|
JUDAÎSME ET MARRANISME
COMMENT REDEVENAIT-ON JUIF ?
(conférence du 13 février 2003)
REMARQUES PRELIMINAIRES
Les décrets d’expulsion : ceux qui partent
en laissant tout derrière eux mais qui emportent leur foi. Ceux
qui restent, soit en abjurant, soit en faisant sembler d’abandonner
le judaïsme alors qu’ils continueront de le professer en secret.
On les nomme les nuevos conversos, les nouveaux convertis ; leur nom vulgaire
est marrane.
On peut distinguer trois vagues successives de conversions, forcées
(cryptiques) ou volontaires (beaucoup plus rares) : a) après les
massacres de 1391 ; après le décret d’expulsion de
1492 et qui toucha ceux des juifs qui ne voulurent pas quitter leur c)
en 1497 au Portugal.
Ceux qui le purent, transmirent à leurs enfants un crypto-judaïsme
qui s’effilocha avec le temps.
Par un de ces mouvements de balancier dont le judaïsme semble avoir
le secret, des descendants de ces hommes et de ces femmes qui
ne connurent jamais un judaïsme rabbinique, authentique et pratiqué
presque sans entraves, ressentirent le besoin de réintégrer
la religion de leurs ancêtres et quittèrent tout pour se
rendre dans des cités européennes où une telle «reconversion»
ou «conversion» était possible : Amsterdam,
Venise, Salonique, etc…
Au fond, le cas des marranes représente une sorte
de confrontation à bout portant entre un certain judaïsme
(caché, cryptique) et la forme la plus aiguë du catholicisme.
Le marranisme pouvait-il re-judaïser le christianisme ? Impossible,
constat d’un échec patent.
Introduction de l’Inquisition en Espagne en 1481
et au Portugal en 1536. Les deux pays prirent des arrêtés
interdisant aux nouveaux Chrétiens de quitter le territoire.
Où donc se réfugièrent les Marranes
en quittant les pays catholiques ?
Dans des pays musulmans, tels la Turquie sous Bajazet II et en Angleterre,
pays protestant. Aussi à Jérusalem, au Caire, à Salonique,
Safed et Constantinople.
Mais dès le XVIIe siècle Amsterdam devint le centre marrane
le plus important.
En Italie, dans les Etats pontificaux, il y eut de sanglants retours de
bâton : au printemps 1556 : 25 marranes furent brûlés
vifs, 20 autres condamnés aux galères et 30 autres ne furent
libérés qu’à la suite d’une grosse amende.
En France, Bayonne et Bordeaux furent les centres les plus importants.
Sans oublier le Surinam, l’Amérique Latine et en gros, le
Nouveau monde…
LE STATUT HALAKHIQUE DU MARRANE :
Maimonide dans ses Yesodé ha-Tora V 3-4 : même si un homme
préférait transgresser au lieu de trépasser, il ne
fallait pas le considérer comme coupable.
Un autre décisionnaire Isaac Ben Shéshét acceptait
une telle décision et considérait que ceux des Nouveaux
Convertis qui n’avaient pu fuir le pays de la persécution
mais qui ne profanaient pas la loi juive, même uniquement dans le
domaine privé, devaient être considérés comme
des juifs : leur abattage rituel était valide, leur vin était
licite et leur témoignage digne de foi. Moshé Isserlès
lui-même allait dans ce sens. Cependant, d’autres considéraient
qu’il en allait autrement ( (Tashbets 3 ; 47)
L’afflux continu de nouveaux marranes et de leurs descendants a
remis cette préoccupation à l’ordre du jour : Simon
Zemah Duran d’Algers et Eliya Misrahi de Constantinople considéraient
que les descendants de marranes étaient juifs même après
de nombreuses générations, d’autres considéraient
que des enfants, nés après la conversion de leurs parents,
ne pouvaient revendiquer la judéité…
A Safed, au XVIe siècle, le célèbre Jacob Berab imposa
la flagellation aux Marranes désireux de retrouver le giron du
judaïsme rabbinique car ils avaient transgressé la loi juive
; et comme cette peine ne pouvait être ordonnée que par des
rabbins ayant reçu l’ordination, ils réintroduisit
l’ordination (semikha). Il interdit même q’un marrane
non circoncis pût prendre part à un office religieux…
AMSTERDAM :
C’est seulement en 1614 que la communauté érigea une
synagogue avec l’autorisation des autorités.
