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L'ETHIQUE DANS LE JUDAISME
(conférence du 11 avril 2002)
LE DÉCALOGUE
Prolégomènes
Les Dix Commandements ou Décalogue (en hébreu: assérét
ha-devarim ou assérét ha-dibbérot) ont un statut
bien particulier dans le judaïsme: ces injonctions sont irremplaçables,
voire incomparables, et pourtant elles ne remplacent pas toutes les autres
prescriptions divines. En d'autres termes, le Décalogue est le
fondement même du judaïsme biblique mais il ne représente
pas, à lui seul, tout le judaïsme rabbinique.
La religion d'Israël est d'essence biblico-talmudique, c'est-à-dire
que les anciens docteurs de la Loi [talmidé chachamim ou sofrim]
ont interprété les prescriptions bibliques à l'aide
d'une herméneutique qui leur est propre: la tradition talmudique
a d'abord retenu les sept règles d'interprétation de Hillel,
ensuite les treize de rabbi Ishmaël et enfin, les trente-deux de
rabbi Yossi le Galiléen. L'usage de ces règles herméneutiques
a conféré à la religion biblique un statut très
particulier; en effet, le christianisme, par exemple, qui se réclame,
lui aussi, de ce même héritage biblique en présente
une tout autre interprétation. Pour le judaïsme rabbinique,
la loi orale [Tora she bé'al péh] détermine les modalités
de compréhension et d'application de l'Ecriture, i. e. la loi écrite
et jette les fondements de la halacha, la règle normative juive.
Or, la tradition chrétienne refuse de reprendre à son compte
la loi orale et ne se reconnaît pas dans la halacha rabbinique.
C'est ainsi que dès les premiers siècles de l'ère
chrétienne, les Pères de l'Eglise reprirent l'allégorisme
alexandrin, si prisé par Philon lui-même, alors que les rabbins
du talmud se cantonnaient à l'exégèse midrachique.
Celle-ci pratique, certes, l'exégèse non-littérale,
mais elle ne récuse jamais le sens obvie de l'Ecriture afin de
ne pas vider le judaïsme rabbinique de son contenu positif, en l'occurrence
des mitswot [préceptes divins]. Les rabbins considèrent
qu'il existe une solidarité absolue entre les différents
sens de l'Ecriture.
Les maîtres de la tradition juive ancienne ont dû obéir
à deux règles édictées par eux-mêmes:
la première stipulait qu'une référence scripturaire
ne pouvait être dépouillée de son sens premier [réponse
à peine voilée aux attaques des Chrétiens qui considéraient
qu'une exégèse spirituelle pouvait affranchir de la lettre
de l'Ecriture]; la seconde règle reconnaissait que la Tora, en
sa qualité de verbe divin, avait soixante-dix faces ou aspects
[ allusion à la grande polysémie du verbe divin, comparé
au verbe humain]. En somme, on délimitait un périmètre
au sein duquel l'activité exégétique était
licite.
Pour l'Eglise primitive, l'ère de la Loi était révolue
et cédait désormais la place à la grâce ou
à l'amour. Cette opposition entre la Loi et la Grâce ( héséd)
a scellé la séparation officielle entre la Synagogue et
l'Eglise.
Mais laissons là les contestations judéo-chrétiennes
des premiers siècles pour en revenir au Décalogue proprement
dit. La Bible hébraïque en connaît deux versions quasi-similaires:
en Exode 20; 2-14 et en Deutéronome 5; 6-18. Comme on le constate
au premier coup d'il, le nombre de versets est identique, même
si certains développements ou quelques motivations sont nouveaux
ou légèrement différents. Les commentateurs talmudiques
ont donné de ces divergences une explication traditionnelle: les
deux termes différents concernant le jour du chabbat (shamor: observer
et zakhor: se souvenir) ont été, disent-ils, prononcés
simultanément (shamor we-zakhor be-dibbour éhad
).
Il n'y aurait donc, de ce point de vue, qu'une divergence apparente. Les
rabbins ont même voulu y voir une édifiante leçon:
observer -qui signifie aussi en hébreu garder et conserver- s'adresse
à l'épouse juive qui préserve en elle le fruit de
l'amour; le verbe zakhor dont la racine hébraïque désigne
aussi le mâle s'adresse à l'homme qui s'unit à son
épouse le vendredi soir. Cette interprétation rabbinique
se veut assurément edifiante et ne recherche pas les raisons historiques
de cette divergence.
Mais le Décalogue, dans son essence même, pose un autre problème.
La notion même de loi divine communiquée à des oreilles
humaines est nouvelle en soi et constitue un principe qui gît au
fondement même du monothéisme éthique: la divinité
n'est plus l'ennemie de l'homme qu'elle veut aider à vivre en le
dotant d'une loi supérieure et, contrairement au fatum du polythéisme,
lui accorde la rémission de ses péchés. C'est cet
esprit qui détermine le dialogue entre Dieu et l'homme. Et de ce
dialogue -inédit jusqu'ici- découle la notion même
d'alliance que l'on trouve par exemple en Deutéronome 4;13: "Il
vous révéla son alliance qu'il vous ordonna de mettre en
pratique, les dix paroles et il les écrivit sur deux tables de
pierre." Celles-ci, nommées en hébreu (luhot ha-bérit
et luhot ha-'édut) furent entreposées dans l'arche d'alliance.
Les rédacteurs successifs de la Bible hébraïque ont
été imprégnés, dès les origines, de
cette notion première qui irrigue le Décalogue, à
savoir la personnalité morale de la divinité. La victoire
du monothéisme sur le polythéisme aurait fort bien pu être
celle d'un Dieu triomphant, ivre de puissance et écrasant les êtres
humains. Il n'en fut rien: dès l'histoire d'Abraham plaidant pour
Sodome et Gommorrhe, cette idée fondamentale du monothéisme
éthique apparaît dans les négociations entre Dieu
et Abraham. Ce dernier s'exclame:
"Loin de toi d'agir de cette façon-là, en faisant
mourir le juste avec le méchant, de sorte qu'il en serait du juste
comme du méchant. Loin de toi! Est-ce que celui qui juge toute
la terre ne pratiquerait pas la justice." [ha-shofét kol ha-'aréts
lo ya'assé mishpat?] (Genèse 18; 25)
C'est la notion de mishpat [éthique, justice] qui s'impose ici
aussi, comme elle le fera dans les livres de l'Exode et du Deutéronome:
c'est un Dieu moral qui instaure ici-bas un ordre de même nature.
On s'en rend compte même dans la littérature prophétique:
le livre de Jonas qui trouve sa place dans la liturgie juive le jour des
propitiations [yom ha-kippurim] évoque cette même divinité
éthique qui est sensible au repentir des humains. Tout le livre
de Jonas tend à nous montrer un Dieu qui "revient sur sa décision"
d'exterminer une ville au motif qu'elle est disposée à se
repentir sincèrement. Aux récriminations de son prophète
[Jonas] qui s'indigne d'une telle mansuétude Dieu répond
que sa "conscience" lui interdit d'éradiquer des centaines
de milliers de vies. Mais à qui donc Dieu rendrait-il compte, si
ce n'est à lui-même, c'est-à-dire à sa propre
conscience éthique qui imprègne l'univers?
Mais l'antiquité hébraïque ne fut pas la première
à concevoir l'idée même d'une loi, d'un contrat moral,
régissant les relations entre les hommes. Il convient donc de mentionner
dans ces prolégomènes le code Hammourabi qui est plus ancien
(ce monarque a régné vers le XIX siècle avant l'ère
chrétienne) que le Décalogue auquel il a certainement servi
de modèle, tout comme il a laissé sa trace dans les passages
législatifs du livre de l'Exode. On y trouve les sanctions destinées
à ceux qui commettent des crimes. Mais son économie générale
n'est pas celle du Décalogue. Le génie hébraïque
en a "retravaillé" l'esprit dans le sens strict de la
révélation monothéiste: l'idée que la Loi
ne pouvait venir que d'une divinité unique et suprême est
une nouveauté dans l'Antiquité et revient sans conteste
aux anciens Hébreux. De tels emprunts de la Bible hébraïque
à la Mésopotamie ancienne ont été développés
dans un esprit quelque peu polémique par le célèbre
orientaliste Franz Delitzsch dans un célèbre discours prononcé
devant l'Empereur Guillaume II en 1910, Babel und Bibel [Babylone et la
Bible]. Même l'idée primitive du jour du chabbat, qui fait
justement partie du Décalogue, pourrait bien avoir un lointain
ancêtre en Babylonie: il semble que les anciens Babyloniens aient
institué un jour de deuil hebdomadaire au cours duquel les activités
étaient ralenties et le peuple exhorté au recueillement
et à la méditation. Paradoxalement, pour les juifs, le jour
du chabbat est devenu un jour de joie, mais aussi de prières et
de recueillement. On retrouve peut-être, de nos jours encore, ce
vieux fonds d'austérité qui était inhérent
au chabbat dans ses origines les plus anciennes. La tradition biblique
n'en a pas moins élaboré dans un tout autre esprit la vocation
première du chabbat qui doit nous rappeler la création de
l'univers par Dieu: de même que le Seigneur a uvré
six jours et s'est reposé [wa-yinnafash= a retrouvé son
âme] le septième, ainsi l'homme se doit d'observer un identique
repos. La tradition biblique montre ainsi que sa conception divine fait
autant de place à la transcendance qu'à l'immanence: l'homme
est invité à une certaine imitatio Dei tout en sachant qu'il
ne pourra jamais se hisser au niveau même de son créateur.
Cette idée de l'altérité absolue de l'essence divine
se retrouve presque incidemment lorsque la Bible (Nb. 12; 3) parle de
l'homme Moïse pour souligner sa grande modestie. Ainsi, la loi a
bien été proposée par Moïse au peuple d'Israël
mais c'est Dieu, et nul homme, qui en est l'auteur!
Le Décalogue dans la Bible hébraïque
Dans sa forme actuelle, le Décalogue constitue l'aboutissement
d'un long processus dont les traces se retrouvent en différents
endroits de l'Ecriture. On ne pourra pas envisager la totalité
des textes parallèles mais seulement les plus importants, en l'occurrence
le chapitre 19 du Lévitique dont les liens avec l'exil en Babylonie
sont manifestes. Ce chapitre contient, à s'y méprendre,
la plupart des commandements positifs et négatifs du Décalogue.
Ceux-ci sont même entrecoupés par un solennel "Je suis
l'Éternel votre Dieu". On rappelle la sainteté du Seigneur,
l'honneur dû aux parents, le refus des idoles, du vol, du meurtre,
de l'adultère et de toute iniquité. On peut donc raisonnablement
avancer que ce chapitre du Lévitique contient une version plus
développée d'un Décalogue dont les formulations définitives
figurent, sous une forme classique et ramassée, dans l'Exode et
dans le Deutéronome.
"Soyez saints car je suis saint, moi l'Eternel votre Dieu
Je
suis l'Eternel votre Dieu
Ne vous tournez pas vers les idoles et
ne faites pas pour vous des dieux de métal fondu
Vous ne volerez
pas, vous ne mentirez pas et vous ne tromperez pas votre prochain
Vous ne ferez pas d'injustice dans le jugement"
Le livre d'Osée contient aussi quelques références
intéressantes: (4;2) on se parjure et l'on ment, on tue, on vole,
on commet l'adultère, on fait des brèches et le sang succède
au sang. Autant de comportements que le Décalogue réprouve
clairement.
(12;10) Or moi, je suis l'Éternel ton Dieu depuis le pays d'Égypte
(13;4) Or, moi l'Éternel ton Dieu depuis le pays d'Égypte,
tu ne connais pas de Dieu en-dehors de moi
Et enfin, ce verset de Jérémie (7;9): Est-ce que, après
avoir volé, tué, commis l'adultère, juré pour
le mensonge, encensé le Baal, marché derrière des
dieux étrangers que vous ne connaissez pas
La ressemblance avec les interdits du Décalogue est frappante.
Comment se présente le Décalogue? On peut discerner une
structure apparente: les quatre premiers commandements traitent des relations
entre Dieu et l'homme et les cinq derniers des relations des hommes entre
eux. La transition du premier au second groupe s'effectue par le cinquième
commandement qui enjoint de respecter ses parents.
