
son esprit : il préfère le mystère mais déplore, comme Maïmonide, la confusion
qui règne dans les esprits de son temps : Le Zohar choisit de parler de la belle jeune fille du palais, c'est-à-dire de la fille du roi et non du Roi lui-même. Il déplore la confusion des esprits qui refuse encore le sens mystique des Ecritures. Comme l'auteur du Guide des égarés il accorde une importance déterminante à la quête du sens. On sent, comme chez Maïmonide, les mouvements des uns et des autres qui sont en quête de la vérité. Mais le Zohar met plus l'accent sur l'amour de la Tora et nomme l'homme sage “l'intelligent du cœur” [hakima de-libba]. Comme chez Maïmonide, la vérité est graduée selon la capacité d'assimilation de l'auditeur ou de l'étudiant : la Tora envoie des signaux que l'élu est seul à percevoir, allusion probable aux parties narratives ou éthico-religieuses des Ecritures. L'homme sage sait qu'il faut aller au-delà du sens obvie. La Tora, personnifiée par la belle jeune fille, lui permet alors de contempler graduellement sa véritable bonté : elle lui accorde la compréhension des choses les plus simples contenues par le derash, à savoir l'homélie. Ensuite, elle l'admet dans un cénacle plus restreint qui est celui de l'aggada. Et enfin, elle se découvre à lui entièrement puisqu'il devient son compagnon, l'amoureux de la Tora : elle n'a plus aucun secret pour lui. On comprend mieux, à présent, que l'intelligibilité du discours mystique a toujours posé problème : on reprochait aux adeptes de la mystique, et, partant, à l'auteur du Zohar lui-même, de ne pas recourir à des concepts clairs et démontrés mais de procéder, au contraire, à coup d'images plus ou moins claires, à grand renfort de métaphores et de symboles. Témoin, cette autre comparaison entre la bouche de l'homme et la mer : “L'une et l'autre s'ouvrent pour dévorer, toutes deux sont remplies de perles et répandent de l'eau; l'une noie les navires, l'autre les hommes par la parole. L'une donne libre cours à des tempêtes, l'autre libère des calomnies. L'une et l'autre tuent, l'une et l'autre sont également redoutables et redoutées. L'une et l'autre aboutissent à la boue et à la vanité”. III- Revenons de nouveau à Cordovéro qui évoque, plusieurs siècles après la mise en circulation du Zohar, un nouveau mode de lecture des deux premiers termes du livre de la Genèse : en distribuant autrement les différentes consonnes de ces deux vocables, Cordovéro aboutit à une formation radicalement nouvelle, ATAR YABESH, au lieu de BERESHIT dans l'expression BERESHIT BARA. Les nouveaux termes signifient un lieu desséché ! La Tora ne doit pas, aux yeux des mystiques, dégénérer en un lieu desséché et l'exégèse kabbalistique est là pour empêcher une telle évolution. On sent affleurer sous une telle interprétation de Cordovéro, mais même, déjà dans le Zohar, une volonté de répondre aux attaques chrétiennes contre l'exégèse juive, accusée de ne rechercher que le “corps” de l'Ecriture et de négliger totalement son “âme”. On trouve dans le Zohar une exégèse symbolique et allégorique qui n'existait pas précédemment sous cette forme. L'exégèse symbolique, si courante chez Ibn Ezra, et l'allégorisme philosophique du Guide des égarés sont différents. Moïse de Léon voulait approfondir les versets bibliques sans toutefois quitter le terreau de la tradition ancestrale. Il démontrait ainsi que l'exégèse spirituelle des versets bibliques n'était pas l'apanage exclusif des chrétiens. IV- Certains passages du Zohar (III, 221a) font clairement
allusion à une polémique judéo-chrétienne qui contestait les vérités représentées
par le judaïsme. Adoptant la même mise en scène que le talmud qui organise
des rencontres fictives entre les Docteurs de l'Ecriture et des resprésentants
de l'Antiquité païenne, le Zohar nous parle ici d'un sage non-juif [had
hachim goy] qui interpelle rabbi Eléazar en lui posant trois questions
: Au fond, la problématique de la Tora est omniprésente ; comme on l'a si souvent vu. Lorsque ce héros du Zohar qu'est rabbi Siméon ben Yohaï s'apprête à délivrer un important message sur l'âme humaine, le sens des commandements et l'origine de l'unvers il introduit généralement son propos par des déclarations soulignant l'importance de méditer la loi et d'en découvrir le sens profond, c'est-à-dire mystique. Certains passages du Zohar, poussant à l'extrême une citation célèbre de Moshé ben Nahman (Nahmanide, XIIIe siècle) selon lequel la totalité du rouleau de la Tora ne serait qu'une suite ininterrompue de Noms divins, vont jusqu'à affirmer que “la Tora n'est autre que Dieu”. Cette divinisation de la Tora peut faire figure de thèse hardie de la part des mystiques médiévaux, elle n'en correspond pas moins à un réel souhait des kabbal. Maurice-Ruben HAYOUN |
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