Signal er le cas de Hacham Zewi, le père de Jacob Emden, excommunié
par les Portugais en 1713.
Tout bien considéré, le
Le cas d’Uriel da Costa
Trésorier d’une Collégiale catholique
Quitte le Portugal
Arrive à Amsterdam
Biblisme étroit
Judaïsme et marranisme étaient-ils compatibles ?
SPINOZA (1632- ), CRITIQUE DE LA TRADITION JUIVE
I. Le cadre européen : l’Inquisition
et ses tourments : l’expulsion des juifs d’Espagne et du Portugal.
Le phénomène marrane. Le refuge bienvenu à Amsterdam.
Le cas d’Uriel da Costa. En 1628/29, le grand père de Spinoza,
Abraham Michael d’Espinoza était l’un des Administrateurs
de la communauté juive. Son propre père Michaël eut
lui aussi d’importantes responsabilités communautaires. A
la mort de sa mère, Spinoza n’avait pas encore six ans.
Ce père, Michaël, connut bien des malheurs : trois épouses
décédées et de six enfants seuls quatre lui survécurent.
II. La situation aux Pays-Bas : Déclaration
de Guillaume d’Orange :Malgré mon attachement à la
foi catholique je ne trouve pas bon que les princes cherchent à
peser sur la conscience de leurs sujets et à leur retirer la liberté
de croire et d’exercer le culte de leur choix. (1564). Et plus tard,
cette heureuse déclaration de Guillaume IV : De toutes les nobles
causes expliquant la grande prospérité de notre commerce,
la plus importante est la stabilité de la politique de notre République
qui a permis d’accueillir dans nos frontières sûres
et pacifiques tous les étrangers opprimés et persécutés.
Nulle alliance, nul traité, nulle considération d’aucune
sorte, même à l’égard d’un prince, nulle
requête de quelque Etat au monde n’a jamais pu nous faire
dévier de cette politique de protection accordée à
ceux qui ont trouvé refuge chez nous.
III. L’éducation juive de Spinoza
à Amsterdam : de 8 à 11 heures le matin et de 2 à
5 heures l’après-midi.
Sept classes dans l’Ecole juive d’Amsterdam
: les deux premières comprenaient l’enseignement des rudiments
de la langue hébraïque et de passages faciles du Pentateuque.
Dans la troisième l’ensemble du Pentateuque, dans la quatrième
l’ensemble du ¨Pentateuque était traduit en espagnol
tandis que l’accent était mis sur les livres historiques
et prophétiques. La cinquième classe mettait l’accent
sur les commentaires de Rachi. La sixième portait sur le Talmud
et ses commentaires. Enfin, la classe supérieure approfondissait
la littérature talmudique.
Les maîtres les plus connus de cette école étaient
les rabbins Isaac Aboab da Fonseca, (kabbaliste, philosophe, ne fut pas
le maître de S, car départ pour le Brésil en 1642),
Manassé ben Israël (Ecrit à Cromwell en 1655) et Saül
Mortara. La récente publication par un éminent spécialiste
israélien, le Professeur Yirmiyahou Yovel, d’un bel ouvrage
sur Spinoza et ses relations controversées avec la religion dans
laquelle il était né, nous offre l’opportunité
de revenir sur la façon dont le célèbre polisseur
de verres d’Amsterdam a réagi face à l’héritage
traditionnel.