"Exode 20: Je suis l'Eternel ton Dieu qui t'ai fait sortir du pays
d'Egypte, de la maison des esclaves; tu n'auras point d'autres dieux en
face de moi
Tu ne te feras pas d'idole ni aucune image
Tu
ne prononceras pas en vain le nom de l'Eternel ton Dieu
Souviens
toi [zakhor] du jour du chabbat pour le sanctifier
Honore ton père
et ta mère
Tu ne tueras point
Tu ne commettras pas
d'adultère
Tu ne voleras point
Tu ne déposeras
pas de faux témoignage
Tu ne convoiteras pas la maison de
ton prochain
"
"Deutéronome 4: Je suis l'Eternel ton Dieu qui t'ai fait
sortir du pays d'Egypte, de la maison des esclaves; tu n'auras point d'autres
dieux en face de moi
Tu ne te feras pas d'idole ni aucune image
Tu ne prononceras pas en vain le nom de l'Eternel ton Dieu
Observe
[shamor] le jour du chabbat pour le sanctifier
Honore ton père
et ta mère
Tu ne tueras point
Tu ne commettras pas
d'adultère
Tu ne voleras point
Tu ne déposeras
pas de faux témoignage
tu ne convoiteras pas la femme de
ton prochain
ni ne convoiteras la maison de ton prochain
"
On voit bien que les différences entre les deux versions les plus
élaborées du Décalogue sont mineures. Dans Deutéronome
4, le dernier commandement qui interdit de convoiter les biens du prochain
place l'épouse avant la maison. Exode 20 procédait de façon
inverse. Ce nouvel ordre s'explique probablement par l'urbanisation des
Hébreux et par une division plu efficace des tâches: l'homme
s'est rendu compte que son épouse occupait une place plus importante.
Ce Décalogue fait du judaïsme une théonomie: pour que
l'homme vive heureux ici-bas il doit être en règle avec la
divinité qui l'a créé et ne faire aucun mal à
ses congénères qui sont, eux aussi, des créatures
divines. Il y a donc, comme on le relevait supra, un code des relations
inter-humaines, parrainé par Dieu. Celui-ci ne saurait être
indifférent au sort des créatures ici-bas. On sent se profiler
derrière l'idée même de Décalogue une théorie
simple et non-conceptualisée de la providence divine. En termes
bibliques, c'est la notion d'alliance, en hébreu berit. Dieu "tranche
l'alliance" avec les patriarches et garantit ainsi que leur descendance
sera préservée et héritera du pays de Canaan. Il
assure aussi qu'il extraira les enfants d'Israël de la maison des
esclaves: expression qui figure dans le premier commandement où
Dieu ne s'identifie pas immédiatement comme le créateur
des cieux et de la terre, mais comme le maître de l'Histoire. Ce
n'est qu'après, dans le deuxième commandement, que Dieu
interdit l'existence d'autres divinités: au ciel, sur terre ou
en dessous de la terre.
La "philosophie" du Décalogue
Le problème majeur posé par un tel texte touche à
la Révélation, à la morale et aussi à l'origine
de la loi. On a voulu faire du Décalogue une sorte de charte du
monothéisme éthique chez les juifs. Il fut même relevé
que l'unique
référence au judaïsme était contenue dans l'exhortation
au respect du chabbat. Rien d'autre (surtout pas le culte sacrificiel,
comme le souligne Hermann Cohen) n'est évoqué, pas même
les grandes fêtes juives, y compris le jour des propitiations, pas
l'ombre d'un allusion au Temple de Jérusalem ni à une quelconque
règle de pureté rituelle.
Ceci a conduit bon nombre de philosophes juifs de Maïmonide à
Eliya Delmédigo à voir dans ce texte condensé la
volonté d'affirmer la pérennité de la morale, garantie
par le Dieu unique. Il est vrai qu'un tel programme n'était réalisable
qu'à travers le rejet du polythéisme qui faussait entièrement
les relations entre l'homme et Dieu. On a évoqué supra l'idée
de mansuétude divine qui rassurait l'homme sur les intentions du
Seigneur à son égard: c'est un Dieu d'amour, de bonté
et de justice qui se tient face à lui et qui lui accorde son pardon
après un repentir sincère. C'est là, semble-t-il,
le fondement éthique du Décalogue. Mais les sages du talmud
ont bien compris que l'humanité était composée d'une
immense majorité de non-juifs, voire même de païens;
ils décidèrent d'édicter une sorte de code a minima
destiné à guider l'humanité non-juive, ou simplement
incroyante, sur la voie de la paix et de la justice sociales. Ces lois,
dites des Noachides, i.e. de la descendance de Noé, sont au nombre
de sept et comprennent l'établissement de cours de justice, la
renonciation aux crimes (meurtre, vol et adultère) ainsi que l'interdiction
de consommer le membre d'un animal encore vivant. Pour les juifs eux-mêmes,
les rabbins ont prévu les règles de l'abattage dit rituel
[shehita] alors que le reste de l'humanité n'a pas à s'embarrasser
de telles prescriptions: ce qui compte, c'est qu'on n'inflige pas aux
animaux des souffrances inutiles. Mais par-delà ces règles
élémentaires du savoir-vivre, c'est l'unification ou l'uniformisation
religieuse qui est refusée. La Tora se veut, certes, universelle,
mais elle refuse de s'imposer à l'humanité tout entière.
Cependant, même s'ils refusent la législation de la Tora,
les hommes doivent reconnaître une divinité unique, garante
de l'ordre moral ici-bas. En prescrivant aux Noachides une telle règle,
les sages du talmud voulaient aussi extirper la notion même d'idôlatrie.
Il convient aussi de dire un mot de ce problème dans le présent
contexte: les prophètes d'Israël insistent sur le rejet des
pratiques idolâtres et tournent en dérision les fabricants
d'idoles: voir Isaïe 40 qui résonne comme un lointain écho
aux pratiques iconoclastes d'Abraham décrites dans le midrash des
rabbins sur la Genèse: Abraham avait découvert par lui-même
que les idoles de son propre père n'avaient pas le statut de divinité
et que le Dieu unique devait s'imposer à tous les hommes. Même
Moïse Maïmonide (1138-1204) dira que celui "qui rejette
les pratiques idolâtres s'assimile par là-même à
celui qui applique les prescriptions de la Tora." Il y a donc une
équivalence entre des pratiques éthico-religieuses et une
conduite éthique. Existe-t-il une opposition entre ces deux attitudes?
Dira-t-on avec H. Bergson que la morale, d'une part, et la religion, d'autre
part ont deux sources différentes? Pour le judaïsme rabbinique,
ceci serait inconcevable. Deux problèmes, cependant, subsistent:
la conduite éthique présuppose-t-elle obligatoirement une
autorité religieuse? Et enfin, comment concilier une théonomie
et la nécessaire autonomie du sujet moral? Ce sont les deux questions
auxquelles les néo-kantiens juifs ont tenté de répondre.
Qui furent ces hommes? En gros, Salomon Maïmon (1752-1800), Lazarus
Bendavid (1762-1832) et Hermann Cohen (1842-1918).
En devenant Salomon Maïmon, au lieu de continuer à être
Shlomo ben Yehoshua, l'auteur de deux commentaires -allemand et hébraïque-
du Guide des égarés de Moïse Maïmonide a voulu
montrer tant à ses contemporains qu'à la postérité
la dette qu'il avait contractée auprès du philosophe juif
cordouan. Le fait d'avoir placé au sein même de son Autobiographie
plusieurs chapitres résumant son commentaire du Guide des égarés
montre que ce travail représentait, aux yeux même de son
auteur, une partie intrinsèque de lui-même et de son existence.
C'est le Guide des égarés, nous dit Maïmon, qui l'aida
"à liquider en lui-même les séquelles de la superstition";
d'où cette espèce de renaissance, on pourrait presque dire,
cette "réincarnation" en Maïmonide: de fait, Salomon
Maïmon s'est voulu le Maïmonide de la fin du XVIIIe et du début
du XIXe siècle. Dans cette Autobiographie Salomon Maïmon résume
en une phrase la philosophie de son existence: penser le vrai et pratiquer
le bien. C'est de sa confrontation avec la philosophie de Kant que Maïmon
avait retiré un tel adage d'où toute pratique rituelle était
absente.
On retrouve, à peu de choses près, la même attitude
chez Lazarus Bendavid dont les origines juives traditionnelles rappellennt
fort celles de Maïmon. Je perdis, écrivit-il, toute foi en
le judaïsme en découvrant que Moïse et les païens
avaient, pour garants de leur authenticité, des oracles assez proches.
Il abandonna du jour au lendemain toute pratique religieuse pour ne conserver
que la foi en le Décalogue: croyance en Dieu, immortalité
de l'âme et un avenir meilleur (qu'il nomme messianisme).
Le seul des néo-kantiens juifs sus-cités qui ait éclairé
ses croyances de son credo philosophique sans tourner le dos à
la tradition juive fut sans conteste Hermann Cohen dont les Ecrits juifs
(Berlin, 1924), récemment traduits en français, consacrent
de longs passages à une interpréttion éthique du
Décalogue.
L'esprit du Décalogue selon Hermann Cohen
Sans jamais le dire clairement, Cohen oppose l'esprit du Pentateuque à
celui des prophètes; il relève que tout comme les anciens
visionnaires d'Israël le Décalogue n'appelle pas à
la poursuite du culte sacrificiel alors qu'il insiste sur la noblesse
du repos chabbatique. Même le sacrifice statutaire du jour du chabbat
n'y est pas évoqué. Le Décalogue représente
donc une conception plus élevée de cette pratique: l'intériorisation
de la solennité chabbatique et non point l'exécution d'un
rituel sanguinolent.
On a compris que le chabbat revêt ici un aspect central en raison
de l'injonction du Décalogue lui-même de garantir le repos
de l'esclave et de l'animal. Grâce à cette injonction de
se reposer, on établit une équation entre les hommes, quel
que soit leur statut social [maître et esclave] et on accorde à
l'animal une existence supportable. Causer du tort à l'homme, c'est
aussi porter préjudice à Dieu.
Ezéchiel, l'homme qui fit progresser la conscience hébraïque
ancienne sans causer en son sein la moindre fracture irréparable,
fut à la fois un prêtre et un prophète, c'est-à-dire
le membre d'une caste sacerdotale fortement hiérarchisée
et l'adepte d'un esprit nouveau.
Selon Cohen, c'est Ezéchiel qui paracheva le volet éthique
du Décalogue en présentant Dieu comme un Dieu d'amour, de
miséricorde et de bonté: Qu'on en juge "C'est que je
suis
un Dieu jaloux, qui fait payer les fautes des pères
aux enfants, jusqu'à la troisième et la quatrième
génération, si eux aussi me haïssent". (Exode).
Toute la tradition juive ultérieure, se réclamant du chapitre
18 d'Ezéchiel traduit ainsi, en se fondant sur l'explication talmudique:
"Si les enfants reprennent à leur compte les agissements de
leurs pères". Grâce à la prophétie d'Ezéchiel
il n'existe plus de relation entre la faut des pères et le châtiment
des enfants.
Jérusalem bruissait déjà de ce dicton: "Les
pères ont mangé des raisins amers mais ce sont les dents
des enfants qui en furent agacés". C'est contre cette sagesse
populaire qu'Ezéchiel s'est déchaîné. Le fils
ne souffre pas pour le père, ni le père pour le fils: tout
ira mal pour le fils pervers d'un père vertueux, et tout ira bien
pour le fils vertueux d'un père impie.. "Seule l'âme
pécheresse mourra". Tel est le fondement éthique de
la conscience nouvelle de soi-même.
En spécifiant que le respect du chabbat était une manière
de s'abstenir du mal (meshokh yadekha mi-kol ra') les prophètes
ont été les fondateurs de la religion sociale, et partant
les promoteurs de la conscience sociale elle-même. Ils mirent Dieu
en interaction avec l'homme. C'est l'idée de la corrélation,
si chère à Cohen: l'homme n'est rien sans Dieu, et Dieu
ne se pense, pour ainsi dire, qu'en relation à l'homme.
Et en mettant hors circuit cette tragique idée de l'inéluctable
péché, les prophètes déracinaient cette ancienne
notion mythique de l'envie des dieux.. Dieu est l'être bon qui veut
le bien. Si les souffrances proviennent aussi de lui ce n'est pas nécessairement
un mal. On se souvient des célèbres phrases d'Ezéchiel
disant dans le chapitre 18 de son livre: car je ne souhaite pas la mort
du pécheur, mais (bien au contraire) son repentir dans l'espoir
qu'il continue de vivre!
