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MAIMONIDE ET L’ACCEPTATION DE L’AUTRE
:
LA TOLÉRANCE EST-ELLE UNE VALEUR RELIGIEUSE ?
(conférence du 11 décembre 2003)
Introduction :
1) D’où provient l’intolérance
? Quelles situations font vraiment le lit de l’intégrisme
et de l’exclusivisme religieux ?
Par nature, les religions entretiennent une compétition car elles
revendiquent des valeurs et une Vérité que d’autres
revendiquent parfois exclusivement, pour elles-mêmes. En principe,
elles devraient prêcher l’amour du prochain et bannir la haine.
Or, c’est l’inverse qui se produit : les religions sont généralement
accusées de semer la haine et de fomenter de la discorde, de préserver
le pouvoir de la caste sacerdotale en érigeant des barrières
là où il n’en existait pas.
Est-ce dû à la nature humaine ? Il existe une sorte d’
automaticité entre l’existence d’une majorité
religieuse et son corollaire, une minorité opprimée.
2) Comment lutter contre l’exclusivisme religieux
qui menace chaque fois qu’une religion se trouve quelque part en
position de force ? Probablement par ce que je nommerai l’altruisme
religieux, une attitude philosophique qui consiste à tenir compte
de l’Autre qui ne croit pas comme nous, ne pense pas comme nous,
ne prie pas comme nous.
3) Arrêtons nous un instant sur les définitions
et les exemples donnés par le Grand Robert (1964) :
TOLERER :
a) laisser se produire ou subsister une chose qu’on aurait le droit
ou la possibilité d’empêcher.
b) considérer avec une certaine indulgence une chose qu’on
n’approuve pas ou qu’on pourrait blâmer ou condamner
formellement .
VOLTAIRE (Traité sur la tolérance) : je
demande à présent si c’est la tolérance ou
l’intolérance qui est de droit divin ? Si vous voulez ressembler
à J-C soyez martyrs et non pas bourreaux !
VALERY ; j’observerai ici que la tolérance , la liberté
des opinions et des croyances est toujours chose fort tardive. Elle ne
peut se concevoir et pénétrer les lois et les mœurs
que dans une époque avancée quand les esprits se sont progressivement
enrichis et affaiblis de leurs différences échangées.
Terminologie et idées : un terme pour désigner
la tolérance ? Savlanut qui n’est pas biblique mais le corpus
biblique parle de hayy i’mmakh (vivre avec, co-exister, avec son
frère).
QUELLE FUT L’ATTITUDE DU JUDAÏSME BIBLIQUE
dans cette affaire de tolérance religieuse ? La Bible est un texte
militant qui mène une guerre sans merci contre les idolâtres
polythéistes et les cultes qui pratiquaient le sacrifice humain.
Les Dix commandements sont la charte morale de l’humanité
monothéiste et civilisée : on y trouve la condamnation du
meurtre et la sacralisation de la vie humaine. AUCUNE VALEUR RELIGIEUSE
NE PEUT AUTORISER DE PERSÉCUTER OU DE TUER QUI CROIT EN DIEU AUTREMENT
QUE VOUS. Il n’y est pas fait obligation de convertir par la force,
pas même les idolâtres…
L’unique cas où les anciens Israélites ont imposé
le rite de la circoncision à un autre peuple, les Iduméens,
est intervenu car ceux-ci voulaient contracter des mariages au sein du
peuple d’Israël.
Deux célèbres versets du Lévitique (25; 36-37) :
wé-hay ahikha immakh…[Afin que ton fère vive auprès
de toi]. Lévitique 19 ; 18 (Tu aimeras ton congénère
comme toi-même], même ce merveilleux cri du cœur [Tu
aimeras ton prochain comme toi-même] a trouvé des détracteurs
qui voulaient nier son caractère universaliste, allant bien au-delà
des limites de la seule communauté religieuse juive… Certains
ignoraient que cette belle maxime provenait du Lévitique et en
attribuaient la paternité originelle aux Evangiles. Ce commandement
représente, à lui seul, la quintessence de l'enseignement
éthique de la Bible.
les lois noachides, au nombre de sept, et allant depuis la nécessité
de respecter la vie humaine jusqu'à l'obligation de ne pas torturer
le animaux, en passant par l'urgence d'établir des cours de justice.
.
LA TOLERANCE OU L’ACCEPTATION DE L’AUTRE
DANS LA LITTÉRATURE TALMUDIQUE ET LA HALACHA :
Or la tradition juive nous donne au moins deux leçons
sur ce sujet: le midrash rabba sur la Genèse explique que Dieu
n'a créé qu'un seul homme afin de montrer que nous descendons
tous de lui et que mon sang, comme dit le talmud, n'est pas plus rouge
que celui d'un autre… Enfin, les Pirké Avot, sorte de raison
pratique du judaïsme, commandent de se mettre à la place de
celui que l'on voudrait juger… Al tadin havérkha ad shé-taggi'a…li-meqomo.
- La notion d’infidèle n’existe pas (kafir, al-kufar)
; on ne parle que d’idolâtres nommés AKUM : ovdé
kokhavim u-mazzalot : adorateurs des astres et des signes du zodiaque.