Spinoza a été l’élève du rabbin Isaac
Aboab à la Yeshiva d’Amsterdam où il a pu se familiariser
avec des philosophes rationalistes tels Abraham ibn Ezra et Moïse
Maïmonide mais aussi avec un auteur résolument fidéiste
comme Hasday Crescas dont le Or Adanaï (Lumière du Seigneur
; 1410) a retenu toute son attention. Il a même pris connaissance
des thèses exposées dans le Sha’ar ha-shamayim (Porte
du Ciel) du rabbin kabbaliste Abraham Cohen Herrera 1570-1639) qui avait
d’ailleurs séjourné à Amsterdam peu avant la
naissance du philosophe. A ces auteurs il convient d’ajouter Léon
l’Hébreu (i.e. Juda Abrabanel (1460-1525) et ses Dialoghi
d’Amore.
Dans cette école S. reçut un très bon enseignement
sur la Bible dont il fit grand usage dans son Traité théologico-politique.
Spinoza avait aussi eu vent de la mésaventure du Dr Orobio
de Castro, de douze ans son aîné, qui fut brûlé
le 25 juillet 1644 à Valladolid au motif qu’il judaïsait
en secret.
Le premier penseur juif d’importance à avoir
consacré à Spinoza et à ses sources juives des études
critiques fut le rabbin Manuel Joel ( 1826-1890) de Breslau
qui précéda de quelques décennies le célèbre
Léo Strauss.. Selon ce savant rabbin, Spinoza
s’était aussi engagé dans une étude approfondie
des écrits de Gersonide (Lévi ben Gershom 1288-1344) auquel
Charles Touati a consacré sa thèse de doctorat d’Etat
(La philosophie et la théologie de Gersonide, Ed. de Minuit, 1973).
Mais l’usage que fait Spinoza de ces auteurs et de leurs œuvres
dans le Traité théolologico-politique est généralement
critique. Dans ce même ouvrage il n’hésite pas à
écrire (chapitre VI) que Maïmonide débite parfois des
«purs bavardages» ou de «simples spéculations».
En revanche, l’œuvre de Crescas semble l’avoir influencé
positivement sur au moins deux points :
¥ le libre arbitre humain
¥¥ et l’amour de Dieu
Selon l’auteur médiéval, suivi en cela par son émule
du XVIIe siècle, ce libre arbitre ne serait qu’un sentiment
issu de la subjectivité humaine car la causalité (pour ne
pas dire le déterminisme) est cruciale aussi bien dans la nature
qu’en psychologie. Il en va de même en matière de croyance,
d’opinions ou de conceptions philosophiques. Assurément,
la pensée des deux auteurs ne procède pas des mêmes
prémisses. En ce qui concerne l’amour de Dieu, Crescas note
que le Seigneur est la quintessence de l’amour en général,
ce qui en fait l’objet de prédilection d’une tel sentiment
de la part des hommes.
SPINOZA ET MOÎSE MENDELSSON FACE À
MAÎMONIDE :
Deux réactions contrastées au modèle maïmondien
Comment le modèle proposé par Moïse
Maimonide (1138-1204) qui, dans son Guide des égarés, interprète
la Bible et l’ensemble de ses commandements comme un moyen de régir
les masses incultes, c’est-à-dire qui en fait un document
de nature politique, a-t-il été perçu par Spinoza
d’une part, et Mendelssohn, d’autre part ?
• Le Guide des égarés, testament philosophique de
l’auteur, établit une distinction fondamentale entre les
élites et les masses érigeant ainsi un mur infranchissable
entre deux classes distinctes de la société. Ce principe
qui gît au fondement même de la pensée maimonidienne
ne laissera pas indifférent l’auteur de l’Ethique.
Les Ecritures contiennent des termes homonymiques qui s’entendent
différemment selon qu’ils sont appliqués à
l’homme ou à Dieu. Un exemple : le terme science, prédiqué
de Dieu ou de l’homme ne signifie pas du tout la même chose
: l’intellect humain est postérieur à son objet alors
que la science divine est productrice d’être.
•• La religion ou la révélation qui lui sert
de fondement est un moyen politique permettant de régir les masses
incultes.