Ezéchiel apporte donc au Décalogue une sorte de complément
éthique qu'il n'a pu acquérir qu'en Babylonie où
la conscience hébraïque a senti que tous les hommes étaient
les fils de Dieu. Cohen relève aussi que l'éthique universaliste
des prophètes, chevillée au Décalogue, dépasse
en portée et en signification l'enseignement des Grecs anciens.
On mesure, dit-il, l'énorme différence qui sépare
la conception prophétique de celle de Platon. Les prophètes
ne sont pas moins concernés par le monde que ne l'est Platon, toutefois
le regard qu'ils jettent sur le reste de l'univers est différent
de celui du philosophe grec qui se limite à la Grèce.
On le voit, l'idéal des prophètes est à l'échelle
de l'univers; il ne s'arrête devant aucune considération
d'ordre ethnique, nationale ni même religieuse. Le messianisme prophétique,
contenu en germe dans le Décalogue, est nécessairement universel.
Un mot, pour conclure, sur la place dévolue au Décalogue,
dans la liturgie à l'époque du Temple et de nos jours. A
l'origine, les Lévites incluaient la lecture du Décalogue
dans leur liturgie. Mais par la suite, lorsque le culte sacrificiel fut
remplacé par le "souffle des lèvres" (aréshét
sefaténu), le Décalogue fut retiré de la liturgie
quotidienne (voir Talmud de Babylone, traité de Bérachot,
fol. 12a) au motif que les hérétiques le considéraient
comme l'unique contenu de la révélation. En somme, toute
la Tora ne serait pas un document révélé! Maïmonide
lui-même veilla à ce que l'on retire de la liturgie du matin
le texte du Décalogue pour les mêmes motifs invoqués
dans le talmud (voir supra). Mais il convient de relever que l'esprit
du Décalogue est présent dans maintes prières statutaires:
dans le fameux Shema' Israël l'orant juif est appelé à
aimer Dieu [c'est plus que d'y croire, comme dans le Décalogue].
Dans la prière qui commence par Béni soit Celui qui a dit
que le monde soit et le monde fut [baruch shé'amar
]
Mais même sans avoir une place centrale dans la liturgie quotidiennne,
le Décalogue n'en conserve pas moins, aujourd'hui encore, un rôle
de premier plan dans la théologie et l'essence du judaïsme.
La Bible, document fondateur du judaïsme rabbinique, c'est-à-dire
de la religion biblico-talmudique, ne distingue pas nettement entre l'aspect
religieux proprement dit d'une part, et l'aspect éthique ou moral
d'autre part. Cette observation préliminaire est fondamentale si
l'on veut comprendre la réalité des rapports entre la philosophie
morale et le judaïsme.
Comment traduire le terme morale ou éthique en hébreu? La
Bible parle en Proverbes 1;8 de mussar qui provient de la racine MSR et
qui signifie transmettre ou offrir un legs d'ordre religieux ou spirituel.
De même le traité talmudique Avot (Traité des pères)
formule dès ses premières lignes l'injonction suivante:
"Accepte, O mon fils le mussar (enseignement moral ou éthique)
de ton père et n'abandonne pas l'enseignement (Torat) de ta mère."
On le voit, les mots-clés Tora et Mussar sont mis sur un même
pied d'égalité.
Comme les droits imprescriptibles de la conscience morale, en tant que
telle, ne sont vraiment pris en compte dans le judaïsme que bien
après la période talmudique -ce qui ne signifie nullement
que cette dernière n'en avait pas connaissance ni ne s'en inspirait
dans les faits- on note que l'arbitre suprême est demeuré
la révélation et, dans son sillage, la halacha, c'est-à-dire
la règle normative juive. C'est après la venue de Spinoza
et l'apparition de la crise de la conscience européenne qu'on limitera
sévèrement le champ de la révélation pour
remettre entre les mains du sujet moral les clés de son autonomie:
la théonomie biblico-talmudique cédera donc quelque peu
devant l'autonomie du sujet moral.
Moïse Mendelssohn (1726-1789) impulsera ce processus nouveau qui
atteindra son apogée avec Hermann Cohen (1842-1918). Sans vouloir
anticiper sur ce qui va suivre, on peut dire d'emblée que cette
tendance qui fit du judaïsme un monothéisme éthique
puisera sa légitimité dans les écrits des prophètes
d'où elle extraira des passages significatifs (Amos 5;15 et Michée
6;8) afin de montrer que l'essence du judaïsme ne réside pas
(uniquement ni exclusivement) dans la théonomie ni l'orthopraxie
(accomplissement scrupuleux des commandements divins) mais principalement
dans l'éthique (aimer le bien et fuir le mal). Outre que cette
dernière fait appel aux catégories de l'universel et non
plus, comme les préceptes divins, à la spécificité
de la religion juive, elle permettait de sauvegarder par ce biais ce que
les penseurs allemands du XIXe siècle considéraient être
le noyau insécable du judaïsme, l'explication de sa survie
et sa raison d'être. Un tel courant a évidemment mis en avant
l'interprétation talmudique de Lévitique 19; 18 (tu aimeras
ton congénère, il est comme toi) qui s'énonce comme
suit en Shabbat 31a: Ce qui est détestable à tes yeux, ne
le fais pas aux autres. Dans le commentaire qui s'ensuit il est même
spécifié que c'est là la teneur de toute la Tora,
donc en termes philosophiques modernes, l'essence du judaïsme.
Dans les développements qui suivent on exposera d'abord l'évolution
des relations entre l'éthique et la religion (si ce terme a encore
un sens spécifique dans ce contexte) dans l'univers biblico-talmudique.
Nous passerons ensuite au judaïsme médiéval pour mettre
l'accent sur les uvres d'édification morale tant des philosophes
que des kabbalistes. La transition entre cette époque et l'époque
moderne s'effectuera grâce à l'uvre du rabbin de l'Allemagne
du Nord Jacob Emden (1697-1776) et Salomon Maïmon (1752-1800). C'est,
comme on l'a indiqué supra, Moïse Mendelssohn qui réévalua
les rapports entre la révélation et la conscience morale
(=autonomie du sujet ) et qui ouvrit une perspective nouvelle dont l'aboutissement
,chez Julius Guttmann (l'auteur de Philosophies dans le judaïsme
[Munich 1933], mort en 1950), fera du judaïsme un pur monothéisme
éthique (ethischer Monotheismus). Avant d'en venir aux enseignements
de Hermann Cohen (Jüdische Schriften, Berlin, 1924; L'éthique
du judaïsme, Cerf, 1994) de Franz Rosenzweig (L'étoile de
la Rédemption; Opera minora et de Léo Bæck (L'essence
du judaïsme, 1904, 1922; Puf, 1994), il conviendra de dire un mot
d'un rabbin adversaire du Talmud, assez peu connu mais intéressant
dans ce contexte, Samuel Holdheim (1806-1860) qui adressait à l'orthodoxie
juive de son temps des critiques fondées sur l'éthique.
Enfin, il sera question de l'attitude de la Science du judaïsme en
général et des penseurs juifs de notre temps: Shmuel Hugo
Bergmann, Martin Buber, André Neher et Emmanuel Lévinas.
Le point de vue biblique :
Comme on l'a laissé entendre supra, le judaïsme moderne ou
la philosophie juive en général, tant médiévale
que contemporaine, serait incompréhensible sans son socle biblique:
que dit la littérature biblique de cette problématique?
Fondamentalement, on parle de la soumission de l'homme à la volonté
divine, de la toute-puissance du Dieu créateur des cieux et de
la terre et de sa providence qui embrasse aussi bien les espèces
que les individus. Mais au cours de l'évolution de la conscience
hébraïque, même au sein des textes révélés,
on note une part plus grande dévolue au jugement moral de l'individu.
Dieu n'est jamais perçu comme un tyran édictant des lois
incompréhensibles pour les êtres humains: bien au contraire,
on parle d'un peuple doté de qualités éthiques et
dianoétiques (morales et intellectuelles) puisque tant l'intelligence
que la conscience (au sens le plus large du terme) sont des dons divins.
Par ailleurs, même les commandements divins présupposent
un sujet libre de les accomplir ou de ne pas les accomplir. Or, la plupart
de ces préceptes se signalent par leur motivation d'ordre moral,
ce qui permet une sorte de coordination entre la loi religieuse et l'éthique.
Mais il existe certaines injonctions divines, notamment du Pentateuque,
où Dieu ordonne certains actes immoraux: c'est le cas de la ligature
(adéquat Itshaq) . Il convient de préciser le sens et la
portée de cet acte.
Certains penseurs juifs, mus par des visées apologétiques,
ont cherché à montrer que Dieu a seulement voulu sonder
le patriarche Abraham, ou en d'autres termes, le mettre à l'épreuve
(en hébreu, nissayon). Une telle explication nuit gravement à
la dignité divine: elle suppose en Dieu une certaine ignorance
et met à mal le dogme de l'omniscience divine auquel la Bible tient
tant. D'autre part, elle prête à Dieu des traits cruels:
comment mesurer la foi d'un homme en lui enjoignant de sacrifier son fils
qu'il eut, de surcroît, tant de mal à engendrer? Une telle
attitude est forcément incompatible avec une nature divine éthique.
On a déjà évoqué cette question par ailleurs
[voir dans ce Dictionnaire l'entrée Décalogue]: lorsque
Abraham discute avec Dieu en Genèse XVIII de l'impossibilité
de punir indistinctement les bons et les méchants il insiste sur
les fondements éthiques de la loi divine. Or, ce même patriarche
ne semble guère discuter en Genèse XXII lorsque Dieu lui
ordonne la fameuse ligature d'Isaac [et non sacrifice puisque celui-ci
ne fut jamais consumé; voir supra]. On assiste donc à une
magnifique abnégation de la part du patriarche qui juge légitime
de plaider pour les autres (Sodome et Gomorrhe) alors qu'il s'exécute
sans mot dire lorsqu'il s'agit de faire de son fils unique une offrande
à Dieu.
La conscience juive ultérieure s'est longuement interrogée
sur le sens profond d'une telle injonction divine: on a esquissé
supra la thèse naïve de ceux qui plaidaient pour une simple
mise à l'épreuve (explication déjà fournie
par la Bible elle-même: Dieu mit Abraham à l'épreuve
]
et les conséquences qu'elle entraînait. La tradition rabbinique
a rapidement pris la dimension véritable d'un tel dilemme et a
opté pour une solution très différente: Dieu, dit-elle,
a voulu infliger à Abraham des souffrances d'amour (Issouré
de-ahava): il arrive que Dieu, dans son insondable sagesse, accable des
humains de souffrances (épreuves) imméritées à
la seule fin de les aguerrir et de les purifier; ainsi croît en
leur cur l'amour qu'ils portent à Dieu. En quelque sorte,
ce serait dans l'adversité que Dieu éprouve l'attachement
de ceux qui l'aiment. C'est pour cette raison que la Bible fait dire à
Dieu au sujet d'Abraham: celui qui m'aime. L'amour est ici conçu
comme étant plus fort que la mort, en l'occurrence celle du fils
unique chéri.
La Bible hébraïque a toujours exprimé la notion d'alliance
entre Dieu et un homme (Abraham, David etc
) en recourant au vocabulaire
qui sert à décrire l'union et la fidélité
au sein d'un couple. Et lorsque les prophètes dénoncent
les errements d'Israël ils les comparent aux incartades au sein d'un
couple. Ainsi, par-delà l'exemple d'Abraham qui demeure uni à
Dieu en toute circonstance, même lorsqu'on lui demande de sacrifier
son propre enfant, il y a, dans la Bible hébraïque le cas
d'un prophète (Osée 3;1) auquel Dieu enjoint d'épouser
une femme de mauvaise vie.
"Dieu me dit encore: Va! Aime une femme aimée d'un ami et
adultère, de même que Dieu aime les fils d'Israël, tandis
qu'ils se tournent vers des dieux étrangers et aiment les gâteaux
de raisins?"
On peut s'interroger sur la valeur véritable d'une telle injonction;
les exégètes ont mis en avant le fait suivant: Dieu s'était
uni à un peuple qui ne lui fut guère fidèle.