- Les lois des fils de Noé, des Noachides. qui sanctionnent religieusement
l’altérité du prochain, du prochain comme du lointain.
MAIMONIDE DANS LE CONTEXTE MÉDIÉVAL
:
Vivant au Moyen Age, à une époque où
la vérité suprême était d’essence religieuse,
où l’athéisme était interdit, où la
société était entièrement imprégnée
de visions religieuses, Maimonide, pas plus que ses contemporains ne pouvait
concevoir l’idée de tolérance selon notre représentation
contemporaine. Mais Averroès avait déjà parlé
dans son Traité sur la philosophie et la religion «de l’absence
de coercition en matière de croyance religieuse». Enfin,
lorsque Maimonide fut dénoncé auprès du Sultan au
Caire, celui-ci rétorqua que la coercition en matière religieuse
était inopérante.
CE QUI DÉMONTRE QUE LA NOTION DE TOLÉRANCE était
débattue à l’époque, mais pas dans les conditions
d’aujourd’hui : il faut donc se garder de tout anachronisme.
1) Victime à deux reprises de l’intolérance
et de l’exclusivisme religieux : à Cordoue et à Fes.
Sans oublier la dénonciation dont il fut victime au Caire même.
2) L’épître de la persécution
rédigée par son père Rabbi Maimon vers 1160, en arabe
; traduction hébraïque : Iggérét ha-Nehama.
Il y explique que les persécutions ne dureront pas éternellement,
qu’il faut, même en cachette, continuer de croire en Dieu
et en sa Tora remise à Moïse…
3) Sa propre Iggérét ha-shemad ou Iggérét
al qiddoush ha-Shem. Recommande de partir, de quitter le pays des persécutions…
Pris entre le marteau et l’enclume : le christianisme
d’une part et l’islam de l’autre… Maimonide admettait
la vérité religieuse de l’autre à CONDITION
QU’ON NE TENTE PAS DE LA LUI IMPOSER.
L’AUTRE EST fait à l’image de D-ieu
ABRAHAM, figure mythique de l’humanité monothéiste.
4) L’ALLIANCE ENTRE D-IEU ET L’HOMME : VALEUR UNIVERSELLE
DE L’HUMANITÉ MONOTHÉISTE. LES LIMITES DE LA RÉVÉLATION
HEBRAÎQUE.
Le cas des hassidé ummot ha-olam. Les sages des nations qui découvriraient
D- et une conduite vertueuse non point par révélation mais
à la suite de leur propre raisonnement seraient admis à
la vie et à la félicité éternelles.
Si l’on admet pareille chose, on relativise nécessairement
la valeur de sa propre révélation et l’on rejette
l’exclusivisme Cf. Jacob Katz, Exclusivisme et tolérance).
Ce que Maimonide a fait. Mais il faut articuler ses idées sur la
TOLERANCE avec sa conception de la religion authentique, c-à-d
une spiritualité fortement philosophique.
CONCLUSION :
Au sein même du judaïsme, un penseur comme SPINOZA a été
victime de l’intolérance et de la haine religieuses. Sans
oublier, avant lui, Uriel da Costa.
Est ce que la tolérance est une valeur religieuse ? Problème
de l’apocryphe chrétien : hors de l’Eglise point de
salut ! Ne pas oublier la formule hébraïque : la-hassot tahat
kanfé ha-Shekhina.
Au fond, la tolérance n’a cours que dans les religions éclairées.
Voyons aussi la tolérance et Emancipation chez quelques auteurs
juifs des XVIII-XIXe siècles. On se souvient que dès le
XVIIe le rabbin amstellodamois, Manassé ben Israël, avait
rédigé un vibrant plaidoyer en faveur des juifs. Il avait
même fait le voyage de Londres afin d'y recontrer le Lord Protector
O. Cromwell et prendre la parole devant le parlement. Son texte, paru
en plusieurs langues [en latin Vindiciæ Judeorum, en hébreu
Teshu'at Israël] a inspiré les générations suivantes
puisque Moïse Mendelssohn le fit traduire en allemand; il rédigea
même une importante introduction dans laquelle il dénonçait
l'intolérance chrétienne mais aussi celle de quelques…
rabbins, attachés à un privilège exorbitant, celui
de bannir et d'excommunier. Ce problème est douloureux et mérite
d'être traité avec circonspection: on se souvient des avanies
des anciens Marranes qui durent, à Amsterdam, par exemple, subir
quelquefois les foudres d'autorités rabbiniques, soucieuses, légitimement,
de protéger leurs ouailles… Mais beaucoup plus grave fut
l'Emancipation dont les conséquences firent parfois penser qu'elle
rimait étrangement avec l'assimilation. Au cours du XIXe siècle
Samson-Raphaël Hirsch (1808-1888), le champion de la néo-orthodoxie
judéo-allemande porta, dans sa 18e épître [Les dix-neuf
épîtres sur le judaïsme, Cerf, 1987] un jugement nuancé
sur les fruits de l'Emancipation: en somme, avait-on usé de tolérance
envers les juifs pour mieux les faire disparaître? C'est là
une question qui nous préoccupe tous et qui mérite d'être
reposée.
Maurice-Ruben HAYOUN
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