Au fond, Maimonide n’aborde pratiquement jamais de manière
claire la révélation ni même la nature exacte de la
prophétie mosaïque ; il faut, pour reconstituer sa véritable
pensée sur ces deux points précis, appliquer la méthode
qu’il préconise dans son Introduction, à savoir rapprocher
les textes entre eux et voir si l’un des sept types de contradiction
n’est pas à l’œuvre Ainsi, l’on se rend
compte que si Moïse est le seul prophète législateur
du judaïsme et si sa prophétie est unique en son genre puisqu’il
lui fut donné de parler à Dieu «visage contre visage»
(panim el panim), la Tora qu’il a transmise au peuple d’Israël
n’est pas d’essence “divine” mais simplement d’origine
ou d’extraction divine.
Dans son Traité théologico-politique, Spinoza
rejette le postulat maimonidien d’une congruence entre la philosophie
et la religion qui ne peuvent conserver leur dignité propre que
si elles sont maintenues éloignées l’une de l’autre.
Ceci nous renvoie au problème des croyances vraies et des
croyances nécessaires. Tout un chacun ne parvient pas
aux premières sans le relais des secondes. Emboîtant le pas
à son maître Averroès, Moïse de Narbonne (1300-1362)
va encore plus loin puisqu’il précise que même après
avoir atteint le niveau de la sagesse, le philosophe accompli ne doit
pas se gausser des doctrines religieuses dans lesquelles il a été
élevé. Ce qui revient à dire que la vérité
ne s’y trouve pas.
Le chapitre 14 du Traité Théologico-politique de
Spinoza définit la foi par la soumission ou l’obéissance
à Dieu. Mais ce qui est plus intéressant dans notre
contexte n’est autre que la remarque de l’auteur sur les dogmes
de la foi universelle : ceux-ci ne doivent pas être vrais,
mais nécessaires car aucun de ces dogmes ne contient de vérité
philosophique parfaite sur ce qu’il énonce mais doit renforcer
l’obéissance. Voici les points mis en avant par
Spinoza : Dieu existe, il est unique, il est partout, il a un pouvoir
suprême sur tout ; le culte de Dieu consiste en la pratique de la
justice et la charité. Ne seront sauvés que ceux qui obéissent
à cette règle. Dieu pardonne les péchés aux
repentants. Enfin, Spinoza souligne que tous ces dogmes sont nécessaires,
ce qui leur confère un caractère essentiellement
politique. Enfin, aux yeux de Spinoza, la législation
biblique a une valeur politique et non religieuse (voir
supra).
Moïse Mendelssohn (1729-1786) est le père du judaïsme
moderne ; à ce titre, il s’est confronté à
l’héritage des siècles précédents qu’il
a assimilé en vue de l’intégrer à ses propres
conceptions du judaïsme. La critique de la littérature biblique
et des traditions religieuses était bien connues des déistes
anglais que Mendelssohn avait beaucoup lus. Ce fut un penseur ancré
dans deux univers mentaux assez différents, pour ne pas dire opposés
: celui de la tradition juive ancestrale d’une part et celui de
la culture européenne d’autre part. La Jérusalem…
de Mendelssohn a été influencée par le Traité
théologico-politique de Spinoza : Les deux œuvres
mêlent
une justification philosophique de la liberté de la foi
à une théorie générale de la religion
tout en tenant compte de la spécificité du judaïsme.
Bien que M. Mendelssohn ne cite pas le Traité théologico-philosophique
dans sa Jérusalem…, il citait déjà cette œuvre
dans l’un de ses premiers écrits, les Dialogues philosophiques
car Spinoza fut le premier à parler de l’harmonie préétablie
qui fut ensuite reprise par Leibniz.
L’opposition fondamentale entre l’auteur
de l’Ethique de l’auteur de la Jérusalem est la suivante
: là où Spinoza cherche à dissoudre le concept
de révélation à l’aide d’une critique
abrasive, Mendelssohn tente de le justifier au plan philosophique et de
le concilier avec l’idéal de la raison.
Pour M.Mendelssohn le judaïsme est une législation révélée
et non une religion révélée : les vérités
éternelles (entendez les croyances vraies) doivent être
découvertes par l’intellect. Les lois juives constituent
le contenu exclusif de la révélation et ne s’imposent
qu’aux seuls enfants d’Israël. Spinoza affirmait, on
se le rappelle, que la loi de Moïse était d’essence
politique et non religieuse puisqu’elle ne mentionne même
pas l’immortalité de l’âme. Elle ne
vise donc qu à assurer l’harmonie politique de ses adeptes.