Mais le cas du prophète est intéressant car il pose, en
fait, le vrai problème, celui de l'hétéronomie du
sujet moral: si la loi divine prend le pas sur tout le reste, comment
parler d'une éthique humaine? Comment le prophète aurait-il
pu réagir si Dieu n'était pas à l'origine de l'injonction
reçue? Par ailleurs, comment l'éthique en général
pourrait-elle prospérer à l'ombre du légalisme juif?
Il semble que le problème a été clairement entrevu
par les documents les plus tardifs de la littérature biblique:
la littérature dite sapientiale avec les Proverbes, l'Ecclésiaste
et le livre de Job.
Mais déjà dans la littérature prophétique,
notamment dans le chapitre XVIII d'Ezéchiel, on rappelle au peuple
exilé à Babylone que Dieu est juste, qu'il a une conduite
éthique et que ceux des exilés qui se croyaient abandonnés
par lui se trompaient. Les captifs de Babylone disaient entre eux le fameux
adage: les pères ont mangé du verjus et ce sont les dents
des enfants qui en furent agacés (Ez. 18; 3). Ils signifiaient
par là que la conduite divine à leur égard n'était
pas juste: si leurs pères avaient péché et mérité
l'exil et la captivité, eux-mêmes étaient, en principe,
innocents. On sent se profiler derrière cette protestation une
contestation de l'ancienne théologie de l'Exode (20; 5): la version
du Décalogue qui s'y trouve assure que Dieu " est un Dieu
jaloux punissant la faute des pères sur les fils
" Et
Ezéchiel justifie une telle révolte contre l'ancienne conception:
il précise que seule l'âme pécheresse mourra par sa
propre faute, qu'un fils vertueux ne saurait expier les fautes de son
père et inversement qu'un père vertueux ne saurait rendre
des comptes:
"Cependant vous dites: la voie de Dieu n'est pas régulière!
Ecoutez donc, maison d'Israël: Est-ce ma voie qui n'est pas régulière?
Est-ce que ce ne sont pas vos voies qui ne sont pas régulières?
Si le juste revient de sa justice, commet l'iniquité et meurt,
il meurt à cause de l'iniquité qu'il a commise. Et si le
méchant revient de la méchanceté qu'il a pratiquée,
s'il pratique le droit et la justice, il conservera sa vie. Il est revenu
de toutes les transgressions qu'il a commises, il vivra assurément,
il ne mourra pas." (Ezéchiel 18; 25-29)
Ezéchiel marque donc un tournant dans la théologie biblique
et passe pour le père de "l'individualisme religieux":
ceci signifie que les droits de l'individu en tant que tel sont absolument
reconnnus et non plus partiellement. Celui-ci n'est plus le fils, le père,
le frère, le mari; l'individu vaut pour ce qu'il est au niveau
de sa conscience. C'est ce qu'entendait Ezéchiel par l'expression
hébraïque "ha-néfésh ha-hotét",
l'âme pécheresse. Cette dernière paiera sa faute,
nulle autre ne l'assumera à sa place, mais inversement, elle-même
ne subira jamais les conséquences d'une mauvaise action commise
par une autre âme.
C'est probablement l'exil qui a facilité l'émergence de
cette conscience morale et remis en cause le mode de pensée ancien.
Le Dieu de l'univers, maître de l'Histoire, devait agir avec probité.
Sa conduite était caractérisée par une éthique
absolue dont les hommes étaient appelés à s'inspirer.
Ce trait est caractéristique de l'ensemble de la littérature
prophétique qui ne fait presque jamais référence
aux préceptes rituels, exception faite du chabbat.
Cette évolution vers l'éthique -qui fit dire aux Pères
de l'Eglise que la nouvelle alliance était plus attachée
à l'idée de justice qu'à celle de rite- se renforce
davantage dans le livre des Psaumes où l'accent est mis sur la
perfection morale beaucoup plus que sur l'accomplissement des pratiques
extérieures. Le Psalmiste dit si souvent que la proximité
à Dieu est ce qui lui tient le plus à cur. Comment
interpréter cette notion de proximité qui n'est pas de nature
spatiale? Il s'agit de l'imitatio Dei, du rapprochement de Dieu par le
cur et l'esprit.
Cette quête, à la fois longue et douloureuse du Dieu de l'éthique,
est nettement perceptible dans le livre de Job. Ce livre, dont l'origine
n'est certainement pas hébraïque, traite en réalité
de la théodicée: Dieu est-il juste? Le débat ne porte
jamais sur l'accomplissement des préceptes religieux du judaïsme;
on se contente de nous dire que Job était un homme bon, vertueux,
craignant Dieu. La divinité qui l'accable de tant de maux n'est
pas le Dieu législateur du Sinaï de sorte qu'on eût
pu reprocher à Job une transgression rituelle quelconque. Ce détail
est fondamental, notamment dans le traitement talmudique du livre de Job.
Les Docteurs de la loi commencent par réfléchir sur l'origine
du nom de Job lui-même: aucun autre personnage de l'Histoire juive
primitive ne portait pareil nom. Quant au pays où Job vivait, son
nom semble être un nom parlant, Outs; la racine de ce terme hébraïque
signifie réfléchir, méditer, penser. Autant d'indices,
soulignent les Sages, qui nous incitent à n'y voir qu'une simple
allégorie de la théodicée.
On ne retracera pas ici, faute de place, le "conflit" opposant
Job à Dieu; il faut savoir, en revanche, que lorsque Job interpelle
le Seigneur ce dernier se contente de lui rappeler qu'il est le créateur
de toute chose:
"Mon âme est dégoûtée de ma vie! J'exhalerai
sur moi ma plainte, je parlerai de l'amertume de mon âme! Je dirai
à Dieu: Ne me condamne pas! Fais-moi voir à propos de quoi
tu me querelles! Est-ce un bien pour toi d'être violent, de mépriser
les uvres de tes mains
pour que tu recherches ma faute et
que de mon péché tu t'enquières, bien que tu saches
que je ne suis pas coupable
Tes mains m'ont façonnné et fabriqué et ensuite tu
me détruiras complètement. Souviens-toi donc que tu m'as
fait comme avec de l'argile
Ne m'as tu pas versé comme du
lait? Et comme le fromage ne m'as tu point caillé
Et puis
de la vie tu m'accordas la grâce.
(Job 10; 1-12)
A ce lyrisme triste et douloureux de Job Dieu répond que sa raison
transcende celle de l'homme qui souffre: "Ceins donc tes reins comme
un homme, je te questionnerai et tu m'instruiras (38; 2):
"Où étais-tu quand je fondai la terre? Indique-le,
si tu sais la vérité. Qui a fixé ses mesures si tu
le sais, ou qui a tendu sur elle un cordeau? En quoi ses socles furent-ils
enfoncés, ou qui posa sa pierre angulaire?
Es-tu arrivé
jusqu'aux sources de la mer et au fond de l'abîme t'es-tu pomené?
La pluie a-t-elle un père?
Qui a mis dans l'ibis la
sagesse ou qui a donné au coq l'intelligence? (Job 38)
Le Dieu de l'intelligence et du bien est-il aussi le Dieu du mal? Les
Lamentations avaient répondu à cette question de manière
équivoque: on peut lire, en effet, de deux façons le verset
(3;38): "N'est-ce pas de la bouche du Très-Haut que sortent
les maux et le bien?" Mais on peut aussi supprimer le point d'interrogation
et nier que Dieu décide du bien et du mal. Mais Job inclinait,
dès le chapitre 34 (verset 10) vers une théodicée
plus stricte: "Mais, hommes de cur, écoutez-moi! Loin
de Dieu la méchanceté et de Shaddaï l'injustice."
En guise de conclusion, et peu avant que Dieu ne le comble de nouveaux
bienfaits, Job reconnaît (42; 3-5) "qu'il ne savait pas, qu'il
n'avait entendu parler de Dieu que par ouï-dire, mais qu'à
présent son il l'avait vu
" Dieu reste donc un
Dieu de justice et d'équité, même si l'homme ne perçoit
pas toujours ses voies. Le Dieu du livre de Job est bien celui de l'éthique.
Le point de vue talmudique : Les Chapitres des Pères
[Pirqé Abot]
Le talmud passe généralement pour la quintessence même
du légalisme juif: ce jugement ignore tout des Pirqé Abot
qui constituent un véritable traité d'éthique rabbinique
et confèrent au judaïsme une sorte de "Raison pratique".
Ce traité, bref et dense, se constitue de six chapitres qui énoncent
des sentences dont le contenu s'apparente fort à une morale d'inspiration
stoïcienne. Ici aussi, ce n'est pas à l'accomplissement des
pratiques rituelles que l'adepte du judaïsme est exhorté,
mais à une conduite éthique. C'est du reste le mot middot
[pluriel du substantif féminin midda], désignant depuis
la Bible les qualités morales ou éthiques d'un individu,
qui revient sans cesse sous la plume des Sages. Nous allons en donner
un bref résumé en suivant le plan et l'ordre de l'ouvrage
lui-même. Dès le premier paragraphe du chapitre I on exhorte
les hommes à être longanimes dans leurs jugements, à
faire preuve de modération et à user de patience dans leurs
relations avec leurs congénères. Et cet amour du prochain
transparaît de nouveau (Ch. I;2) lorsqu'un autre Sage déclare
que l'univers repose sur trois fondements dont les uvres de bienfaisance.
La conduite éthique présuppose le désintéressement:
ainsi, les Sages recommandent de servir Dieu librement et non point dans
l'attente d'une contre-partie. Le verset 17 de ce même chapitre
mérite la mention en raison de son affinité avec l'Epître
de Jacques laquelle oppose la foi aux uvres. Le texte hébraïque,
certainement contemporain de celui de l'Apôtre, qui était
le frère de Jésus, parle du midrash [explications théoriques,
exégèse de la Tora, donc, par extrapolation la foi] et des
ma'assim, les uvres; les Sages donnent, eux, la préférence
aux uvres, ce qui s'écarte (mais est-ce une surprise?) de
l'enseignement des Sages talmudiques. La fin de ce chapitre I des Pirqé
Abot stipule que l'univers repose sur trois fondements: la justice, la
vérité et la paix.
Le début du chapitre II introduit une notion nouvelle, si importante
dans la morale rabbinique. Il s'agit du dérékh éréts,
littéralement la voie de la terre. Cette expression rabbinique
désigne aussi bien le devoir conjugal que les bonnes murs,
les bonnes manières ou une conduite éthique. Or, les Sages
stipulent "que c'est une bonne chose que de mêler la Tora au
Dérékh éréts, c'est-à-dire à
l'éthique dont on use tous les jours. C'est la première
fois que les anciens rabbins élaboraient quel type de relations
pouvaient exister entre la loi révélee [Tora] et l'éthique
ou les bonnes murs. Les Sages ajoutent que "le fait d'y parvenir
[à allier la Tora et l'éthique quotidienne] empêchent
de commettre des péchés. A la fin du chapitre III, les Sages
vont jusqu'à faire de l'existence d'une conduite éthique
le préalable à l'existence de la Tora et inversement. Ils
entendaient par là, selon toute vraisemblance, que des murs
correctes et une éthique irréprochable vont de pair avec
l'accomplissement scrupuleux des préceptes de la loi religieuse,
mais qu'un individu aux murs dissolues ne saurait se prévaloir
d'une fidélité rituelle sans faille.
La nature humaine est nécessairement exposée aux tentations,
notamment à celle de condamner autrui: ainsi, le chapitre II; 4
stipule qu'on ne doit juger quelqu'un "qu'après s'être
mis à sa place". On est donc très loin de ces conceptions
qui voulaient voir dans le judaïsme rabbinique une véritable
obsession à accomplir le rituel à la lettre. Cet universalisme
de la loi morale trahit, comme on l'a noté supra, une certaine
influence stoïcienne qui s'exprime par des questions du genre: quelle
est la voie à suivre? Ou encore quel est bien suprême? A
cette question existentielle les Sages répondent: un cur
bon, c'est-à-dire un bon fond (II; 13). Ils insistent aussi sur
la nécessité d'être en harmonie avec ses semblables,
qui surpasse toute conduite dévote: tout homme mal vu par ses congénères
ne saurait plaîre à Dieu; en revanche, si nos semblables
nous accordent leur confiance, celle de Dieu nous est automatiquement
acquise. La dernière partie de ce chapitre évoque cependant
un difficile problème philosophique, celui du libre arbitre: le
texte énonce une sorte de côte-à-côte assez
contradictoire. Tout est prévu, dit-il, mais la liberté
est accordée! Quel redoutable problème!