Maimonide était d’un avis différent (quoique non opposé)
puisqu’il attribuait à la Tora la capacité de réaliser
la perfection du corps et celle de l’âme (tikkun ha-guf et
le tikkun ha-néfésh).
Alors que Spinoza refuse de reprendre à son compte l’ensemble
de la conception maimonidienne de la Tora, M.Mendelssohn assure que la
Tora correctement interprétée permet d’accéder
à la félicité éternelle.
Il est un autre point qui revêt une importance capitale dans le
présent contexte, c’est la croyance, l’émounah
Pour Spinoza, c’est l’obéissance à un
modèle strict de piété alors que pour Maimonide la
foi doit être en accord avec l’intellect (Guide I, ch. 50).
En effet, dans ce chapitre qui clôt la longue série des homonymes
l’auteur souligne que la croyance véritable (i.e. vraie)
est une adéquation stricte entre ce que l’intellect conçoit
et ce que la bouche profère : en clair, si l’orant admet
le sens littéral des attributs positifs de Dieu sans les interpréter
dans le sens qui convient, sa croyance n’est pas fondée.
Cette définition rigoureuse avait déjà suscité
l’étonnement, voire même la colère du commentateur
biblique Isaac Abrabanel qui adresse à son illustre devancier deux
fortes critiques : a) comment parler d’une croyance vraie puisque
l’idée même de croyance engage l’adhésion
intégrale et sans réserve de l’individu ? b) la définition
maimonidienne de la croyance convient plutôt à l’opinion
philosophique.
Dans le débat philosophique opposant Spinoza à Mendelssohn
au sujet de l’interprétation du legs philosophico-religieux
du Guide des égarés, la notion même
de vérité religieuse ou
d’universalité de la loi divine constitue
un problème important. Mendelssohn avait été choqué
par une restriction de l’accès à la félicité
éternelle que Maimonide entendait, selon lui, imposer aux non-juifs.
De quoi s’agit-il ? La législation divine contenue dans le
Décalogue s’adresse aux juifs puisqu’elle renferme
aussi bien des préceptes purement éthiques (ne pas tuer,
ne pas mentir, ne pas voler, ne pas commettre l’adultère
et…) que religieux (e.g. le respect de la solennité et du
repos du sabbat). Les sages du talmud ont donc entrepris de codifier la
conduite éthique de l’humanité non-juive en lui prescrivant
sept lois, nommées lois des Noachides: ne pas tuer, ne pas voler,
ne pas commettre d’adultère, respecter ses parents, ériger
des cours de justice etc… Le grave problème sur lequel
Mendelssohn s’opposait à Maimonide était de savoir
si l’on pouvait parvenir à la félicité éternelle
en découvrant ces lois par sa simple raison ou, au contraire, en
les recevant par la voie de la révélation ? Mendelssohn
préfère s’en référer au Talmud qui est
moins restrictif que M.Maimonide. Mendelssohn qui incarnait les idéaux
des Lumières ne pouvait accepter une telle dichotomie. Tous les
hommes pouvaient, selon lui, parvenir à la félicité
éternelle par d’autres biais que celui de la Tora, réservée
aux juifs. Comment concilier l’infinie bonté divine avec
une mesure qui exclurait de la félicité éternelle
l’écrasante majorité de l’humanité ?
Il convient à présent de dire un mot de la liberté
religieuse dans la Jérusalem… et le Traité théologico-politique.