On trouve, dès le début du chapitre IV, un principe dont
la paraphrase a été reprise par Spinoza à la fin
de l'Ethique: la récompense de la vertu n'est autre que la vertu
elle-même. Les Chapitres des Pères (IV; 2) disent très
précisément: " La récompense d'une mitswa [action
méritoire] est une mitswa et la récompense d'une transgression
[awéra] est une transgression."
Il est un point qui revêt aux yeux des Sages une importance capitale:
des relations sociales harmonieuses. Les Sages se demandent quelle couronne
parmi les trois citées [Tora, prêtrise, royauté] est
la plus prestigieuse; pour répondre, ils en ajoutent une quatrième,
celle du bon nom, i.e. du bon renom, de la bonne réputation. L'adepte
des Pirqé Abot doit donc se soucier de la qualité de ses
relations avec autrui; il doit se montrer modeste, ne pas rechercher les
honneurs, promouvoir ses amis autant qu'il cherche à se promouvoir
lui-même et placer au dessus lui la crainte du Seigneur. Telles
sont les grandes lignes de l'éthique rabbinique qui imprègnent
le judaïsme du Moyen Age à nos jours.
Du Moyen-Age à l'époque moderne
C'est dans le Moyen Age -période anormalement longue chez les juifs
puisqu'elle s'étend jusqu'en 1792, date de l'acquisition des droits
civiques- qu'il faut chercher l'aube de la modernité. Les fondements
idéologiques du judaïsme moderne sont présents aussi
bien chez Maïmonide (1138-1204), Gersonide (1288-1344), Moïse
de Narbonne (1300-1362) que chez Eliya Delmédigo (1460-1493), l'auteur
du dernier ouvrage judéo-averroïste, l'Examen de la religion
(Cerf, 1992). Cette littérature éthique dont les éléments
précurseurs appartiennent aux uvres d'édification
(Erbauungsliteratur) s'est progressivement constituée au cours
de la période médiévale où la plupart des
auteurs juifs, de Saadia Gaon (882-942) à Moshé Hayyim Luzzato
(1707-1746), en passant par Salomon ibn Gabirol (mort vers 1050) et de
nombreux kabbalistes, ont apporté leur contribution.
L'uvre d'édification la plus célèbre s'intitule
Les devoirs des curs (Hovot ha-Lévavot) de Bahyé ibn
Paquda (Xe siècle). Celui-ci subit une très forte influence
de l'ascétisme musulman de son temps. Il exhorte l'âme raisonnable
à résister aux tentations du corps et lui vante les délices
spirituels de la vie dans l'au-delà. On ne peut pas encore parler
de philosophie morale au sens moderne du terme, mais on en tient vraiment
les prémisses si l'on considère, comme on l'a dit supra,
que le judaïsme ne statue de distinction entre ces différentes
notions qu'à une époque récente.
Salomon ibn Gabirol (ob. 1050), l'auteur d'une grande uvre métaphysique
le Fons Vitæ, a aussi composé deux traités d'éthique:
le tiqqun middot ha-néfésh (Redressement des vertus de l'âme)
et le Mibhar ha-peninim (Choix de perles). Ces deux traités se
situent dans le giron de la tradition juive talmudique tout en recourant
au langage néoplatonicien des auteurs médiévaux.
On y revient sur l'opposition entre le corps et l'âme. La seule
vraie vie est celle de l'âme qui est destinée à l'immortalité.
Cette âme s'apparente à Dieu qui l'a placée en l'homme.
Pour assurer son salut dans l'éternité l'homme doit rechercher
la sagesse et retenir sa nature charnelle. Il serait, cependant, impossible
d'évoquer ici la totalité des Sefer ma'assiyot (version
judéo-allemande: Maassebuch) qui visaient l'édification
morale de leurs lecteurs. Il faut, toutefois, évoquer les Huit
chapitres de Moïse Maïmonide ainsi que son Sefer ha-Madda' (Livre
de la connaissance) où le souci éthique est constamment
présent. C'est avec cet auteur que l'on peut vraiment parler d'une
philosophie morale juive dans le sens où l'auteur accorde à
l'éthique un rôle central dans son système philosophique.
La meilleure preuve en est sa prophétologie: le candidat-prophète
requiert un perfectionnement des vertus dianoétiques et des vertus
éthiques. Mais Maïmonide spécifie que si Dieu n'est
pas satisfait de la personnalité morale d'un grand homme il ne
lui accorde pas l'inspiration prophétique. C'est remarquable de
la part d'un auteur comme Maïmonide qui accorde à la connaissance
le rôle considérable que l'on sait et qui, néanmoins,
opte définitivement pour le primat de l'éthique. Voici ce
qu'écrivait l'auteur dans le tout dernier chapitre de son Guide
des égarés (III, ch. 54):
"La troisième espèce de vertu est, plus que la seconde,
une perfection dans l'essence de l'homme; c'est la perfection des qualités
morales, ce qui veut dire que les murs de tel homme sont bonnes
au plus haut point. La plupart des commandements n'ont d'autre but que
de nous faire arriver à cette espèce de perfection. Mais
celle-ci n'est elle-même qu'une préparation à une
autre perfection: elle n'est pas une fin en elle-même. En effet,
toutes vertus morales ne concernent que les relations des hommes entre
eux, et la perection morale que possède un homme ne fait en quelque
sorte qque le disposer à être utile aux autres. Si, par exemple,
tu supposes un individu humain isolé, n'ayant affaire avec personne,
tu trouveras que toutes ses vertus morales sont vaines et oiseuses, qu'il
n'en a ppas besoin et qu'elles ne perfectionnent sa personne en rien;
il n'en a besoin et n'en tire profit qu'à l'égard des autres."
En parlant du Moyen-Age il ne faut pas oublier l'apport considérable
du Sefer hassidim (Livre des dévotieux), ouvrage majeur du piétisme
judéo-allemand (XII-XIIIe siècles) qui se détourne
de toute philosophie pour se préoccuper exclusivement de mussar,
donc de piété et de conduite morale quotidienne. La spiritualité
qui émane de ce Guide des dévotieux transcende les clivages
communautaires et géographiques puisqu'elle s'est imposée
aussi au monde ashkénaze 'européen) qu'au monde sefarade
(oriental). Le but recherché par l'auteur [Juda le Hassid) ou par
les auteurs [les maîtres de générations successives
au cours du Moyen Age] fut de tracer aux meilleurs fils du judaïsme
un mode de vie qui agrée au Seigneur. La trame de l'ouvrage est
constituée de multiples scènes de la vie quotidienne dont
le narrateur tire des enseignements éthiques sans le moindre souci
d'abstraction ou de conceptualisation. Dans cet univers où règne
sans conteste la foi naïve tout revient à Dieu, depuis les
élans les plus mystiques [les développements consacrés
à la sanctification du Nom, i.e. au martyre] jusqu'aux passions
ou aux faiblesses humaines [une veuve qui adjure les héritiers
de son défunt mari la liquidation de sa dot; un défunt revient
en songe pour attirer l'attention sur une injustice dont il fut jadis
victime; un jeune marié qui se plaint d'un sortilège l'empêchant
de consommer son mariage.] Mais ce qui frappe le plus ici, c'est l'attitude
de ces juifs rhénans vis-à-vis de leurs compatriotes chrétiens;
on perçoit nettement que la conduite éthique ne s'arrête
pas devant les appartenances religieuses. Certes, on recommande de ne
pas imiter les Chrétiens (leurs rites religieux § 609), mais
un peu plus haut (§ 606) on les cite en exemple. Un peu plus (§
616) on se prononce positivement sur un point théologique d'une
gravité extrême: un non-juif observant les sept lois des
Noachides (fils de Noé; voir dans ce Dictionnaire l'entrée
Décalogue) prendra part au monde futur. Plus loin (§ 625),
l'auteur écrit qu'un tel homme a autant de valeur que le Grand
Prêtre: N'est-ce pas là le plus bel hommage rendu à
l'éthique universelle? Même l'attitude à l'égard
d'éventuels prosélytes ne laisse pas d'étonner par
sa grandeur d'âme et son esprit d'ouverture: (§ 668) la descendance
d'un prosélyte est toujours bonne et vertueuse. L'auteur motive
son jugement en ajoutant qu'il convient de ne pas créer deux classes
de juifs, ceux avec lesquels on pourrait se marier et ceux avec lesquels
on ne le pourrait point.
Dans le même ordre d'idées, le courant kabbalistique pratique,
c'est-à-dire les écrits non théoriques de la mystique
juive, comme le traité Kad ha-Qémah (La mesure de froment)
de Bahya ben Asher, visèrent à renforcer l'aspect moral
de la tradition juive. Même dans le Tomer Debora (Palmier de Deborah)
du grand kabbaliste du XVIe siècle Moïse Cordovéro,
on s'adresse au juif pieux en un langage fort simple pour lui demander
d'imiter les différents niveaux de la divinité, à
savoir les sefirot. C'est la transcription mystique de l'idéal
philosophique qui consistait à rechercher la conjonction avec l'intellect
agent. Dans la doctrine kabbalistique, toutefois, l'aspect judéo-éthique
est nettement renforcé puisque les sefirot ont un nom et revêtent
un symbolisme religieux: la dernière d'entre elles, la sefira malkhout
(royaume), assimilée à la féminité en raison
de son aspect réceptif, est elle-même appelée kenését
Israël (Assemblée d'Israël) et représente à
elle seule une sorte de corps mystique de l'Ecclesia d'Israël.
Dans une optique plus rationaliste ou plus philosophique, toute la tradition
post-maïmonidienne, depuis Moïse de Narbonne à Eliya
Delmédigo, a développé une sorte d'éthique
de vérité où la recherche de la vérité
et la pratique du bien étaient absolument déterminantes.
Il suffit de se reporter aux chapitres finaux de la troisième partie
du Guide des égarés pour s'en convaincre.
"Il nous a donc déclaré dans ce verset que ces actions
qu'il faut connaître et prendre pour modèle sont la bienveillance,
la justice et l'équité. Il ajoute ensuite une autre idée
essentielle en disant, sur la terre, et cette idée est le pivot
de la religion. Car il n'en est pas, comme le soutiennent les mécréants
qui croient que la providence divine s'arrête à la sphère
de la lune et que la terre, avec tout ce qui s'y trouve, est négligée
par Dieu
Mais au contraire, ainsi qu'il nous a été
déclaré par le prince des savants, la terre est à
l'Éternel (Exode 9; 29), ce qui veut dire que la terre aussi, à
certains égards, est l'objet de la Providence, comme l'est le ciel
à d'autres égards. Tel est le sens de ces paroles de Jérémie:
car je suis l'Éternel exerçant la bienveillance, la justice
et la vertu sur la terre.
Un tel homme (qui se conduit suivant le
modèle divin) se conduira toujours avec bienveillance, équité
et justice, en imitant les actions de Dieu, ainsi que nous l'avons exposé
à diverses reprises dans ce traité." (Guide III, LIV,
pp 465-6 de la traduction de Salomon Munk)
On peut presque parler d'un primat de l'éthique sans que cela
exclue la recherche d'une théorie de la connaissance. Mais dans
la tradition post-maïmonidienne qui commence avec les premiers commentateurs
du Guide des égarés et s'interrompt avec Eliya Delmédigo
(ob. 1493) cette préoccupation éthique est parfaitement
intégrée au développement de la pensée spéculative.
Or, au début de la prémodernité, c'est-à-dire
au cours de la période précédant immédiatement
la Haskala (Lumières juives) on vit apparaître des tendances
fondamentalistes (même si le terme n'existait pas encore) qui n'acceptèrent
pas l'ingérence de la philosophie et qui, par conséquent,
rejetèrent implicitement le legs spirituel maïmonidien tout
en revendiquant l'héritage purement théologique de l'auteur
du Mishné Tora (Répétition de la Tora). Cette attitude
mentale est parfaitement illustrée par Jacob Emden, rabbin du Nord
de l'Allemagne qui correspondit avec Moïse Mendelssohn pour lui adresser
un sévère rappel à l'ordre. L'exemple d'Emden est
instructif à bien des égards: curieux de tout, profondément
cultivé (il lisait l'allemand gothique, le danois, le hollandais
et le latin) cet homme nous livre dans son Autobiographie (Megillat Sefer,
Cerf, 1992) la réflexion suivante sur l'Éthique (en hébreu
médiéval Sefer ha-Middot: Livre des vertus morales) d'Aristote.