Pour Spinoza, l’exercice public du culte doit être placé
sous la tutelle du pouvoir politique. M. Mendelssohn marque son désaccord
: les croyances relèvent d’une libre décision du sujet
et l’Etat ne dispose d’aucune prérogative dans
ce domaine. La foi est libre et l’appartenance religieuse
ne détermine en rien la position ou les avantages au sein de la
société. Aux yeux de Spinoza, obéir à la loi
politique fait partie des commandements de la piété. Dans
un certain sens, on pourrait voir dans cette attitude une réminiscence
ou un renvoi à l’adage rabbinique de DINA de MALKHOUTA
DINA (la loi du royaume, c’est la loi). En d’autres
termes, la loi politique (comme le dit Spinoza) est valide. Mais
les générations ultérieures ont précisé
le champ d’application de cette règle qui connaît neuf
occurrences dans le talmud de Babylone et qui est toujours attribuée
à un Sage nommé Shmouél.
Au fond, Mendelssohn a sciemment recherché la caution du Guide
des égarés de Maimonide alors que Spinoza s’est en
détaché en lui adressant des critiques très pertinentes.
Ces trois œuvres de la pensée juive, le Guide des égarés,
le Traité théologico-politique et Jérusalem ou pouvoir
religieux et judaïsme ont tenté de développer une approche
originale de la Bible.
Benedict [Baruch] Spinoza, la religion et le
judaïsme
L'Ethique de Spinoza visait-elle, sans
le dire explicitement, à se substituer à la religion
révélée d'Israël ? Etait-elle le produit
de circonstances précises de l'histoire juive au début du
XVIIe siècle ? Dans quelle mesure peut-on assigner à la
philosophie spinozienne des sources marranes ? Est-ce que Spinoza a voulu
ériger sa propre philosophie comme une stèle funéraire
sur les débris du messianisme juif ? Voici les questions
que l'on peut se poser dans le contexte des relations de Spinoza et de
la religion en général.
Nous disposons, depuis peu, d'une solide étude sur Spinoza et l'arrière-plan
historico-culturel de sa doctrine ; elle nous offre un vaste panorama
allant de l'hérésie sabbataïste à la crise du
judaïsme européen au XVIIIe siècle. Tout ou presque
a déjà été dit sur le célèbre
polisseur de verres d'Amsterdam : les uns jurent qu'il méritait
vraiment son prénom de Benedictus (Baruch) alors que d'autres -dont
Jacob Gordin maintes fois cité- pensent que Maledictus lui conviendrait
mieux. Il importe de scruter les ramifications de la pensée spinozienne
au risque d'y découvrir, peut-être, une sorte de retombée
philosophique du marranisme. En somme, le vécu de Spinoza,
sa volonté maintes fois affichée de ne livrer le fond de
sa pensée qu'à ses confidents les plus sûrs (influence
du Guide des égarés de Maïmonide?) et son pessimisme
foncier s'expliqueraient par les soubresauts du judaïsme de l'époque
qui ne s'était pas encore remis des affres du sabbataïsme.
L'hypothèse est séduisante et se laisse défendre
plutôt bien: elle est soutenue par des sources hispano-portugaises
ainsi que les recherches de Scholem sur la kabbale et sur Sabbataï
Zewi lui-même.
Lorsque Spinoza écrit son œuvre dans la ville d'Amsterdam,
celle-ci était déjà devenue, par un étonnant
concours de circonstances historiques, le centre culturel et religieux
le plus vivant du judaïsme d'Europe. L'expulsion des juifs d'Espagne
avait déplacé le centre de gravité de la religion
d'Israël dans ce continent. La kabbale avec ses bienfaits vivifiants
mais aussi, enfouies en elle-même, les semences délétères
de l'hérésie sabbataïste, avait tout balayé
sur son passage, telle une vague déferlante. Car sans l'arrière-plan
de la mystique lourianique le pseudo messie n'aurait jamais eu cette armature
spirituelle qui vertébra son mouvement et lui permit de s'introduire
insidieusement au plus profond des masses et des élites juives
de l'époque. Or Sabbataï mourut en 1676, dix ans jour pour
jour après sa conversion. Est-il concevable que Spinoza n'ait pas
eu vent de toute cette affaire? Et, le cas échéant (car
le contraire est inimaginable), comment penser qu'une telle tragédie
n'ait pas, quelque peu, nourri sa réflexion? Les thèses
spinoziennes ont poussé sur les cendres fertiles du sabbataïsme,
dans un environnement amstellodamois plutôt favorable. Spinoza se
trouverait ainsi à la confluence de toutes ces tendances contradictoires:
havre de paix, lieu de commerce international, cité fondée
sur le droit et le respect des opinions -philosophiques et religieuses-
d'autrui, la ville d'Amsterdam accueillait les exilés de tout bord:
marranes, philosophes en délicatesse avec la religion, indécis
en cours de conversion, expatriés etc… Mais cette confluence
ressemble fort à une pierre tombale du messianisme juif en général.