Cet texte avait été maintes fois commenté par les
penseurs musulmans médiévaux qui influencèrent leurs
collègues juifs. L'Éthique d'Aristote jouissait donc d'un
grand prestige au sein du judaïsme médiéval. C'est
pour cette raison, nous dit Emden, qu'il se mit en quête de l'ouvrage
et se plongea dans sa lecture. Mais, ajoute-t-il, après avoir donné
libre cours à sa déception: j'ai lu l'Éthique d'Aristote
dans le seul lieu où il est interdit d'étudier la Tora de
Dieu, c'est-à-dire dans un cabinet de toilette! Cette référence
à Emden est peu connue en raison de la pensée ardue d'un
auteur qui n'avait jamais été étudié sérieusement
jusqu'ici et dont aucun ouvrage n'avait été traduit en français.
Comment interpréter cette remarque? Probablement comme une méfiance
totale envers la raison humaine mais aussi comme un renforcement de la
révélation à une époque où celle-ci
subissait les assauts répétés de la critique philosophique
et historique. Emden ne voulait pas de cette évolution du judaïsme
vers une éthique pure qui prendra sérieusement corps avec
Mendelssohn pour trouver son prolongement naturel dans les écrits
juifs de Hermann Cohen et de Léo Bæck. Il faut noter, cependant,
que l'aire d'influence d'Emden fut très réduite: ses disciples
naturels étaient déjà convaincus du primat absolu
de la révélation sur tout le reste et ne cherchaient donc
pas à mettre en avant la dimension éthique du judaïsme.
Pour eux, comme pour le courant orthodoxe et néo-orthodoxe allemand
du XIXe siècle (comme chez Samson-Raphaël Hirsch, l'auteur
des Dix-neuf épîtres sur le judaïsme, Cerf, 1987) la
révélation du Sinaï est moins une théophanie
qu'un don de la Tora, donc de la loi religieuse. En effet, la tradition
juive n'utilise pas le terme hébraïque hitgalut qui signifie
stricto sensu révélation, elle parle toujours du mattan
Tora, du don de la Tora. Or, la loi de Dieu étant parfaite, l'éthique
passe, si besoin est, par le canal de la Tora. Et en aucun cas il ne faudrait
prétendre que la Tora ne vaut que par sa dimension éthique
Pour Emden le judaïsme moderne ne doit pas perdre sa spécificité
en se résorbant dans une éthique universelle.
Pour rendre compte du développement de l'éthique au sein
du judaïsme de la fin du XVIIIe au milieu du XXe siècle, il
convient donc de se tourner vers Mendelssohn et son école.
Mendelssohn représente dans l'Europe de la seconde moitié
du XVIIIe siècle, une sorte de Maïmonide qui aurait lu Leibniz,
Descartes et Spinoza, sans oublier les premiers écrits de Kant.
Il y a donc, entre les deux penseurs juifs de Cordoue et de Berlin, une
affinité certaine et une incontestable continuité. Mais
tandis que Maïmonide définissait le judaïsme ad intra
en quelque sorte, Mendelssohn plaidait ad extra en adressant sa conception
de la croyance juive aux chrétiens. Il convenait de montrer aux
élites chrétiennes que le judaïsme était encore
viable et ne représentait point une simple survivance du passé.
C'est grosso modo la thèse qui traverse la Jérusalem ou
pouvoir religieux et judaïsme (Berlin, 1783). La conception mendelssohnienne
du judaïsme est très instructive à ce propos: il statue
une distinction entre la législation révélée
(Offenbarungsgesetz) -en quoi Mendelssohn reste, formellement du moins,
fidèle à la conception traditionnelle- et les "vérités
éternelles" ( Wahrheiten) que l'entendement sain est à
même de découvrir. Nous disons bien vérités
éternelles et non vérités révélées:
Dieu n'a pas à donner à l'homme des vérités
toutes faites alors qu'il l'a naturellement doté de facultés
cognitives. Cette législation révélée ne s'applique
qu'aux seuls juifs qui sont les descendants des anciens Hébreux
auxquels Dieu s'est adressé. Une telle remarque restrictive est
certes fondée mais elle réduit, en même temps, la
légitime prétention universaliste du judaïsme. Enfin,
la dualité introduite par Mendelssohn au cur même du
judaïsme entre la législation divine et la libre spéculation
de l'homme - qu'il soit ou non juif- sépare fâcheusement
le penser de l'agir. Mendelssohn avait certainement eu connaissance des
multiples tentatives de penseurs juifs en vue d'élucider la motivation
des préceptes divins: si l'on considère ces derniers comme
un don purement divin, transcendant l'entendement humain, on admet l'existence,
au sein du judaïsme, d'un corps de lois supra-rationnel ou simplement
irrationnel. Ce qui impliquerait nécessairement une certaine hétéronomie
du sujet moral, ruinant ainsi toute base sérieuse de l'éthique
au sein même de la religion juive. Ou alors Mendelssohn pensait
que l'homme, en tant que tel, était en mesure de se donner sa propre
loi, et, dans ce cas, la législation divine n'avait qu'une valeur
relative. Ceci poserait alors le problème de la validité
même des préceptes bibliques.
En fait, la spéculation philosophique de l'auteur de la Jérusalem
est caractérisée par une dimension éthique puissante
qui s'explique par les sources juives anciennes d'une part (voir le point
de vue talmudique, judéo-médiéval etc.
) et
l'attachement à la pensée de Leibniz d'autre part. Ici,
c'est la téléologie qui effectue la jonction entre la Weltanschauung
et les considérations d'ordre éthique: le dessein divin
(Gottesratschluß) -une expression qui revient souvent sous la plume
de l'auteur et de celui de la Monadologie- joue un rôle essentiel.
Salomon Maïmon avait évolué dans le cercle de Mendelssohn
à Berlin; sans partager toutes ses idées sur le judaïsme
ou sur la philosophie (nous pensons, notamment, à sa critique constructive
du kantisme) il n'en demeure pas moins dans le sillage de l'auteur de
la Jerusalem
et met l'accent sur le comportement éthique.
On sait que sa présentation du judaïsme rabbinique dans son
Autobiographie a produit des effets ravageurs sur des auteurs aussi différents
que Gthe, Fichte et Hegel; il demeure que les éloges qu'il
y décerne à ses coreligionnaires polonais sont sincères.
Or, c'est précisément leur comportement éthique qu'il
loue. C'est dans ce même contexte qu'il énonce son mot d'ordre
"penser le vrai et pratiquer le bien". Et dans ses Proben rabbinischer
Philosophie il met en avant
Dans son commentaire hébraïque (Giv'at ha-Moreh , Berlin,
1792) du Guide des égarés Maïmon met encore plus en
avant les enseignements éthiques de Maïmonide. Ceci est doublement
important: écrit en hébreu, ce commentaire ne pouvait s'adresser
qu'aux juifs auxquels il transmettait une conception éthique de
leur propre religion.
A la mort de Maïmon, un rabbin réformé et extrémiste,
Samuel Holdheim (1806-1860), opposera la religion rabbinique et une éthique
juive nécessairement universelle à ses yeux. Dans une série
de brochures polémiques non dépourvues d'un certain esprit
critique (Über das Prinzip der jüdischen Ehe, [Schwerin, 1845]
Das Zeremonialgesetz im Messiasreich, [Ibid. 1848] etc.
) il tente
de montrer que le particularisme juif est le produit de l'esprit rabbinique
qui se révèle, selon lui, incapable de générer
une morale universelle. Dans ses Lois cérémonielles dans
le royaume messianique, Holdheim souligne que notre point de vue actuel
sur la religion découle nécessairement de la conscience
que nous avons du temps présent. La même chose vaut par conséquent
pour la période et les hommes du Talmud. La religion ne devrait
pas connaître de prérogative fondée sur l'habitude,
et l'erreur, si vénérable soit-elle, ne peut s'affirmer
devant le tribunal de la conscience, instance suprême de l'humanité,
ce qui la place donc au-dessus de la révélation divine.
Pour bien préciser le fond de sa pensée, l'auteur stipule
que notre conscience éthique ne doit pas chercher à se justifier
face au point de vue rabbinique; elle doit continuer de se réclamer
de sa propre autorité. Face à cette attitude qui nie en
fait la pérennité de la loi écrite et orale, les
rabbins fondent le caractère éternel et inaltérable
de la loi sur une éventuelle restauration politico-nationale du
peuple juif. Pour eux, la loi est éternelle parce que Dieu, qui
en est la source, est lui aussi éternel.
Soucieux de trouver une faille dans le système de défense
rabbinique lui-même, Holdheim va tenter de trouver dans le talmud
des arguments contre ses contradicteurs. Il choisit de concentrer son
attention sur le Jour des Propitiations et la rémission des péchés.
Puisque, dit-il, les mains du juif sont liées et qu'il ne peut
plus accomplir certaines lois, notamment celles du culte sacrificiel dont
dépend justement l'expiation des fautes, laquelle occupe, en effet,
une place centrale dans l'économie de la religion, comment parvenir
à l'obtention du pardon sinon par un repentir d'ordre éthique?
Holdheim cite Megilla 31b, Menahot 120a mais aussi Beréshit Rabba
§ 44 où les rabbins prêtent à Dieu le langage
suivant: l'idée d'expiation n'est pas absolument liée aux
sacrifices qui ne se justifiaient que durant l'existence du Temple, et
Dieu a prévu d'accorder la rémission des péchés
par d'autres moyens, de nature éthique notamment.
Très importante est l'idée des rabbins selon laquelle l'essence
de l'expiation a quitté le domaine du culte extérieur pour
intégrer celui du culte intérieur. Menahot 120a spécifie
que ce n'est pas la seule lecture des chapitres sur le culte sacrificiel
qui accorde la rémission des fautes, mais aussi l'étude
de la Tora. Il s'agit bien, dans ce cas d'un acte spirituel qui prend
sa source dans la volonté et dans l'âme de l'homme. Holdheim
ajoute (p 15) que les rabbins n'accordent de valeur expiatoire à
la prière qu'aussi longtemps que le Temple ne sera pas reconstruit.
Et d'énoncer une phrase d'une terrible teneur: Nur die Not lehrte
die Rabbinen beten (Seule la détresse a forcé les rabbins
à prier). Ayant enfin découvert ce qu'il croit être
une inconséquence dans le raisonnement rabbinique, l'auteur cherche
à enfermer ses adversaires dans un méchant dilemme: ou bien
Dieu se satisfait une fois pour toutes de cette "intériorité
du culte" et ne rétablira jamais le culte extérieur
(sacrificiel) jadis détruit, ou bien il n'y trouve vraiment pas
son compte.
La vie de Holdheim s'est déroulée à une époque
où la Science du judaïsme se propageait; ce courant spirituel
s'est surtout préoccupé de la présentation historique
et scientifique des grandes périodes de l'histoire juive. Ses représentants
les plus prestigieux, de Léopold Zunz (ob. 1886) à Julius
Guttmann (ob. 1950) inclinaient, à des degrés divers, vers
les idées de la réforme, ce qui permet de parler ici aussi
d'une accentuation de l'aspect éthique de la religion. Les premières
tentatives de jeunes intellectuels juifs d'Allemagne en vue de redonner
vie au judaïsme remontent à 1816 et se sont poursuivies juqu'en
1824: le Wissenschaftszirkel et le Culturverein se succédèrent
pour redéfinir la religion juive. Le légalisme talmudique
leur paraissait irrémédiablement condamné, surtout
après les dures attaques de Kant et de Hegel. Ils entendaient agir
dans deux directions: mettre en avant la Science du judaïsme, en
fait étudier ses ruines et ss vestiges comme une glorieuse survivance
du passé, d'une part, et restreindre ce qui restait de la vie du
judaïsme à quelques idées vagues dont celles du monothéisme
éthique, d'autre part. Nous parlons ici de l'idéologie de
la Science du judaïsme et non de ses grandes réalisations.
Gershom Scholem (ob. 1981) rappelle dans son autobiographie, De Berlin
à Jérusalem, que son propre père Arthur Scholem,
avait coutumer de parler, à l'occasion des fêtes juives,
de grandes idées morales dont le judaïsme avait fait don à
l'humanité. Au premier rang de celles-ci figurait l'idée
même de monothéisme éthique. Il est vrai que cet homme
ne changeait rien à ses habitudes, même le jour des propitiations:
il se rendait tranquillement à son irmprimerie et revenait à
midi prendre son repas, ignorant superbement le jeûne. Et c'est
précisément dans ce milieu social et dans ce cadre idéologique
qu'une certaine éthique fut appelée à substituer
à la religion juive elle-même. Cette tendance nouvelle s'appuyait
sur les idéaux de la Réforme juive du XIXe siècle
qui souhaitait repousser à l'arrière-plan l'aspect juridico-légal
du Pentateuque pour mieux mettre en valeur le prophétisme. On peut
dire que toute la pensée judéo-européenne du XIXe
siècle a gravité autour de cette orbite: du judaïsme
on ne pouvait sauvegarder que l'aspect visionnaire dont l'essence était
nécessairement éthique et non point légaliste. Or,
seule l'éthique se veut, par essence, universellle. Seule une frange
infime du judaïsme, notamment les orthodoxes qui représentaient
moins de 5%, pensaient autrement.
Cette tendance allait vraiment connaître son heure de gloire et
affirmer définitivement son hégémonie avec Hermann
Cohen (1842-1918), l'auteur de l'Éthique du judaïsme.
La réévaluation éthique du judaïsme
chez Hermann Cohen
Il existe un aspect de l'activité intellectuelle de Hermann Cohen
qui est généralement méconnu, c'est son exégèse
biblique et son interprétation très originale du messianisme
d'Israël. En mettant le messianisme au centre même de ses préoccupations
religieuses Cohen donne des lois de la Tora un commentaire largement éthique.
Bien que ce judaïsme soit revendiqué par les adeptes de la
réforme et du libéralisme, Cohen demeure une étoile
de première grandeur au firmament de la philosophie juive du XXe
siècle, largement supérieure à André Neher,
Emmanuel Lévinas et même Léo Bæck qui lui fit
tant d'emprunts (voir infra) dans son Essence du judaïsme. Voici
une anecdote relatée par Hermann Cohen: elle illustre bien sa vision
du judaïsme et l'idée qu'il se faisait des prophètes
d'Israël. Lors d'une conversation avec Albert Lange qui lui faisait
l'éloge du christianisme Cohen osa la déclaration suivante:
ce que vous nommez christianisme n'est rien d'autre pour moi que le prophétisme!
Cette équivalence voulue par Hermann Cohen a de quoi surprendre:
affirmer que le christianisme n'est autre que la religion des prophètes
revient à délégitimer le judaïsme rabbinique
qui met incontestablement l'accent sur la loi. C'est indiquer aussi que
l'essence du monothéisme juif est radicalement spirituelle et que
le contenu positif du Pentateuque ne revêt guère d'importance
primordiale. Même le caractère religieux de l'essence divine
est proportionnel à sa signification dans le domaine éthique.
Ce qui signifie que la divinité constitue avant tout un exemple
pour l'homme: de même que le Seigneur fait preuve de bonté
et de justice, ainsi l'homme doit adopter une éthique similaire
pour sa propre conduite. Une telle idée est très bien exprimée
par le Psalmiste:
"Qui est pour moi au ciel, à tes côtés je n'ai
plus aucun plaisir sur terre
Pour moi, être proche de Dieu
est mon seul bien". (73; 25-28).
Mais Cohen découvre dans la littérature prophétique
une interprétation supérieure du chabbat, la seule observance
qui soit reprise du Pentateuque. Pour l'auteur, le repos et la solennité
d'un tel jour consacrent l'unité de l'humanité éthique
tout entière. Il s'agit ici d'un chabbat cosmique et non plus du
seul chabbat "juif". Le jour du chabbat, dit Cohen, le porte-faix
doit être mis au repos, mais cette prescription vaut pour la terre
entière. C'est dans cet esprit qu'il interprète le verset
d'Isaïe: "Celui qui observe le chabbat en ne le profanant pas,
qui retient sa main de tout mal" (56;2). On peut dire que
cette institution du chabbat et qui devient le point d'ancrage de la pensée
religieuse dans son ensemble. L'idée d'un chabbat destiné
à l'humanité entière conduit naturellement au messianisme.
Le prophète Osée développe un peu plus la parabole
de la paix au sein de la nature préfigurant l'harmonie entre tous
les hommes:
"Et je conclurai pour eux une alliance en ce jour-là avec
la bête sauvage, l'oiseau des cieux, le reptile du sol. L'arc, l'épée,
la guerre, je les briserai loin du pays et je permettrai aux gens de dormir
en sécurité. Et je te fiancerai à moi pour toujours,
je te fiancerai à moi en justice et en jugement, en pitié
et en miséricorde! Et je te fiancerai à moi en fidélité,
pour que tu connaisses l'Éternel". (2;20)
Cette orientation éthique vers l'ensemble des peuples est sous-tendue
par l'idée du repentir qui a totalement rompu avec le culte sacrificiel.
Cohen cite aussi un passage de Jérémie:
"Revenez, fils égarés
c'est moi qui suis votre
maître
je vous donnerai des pasteurs selon mon cur,
ils vous feront paître avec science et prudence.
On ne parlera
plus de l'arche de YHWH, elle ne reviendra plus à la mémoire,
on ne s'en souviendra plus, on ne la remarquera plus et l'on n'en fera
plus d'autre. En ce temps là, on appellera Jérusalem trône
de YHWH et toutes les nations conflueront vers elle, vers le Nom de YHWH".
(3;14s)
C'est à un tel universalisme que s'est élevé Jérémie.
L'idéalisme éthique dont parle Cohen inspire aussi les lignes
suivantes du prophète: au fond même Israël n'est plus
distinct des autres peuples puisque tous reconnaissent la souveraineté
de Dieu:
"Voici que des jours viennent
où je conclurai avec
la maison d'Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle, non
pas comme l'alliance que j'ai conclue avec leurs pères, au jour
où je les ai pris par la main pour les faire sortir d'Egypte, eux
qui rompirent mon alliance bien que je fusse leur maître
Car
voici l'alliance que je conclurai avec la maison d'Israël, après
ces jours-là
je mettrai ma loi dans leur sein et je l'écrirai
sur leur cur, je deviendrai leur Dieu et, eux, deviendront mon peuple.
Ils n'auront plus à instruire chacun son prochain, ni chacun son
frère, en disant: Connaissez Dieu! Car, eux tous, ils me connaîtront,
du plus petit jusqu'au plus grand
puisque je pardonnerai leur faute
et je ne me souviendrai plus de leur péché. (Jérémie
31;31-34)
Si l'on comprenait bien, l'idéal messianique dépouille
Israël de sa spécificité: si le Messie est là,
Israël a accompli sa mission et l'éthique universelle reprend
tous ses droits. Cohen croit découvrir dans la littérature
prophétique les termes d'une telle dialectique. Et de telles représentations
ont nécessairement fait évolué les conceptions juives
du messianisme. A l'origine, les textes nous présentaient le Messie
sous les traits d'un roi conquerrant et triomphant. Lorsque la conscience
hébraïque gagna en maturité et en profondeur elle considéra
l'idée même de l'élection d'Israël d'un regard
plus critique. Le roi puissant et superbe s'efface devant l'image symbolique
du serviteur souffrant. L'autre exemple de cet "enrichissement"
est l'introduction par Ezéchiel (ch. 37) de l'idée de la
résurrection des morts. Les captifs judéens ne rencontrèrent
cette idée qu'au cours de leur séjour forcé en Babylonie.
Même la reconstruction du temple s'effectue dans une vision dépourvue
de la moindre gaieté et de la plus simple des couleurs: tout est
en blanc, signe probable de l'apaisement intérieur du prophète.
Même le Deutero-Isaïe (ch. 42) n'admet plus la renaissance
politique d'Israël comme préalable à l'instauration
du Royaume de Dieu sur terre, en d'autres termes à l'établissement
du règne de l'éthique universelle. Ce qui compte, c'est
la conversion des païens aux valeurs éthiques universelles.
Et celle-ci n'est plus présentée comme le résultat
d'une intervention extraordinaire, d'une théophanie messianique,
mais comme le résultat naturel de l'enseignement éthique
des prophètes.
L'exemple de Cyrus prouve que beaucoup de païens s'étaient
montrés dignes d'une grande religiosité. Le style du Deutero-Isaîe
montre clairement que le prophète était parfaitement conscient
d'exposer dans ses prédications les conséquences de l'idée
fondamentale du monothéisme éthique.
"Voici mon serviteur, mon élu, je pose mon esprit sur lui,
il défendra le droit pour les peuples
il ne s'arrêtera
que lorsque l'équité sera enracinée sur terre et
que les îles poursuivront sa doctrine
Je fais de toi l'union
des peuples, le luminaire des nations
Voila les premiers événements
passés, moi j'en annonce de nouveaux
Chantez à Dieu
un chant nouveau" (42;1s). Mais qui est donc ce serviteur élu?
En tout premier lieu, le prophète et à travers ou grâce
à lui, le peuple tout entier. "O, îles, écoutez
moi
Le Seigneur a rendu ma langue comme un glaive tranchant. Et
il m'a dit: Tu es mon serviteur. C'est Israël dont je m'enorgueillis.
Et je répondis: c'est en vain que j'ai déployé mes
efforts
C'est alors que le Seigneur me dit, lui qui a fait de moi
son serviteur afin de remettre Jacob sur la bonne voie: ce n'est pas suffisant
pour toi d'être mon serviteur, destiné à redresser
les tribus de Jacob et à restituer les enfants d'Israël qui
auront été sauvés; je ferai de toi le luminaire des
nations afin que mon salut parvienne aux confins de la terre".
L'idéal messianique des prophètes a donné naissance
à l'idée de l'Histoire universelle. Hermann Cohen a écrit
cette phrase sublime: "La moindre écorce d'un acte éthique
renferme la totalité du royaume divin." L'idée messianique
constitue la garantie que ce sont tous les peuples, et non point le seul
peuple élu, qui vivront un jour tous ensemble, dans la concorde.
Croire en le Messie c'est faire confiance à l'avenir éthique
de l'humanité.
De Franz Rosenzweig à Léo Bæck et à Emmanuel
Lévinas
L'enseignement de Hermann Cohen a marqué ses disciples et amis.
Il ne faut pas oublier que c'est Franz Rosenzweig qui rédigea une
longue préface aux Jüdische Schriften de Cohen, parus en 1924.
Il n'est donc pas exagéré de supposer que l'auteur de l'Etoile
de la Rédemption s'était identifié aux enseignements
de celui dont il suivit les cours à la Lehranstalt de Berlin et
qu'il nomma, à la fin de cette même préface, notre
père (der Vater). Il convient, cependant, de rappeler que Rosenzweig
ne souscrivait pas entièrement à une présentation
foncièrement philosophique du judaïsme: en d'autres termes,
son auteur de prédilection n'était pas Moïse Maïmonide
mais plutôt Juda Hallévi, l'auteur du Cusari. Or, Cohen a
fait un choix rigoureusement inverse: c'est dire que la transformation
du judaïsme en un monothéisme éthique ne suscitait
pas son enthousiasme! Certes, son refus d'une telle formule ne rejoignait
pas la démarche d'un Samson-Raphaël Hirsch (1808-1888), l'auteur
des Dix-neuf épîtres sur le judaïsme (Altona, 1836;
Paris, 1987), mais son judaïsme ne se réduisait pas à
une simple doctrine morale. C'était avant tout la révélation
d'un Dieu avec une loi intangible qui réclamait son application.
Mais Cohen eut un autre disciple ou héritier spirituel qui reprit
les mêmes thèmes qu'il avait traités (dans les Jüdische
Schriften) en fit la trame d'un ouvrage désormais célèbre
l'Essence du judaïsme (Das Wesen des Judentums, 1922; PUF, 1993):
cet homme n'est autre que Léo Bæck. Nous pensons que ce penseur,
dernier grand rabbin d'Allemagne, incarna la totalité du legs spirituel
et intellectuel du judaïsme allemand qui va de Mendelssohn à
Julius Guttmann en passant par Hermann Cohen. C'est donc sur l'auteur
de l'Essence du judaïsme qu'il convient de mettre désormais
l'accent.