C'est la première impression qui s'impose à l'esprit, mais
si l'on prend le temps de la réflexion, l'on se souvient (relisons
Shlomo Pinès) que Spinoza était l'auteur d'une grammaire
hébraïque et qu'il n'excluait pas le retour des juifs en Terre
Sainte, ce qui n'est pas, à proprement parler, un refus irrécusable
de l'espérance juive.
C'est dire combien Amsterdam -et indirectement- Spinoza étaient
à l'ordre du jour. Au fond, la question que l'auteur de l'Ethique
se posait et que l'on pose encore aujourd'hui n'était autre que
celle-ci: qu'est-ce qu'être juif? Comment être juif? Doit-on
espérer la venue du Messie ou doit-on traduire en termes éthico-politiques
une telle promesse? C'est peut-être là l'arrière-plan
authentique de la pensée spinozienne qui a tenté de bannir
du cœur de la philosophie la théologie, responsable de tous
les maux. La critique spinoziste de la religion vise, en fait, l'orthodoxie
et l'exégèse biblique qu'elle pratiquait: pour l'auteur
de l'Ethique il convenait d'interpréter la Bible par la Bible.
Cette déclaration équivalait à un désaveu
de la position maïmonidienne qui recherchait une conciliation philosophico-religieuse
alors que pour l'auteur de l'Ethique religion et philosophie devaient
demeurées séparées si l'on voulait que chacune conservât
sa dignité propre. La position de Spinoza déclencha de très
violentes réactions: un Salomon Maïmon (1752-1800) le défendra
dans son Autobiographie (1792; en français en 1983 aux éditions
Berg International) tandis que Hermann Cohen (1842-1918) le rejettera
violemment après l'avoir secrètement adulé.
Conflit entre la foi et la science.
Livres de Moïse écrits par une main humaine
Transgression de maints commandements : alimentaires, respect du chabbat
et des jours de fêtes
1656 : mis au ban, excommunié, deux ans après
la mort de son père (récita le kaddish)
Les règles talmudiques sont un tourment pour la vie des gens.
CONTESTATIONS de S : l’authenticité des récits bibliques,
l’origine divine des commandements de la TORA, de l’inspiration
prophétique. (Cas de Abraham ibn EZRA et de GERSONIDE).
La plupart des phes du MA ont voulu voir dans la Bible
un palimpseste et y introduisirent les doctrines suivantes : la spiritualité
absolue de Dieu, la liberté de l’homme et l’immortalité
de l’âme.
Maimonide et ses continuateurs ont cru que Philo et reli . pouvaient s’allier.
ils firent violence aux deux.
QUELQUES Précurseurs critiques dans le judaïsme
: Joseph DELMEDIGO, URIEL da COSTA (raconter son histoire) : S. avait
8 ans lors de l’humiliation de celui-ci.
SPINOZA OPTAIT pour l’autonomie du penser humain,
plaçait la moral naturelle en lieu et place d’une éthique
fondée sur la théologie, droit naturel en lieu et place
de l’ordre socila prétendument voulu par D
S. n’allait plus à la Synagogue car il ne
pouvait s’adresser avec ferveur à un Dieu qui avait agi comme
un homme : repos, colère, rire,
SPINOZA AU MIROIR DE LA TRADITION PHILOSOPHIQUE JUIVE :
Gabriel ALBIAC, La synagogue vide. Les sources
marranes du spinozisme. Traduit de l'espagnol par Marie-Lucie
Copete & Jean-Frédéric Schaub. Presses Universitaires
de France, 1994, 483 pages.
Maurice-Ruben HAYOUN
|