Au cours du semestre d'hiver 1899/1900 Adolf von Harnack, célèbre
professeur, prononce seize conférences sur la nature du christianisme
devant plus de 600 élèves et auditeurs de l'université
de Berlin. Au cours de l'année suivante ces cours sont publiés
sous le titre Das Wesen des Christentums (l'Essence du christianisme).
L'ouvrage, promis à une brillante carrière (il sera traduit
en de très nombreuses langues et connaîtra de multiples rééditions),
suscite dès l'année suivante, en 1901, une réplique
courroucée d'un jeune rabbin de province Léo Baeck, alors
âgé de seulement 28 ans. N'ayant encore rien publié,
à l'exception de sa thèse de doctorat sur les débuts
de l'influence spinoziste en Allemagne, Baeck osait défier un professeur
d'université au sommet de sa carrière. La Monatsschrift,
organe de la Science du judaïsme, fit preuve d'une très grande
prudence en ouvrant ses colonnes au jeune Baeck qui contesta fortement
les thèses de von Harnack, tout en sachant qu'un autre recenseur,
Felix Perlès, préparait une analyse plus aimable dans une
autre revue. Perles vantait les mérites de la méthode du
théologien protestant et cherchait à l'implanter dans le
domaine juif; il jugeait favorablement la tentative de von Harnack de
séparer le noyau du christianisme de toute idée mystique
ou apocalyptique.
C'est une toute autre atmosphère qui prévaut dans la recension
de Baeck pour qui le judaïsme de l'époque de Jésus,
tel qu'il se reflète dans les écrits contemporains, est
absolument indispensable pour la compréhension de ce phénomène
historique qu'est le christianisme. Selon le critique juif, von Harnack
n'a présenté dans son livre que ses propres vues subjectives
sur la question. Von Harnack avait voulu couper Jésus de ses racines
juives tout en stigmatisant le rôle et la nature des Pharisiens.
Mais par-delà ces oppositions -après tout, les deux protagonistes
parlaient de deux religions différentes séparées
par bien des pommes de discorde- ces deux livres partageaient bien des
choses en commun. L'aspect le plus important -et qui frappe le plus aujourd'hui,
y compris le germaniste- tient à cette langue allemande fleurie
de la fin du XIXe siècle et que les prédicateurs religieux
affectionnaient tant. Les deux oeuvres optent sans conteste pour l'éthique
comme composante fondamentale de la religion et rejettent toute métaphysique
d'ordre religieux.
Outre les influences de théologiens protestants libéraux,
Baeck a été influencé, de manière décisive,
par les écrits de Hermann Cohen (voir supra). Il avait lui-même
dit que la personnalité du philosophe néo-kantien de Marbourg
l'avait bien plus impressionné que ses oeuvres. Il rappela qu'il
avait été un jour son convive et que Cohen avait alors entonné
le qiddush (bénédiction de la coupe de vin) avec une voix
pleine d'émotion... Mais un rapide coup d'oeil jeté sur
la table des matières des Jüdische Schriften (III volumes)
de Cohen montre le grand nombre de thèmes traités en commun
-quoique différemment- par les deux hommes: La foi en Dieu (I,
pp 100-105), le Royaume de Dieu (III, pp 169-175), l'Esprit saint (III,
pp 176-196), le prochain (I, pp 182-195), le pardon (I, pp 125-139), l'amour
du prochain (I, pp 145-174), la religion et l'éthique (III, pp
98-168), l'idéal social chez les prophètes et Platon (I,
pp 306-337) etc..
Baeck a été principalement un rabbin, un pasteur qui s'est
dévoué entièrement à sa mission. Il n'a pas
cherché à insérer le judaïsme tout entier dans
une philosophie où il aurait été à l'étroit;
certes, il éprouvait, comme bon nombre de ses contemporains juifs,
une certaine attirance pour le néokantisme qui accordait à
l'éthique la primauté sur le criticisme proprement dit.
Mais en réalité, c'est le midrash, c'est-à-dire l'ancienne
prédication rabbinique, berceau de la pensée d'Israël,
qu'il a voulu réhabiliter et réactualiser. Voici un passage
significatif de l'uvre traduite de Bæck où l'auteur
décrit bien les relations de l'éthique et de la religion
au sein du judaïsme:
"Maintes personnes s'imaginent pouvoir enfermer le judaïsme
dans les règles éthiques qu'il enseigne et ne voient dans
la croyance en Dieu qu'une simple fioriture. Il serait difficile de porter
sur notre religion un jugement plus superficiel. C'est vrai, elle met
l'accent sur l'acte éthique, elle ne prédique de Dieu que
des attributs éthiques et le Dieu de la foi est pour elle le Dieu
de la loi morale. Mais pour elle la loi éthique ne saurait exister
sans la foi en Dieu, il ne saurait y avoir d'accomplissement du devoir
qui ne fût ordonné à Dieu. C'est tout d'abord en Dieu
que l'éthique trouve son fondement et sa garantie.
Ici la foi en Dieu n'est rien moins qu'eu partie de la religion, c'est
la source de la vie et la connaissance du réel. La décision
exigée par le judaïsme ne se limite pas à l'éthique
seulement, c'est au contraire une décision religieuse, celle d'une
croyance, d'une conviction en faveur du Dieu unique. Son éthique
trouve son essence dans le fait qu'elle est celle du commandement divin.
Elle ne reconnaît pas la vie temporelle avec ses seules règles
et obligations -car ce ne serait alors qu'une simple morale- elle découvre
et éprouve l'importance de l'existence dans la foi en le Dieu unique,
elle saisit la vie dans sa relation à l'Unique, à l'Éternel
de sorte que l'obligation de l'existence se mue en solidarité.
C'est seulement ainsi que naît la religion, celle de l'éthique,
et que l'éthique devient une éthique de la religion, une
loi divine. Le caractère clair et défini de la loi qui n'a
de limite que dans la morale pure s'étend à présent
à l'infini. La vie limitée pénètre dans l'éternité,
et le monde du commandement dans celui de la ferveur. A la certitude du
chemin à suivre se joignent le mystère des origines et la
loi éthique de la foi afin de conférer à la vie son
unité et sa religiosité. C'est dans cette foi en Dieu que
réside la spécificité du judaïsme, une spécificité
qui ne permet aucune duplicité, aucune hésitation ni aucune
manière de clopiner des deux pieds; elle exige une adhésion
claire et manifeste. Notre niveau d'appartenance psychologique au judaïsme
se mesure à notre imprégnation plus ou moins profonde par
ce sentiment.
André Neher et Emmanuel Lévinas ont été tous
deux des penseurs ouverts à la spéculation judéao-allemande
du siècle dernier et du commencent de celui-ci. L'un comme l'autre
ont repris en les développant les conceptions de Cohen, et Rosenzweig.
Il demeure que l'approche de Lévinas fait à l'éthique
une plus large place que celle de Neher qui se voulait plus proche de
l'orthopraxie ou de l'orthodoxie. L'auteur de Difficile liberté
a voulu, quant à lui, faire du judaïsme une catégorie
de l'universel, ce qui ne pouvait se réaliser que par la transformation
de la religion juive en éthique.
Ethique médicale
Introduction :
Le rôle des philosophes, des penseurs religieux ou libres, voire
des représentants des différentes spiritualités n'est
pas de se mêler des problèmes techniques des spécialistes
de médecine et de biologie, mais de développer des problématiques
au sein desquelles, le médecin, le biologiste doit être conscient
des conséquences éthiques de ses actes aux plans philosophique,
religieux et social.
Il s'agit d'examiner les problèmes éthiques que peut poser
un progrès médical continu et qui nous place devant des
problèmes encore inédits.
QUEQLUES REMARQUES SUR L'UNIVERS MENTAL DU TALMUD
ET SUR LA MENTALITÉ RABBINIQUE
Le judaïsme est une religion biblico-talmudique où tout ou
presque repose sur des interprétations de la TORA à partir
d'une herméneutique propre. Il y a deux types d'exégèse
: l'une homilétique (aggadique), non contraignante et largement
édifiante, l'autre juridique, contraignante et dotée d'un
caractère normatif.
Je ne vous apprendrais rien en disant que les problèmes qui se
posent à nous aujourd'hui n'ont jamais été prévus
tels quels, sous cette forme, dans les textes canoniques qui nous servent
de référence. Mais par le biais de l'exégèse
biblique, en l'occurrence de l'herméneutique rabbinique, nous pouvons
les rattacher au texte et trouver une ou des solutions aux problèmes
posés.
Dans le contexte d'éthique médicale qui nous occupe ce soir,
je m'en tiendrais dans un instant à des cas spécifiques
mais pour illustrer la méthode je vais citer un litige qui s'est
produit au 12e siècle dans la petite ville allemande de Rothenbourg
; deux voisins juifs se présentent le talmudiste local. L'un affirme
avoir construit en bas de chez lui, sur un terrain lui appartenant, un
petit canal censé évacuer des eaux usées. Le voisin
se plaint des nuisances que provoquent une telle installation et arguent
de la puanteur et de l'insalubrité pour exiger le déplacement,
plus loin du mur de sa propre maison, de ce conduit sanitaire.
Apparemment, aucun passage de la Tora ne prévoit pareil litige=
que fit le rabbin, Méir de Rothenbourg ? Son ingéniosité
de jurisconsulte le conduisit à chercher et à trouver dans
la Bible au moins deux versets qui pouvaient servir de point d'appui à
sa décision. Il jeta son dévolu sur un célèbre
verset du Lévitique (19) tu aimeras ton prochain comme toi-même
et un autre verset de l'Exode : devant l'aveugle tu ne placeras pas d'obstacle.
Fort de ces deux versets, il démontre que le propriétaire
du conduit sanitaire doit tenir compte du bien-être de son voisin
(tu aimeras
) et que même si le terrain lui appartient et que
le voisin ignorait tout des nuisances à venir, il convient de ne
pas profiter de son ignorance (d'où la référence
à l'aveugle) et de faire droit à sa demande, soit en enfouissant
le conduit sous terre soit en l'éloignant de plusieurs coudées
afin de mettre fin à la puanteur qui gênait considérablement
son voisin.
CE SONT LES MÊMES PRINCIPES QUI SONT A L'UVRE
DANS LE DOMAINE DE L'ÉTHIQUE MÉDICALE : BIEN QUE NONS PRÉVUS
EN L'ESPECE PAR LA TORA, LES DÉCISIONNAIRES RABBINIQUES SURENT
AU FIL DES SIÈCLES INTERROGER LES VERSETS BIBLIQUES POUR EN EXTRAIRE
LA POSITION RELIGIEUSE SUR TELLE OU TELLE QUESTION. Nous verrons même
que celle-ci est parfois susceptible d'évolution.
Plusieurs sujets sont envisageables :
les prélèvement d'organes à partir d'un être
vivant, d'un homme mort, d'un animal, et la pose de prothèses.
MAIS LE GRAND PROBLEME QUI SE POSE EST DE SAVOIR A QUEL
MOMENT INTERVIENT LA MORT ET A QUEL MOMENT IL EST PERMIS DE CONSIDERER
QU'UN HOMME N'EST PLUS EN VIE ?
Nous allons voir que les définitions offertes par la littérature
traditionnelle, la HALACHA, datent parfois et méritent aujourd'hui
d'être sérieusement complétées.
RACONTER LE CAS DE LA FEMME ENCEINTE CONDUITE À
L'HOPITAL À JÉRUSALEM DANS UN ÉTAT DE MORT CLINIQUE=
QUI DEVAIT-ON SAUVER, LA MÈRE OU L'ENFANT ? LA LOI JUIVE PRÉCONISE
DE SAUVER LA MÈRE. MAIS SI CELLE-CI EST MORTE et qu'on ne peut
plus rien faire pour elle, alors on se préoccupe de l'enfant. (Gemara
ARAKHIN : walad zutra Hiyyutéh)
Mais comment dire que la mère est morte avec certitude aujourd'hui
puisque la respiration artificielle la maintient en vie alors que le cerveau
ne fonctionne plus et que la patiente se trouve dans un état de
mort clinique ? Depuis la Bible, et aussi dans le Talmud, c'est la respiration
qui fait le départ entre le mort et le vivant. Déjà
Aristote enseignait la mê |