AUTOUR DE LA RENAISSANCE Tant dans l'introduction que dans le précédent chapitre on a tenté d'offrir la définition la moins imprécise de l'historiographie juive, illustrée à l'aide de notions bibliques, de chroniques médiévales des croisades et de textes provenant des siècles ultérieurs. De ce rapide survol quelques principes se dégagent: que ce soit dans l'Epître du Gaon Shérira ou dans le Livre de la tradition du philosophe néo aristotélicien Abraham ibn Daoud, c'est la défense de la transmission du judaïsme rabbinique qui justifie ce besoin d'écrire l'histoire. Les deux auteurs médiévaux durent repousser les attaques des karaïtes contre l'authenticité de la tradition talmudico-rabbinique. L'autre principe directeur que l'on perçoit tout aussi nettement est la volonté de témoigner des persécutions sanglantes subies à l'époque des croisades, c'est-à-dire dès 1096 : le récit historique devient mémorial et ouvre pieuse. Si on laisse de côté les récits de voyages ou les chroniques familiales, aucun des textes présentés et succinctement analysés ici ne répond vraiment aux critères d'une méthode historico-critique avérée. Ce fait s'explique par la dépendance des chroniqueurs juifs vis-à-vis d'une conception théologique de l'Histoire -non seulement juive mais aussi universelle- qui voit en Dieu le maître de tous nos actes. Même lorsque les juifs souffraient sans raison ils cherchaient en eux-mêmes la motivation de leur culpabilité et, partant, des châtiments qui fondaient sur eux. En leurs persécuteurs ils voulaient voir des instruments de la providence divine : que ce soit le Pharaon d'Egypte, le tyran Nabuchodonosor ou Titus ou encore Hadrien, tous n'auraient fait qu'appliquer -à leur insu- le dur et implacable décret de Dieu. Même Ouski et Ibn Verga -qui cherchent pourtant à assigner au martyrologe multiséculaire des juifs des causes objectives- finissent par retomber dans la vielle antienne : nous sommes punis par ce que nous avons péché contre notre Dieu. On peut dire, en revanche, qu'en dépit des rup tures, des revirements et des rechutes qui se produisirent -ainsi qu'on le verra dans les pages suivantes- Azariah de Rossi inaugure véritablement une ère nouvelle dans l'historiographie juive. Ceci justifie que l'on commence par lui. 1-Azariah de Rossi (1511-1578) et le Sefer Mé'or
enayim (1573). On y lit des études radicalement nouvelles, nourries aux meilleures sources, sur la littérature et la chronologie bibliques. Comme on le laissait entendre plus haut, Azariah fait son profit d'écrits non-juifs en latin et en italien : David Cassel , l'éditeur de son ouvre, parue en 1866 avec une introduction largement inspirée par Léopold Zunz, répertorie plus d'une centaine de savants étrangers. Azariah n'omet pas de citer des historiographes comme Hérodote et Xénophon et des géographes comme Pline et Strabon. C'est aussi lui qui réintroduit Philon d'Alexandrie dans le giron de la littérature hébraïque du Moyen Age finissant après une absence de près d'un millénaire et demi . Il ne néglige pas les Pères de l'Eglise et cite Eusèbe, Jérôme et Augustin, Justin Martyr et Clément d'Alexandrie. Pour les maîtres médiévaux chrétiens il cite Thomas d'Aquin, Hughes de Saint-Victor, Dante, Pic de la Mirandole etc. Une approche si radicalement nouvelle ne pouvait passer inaperçue ni manquer d'inquiéter les gardiens sourcilleux de la tradition. Comment admettre sans réplique une ouvre qui procédait à un réexamen total des fondements de l'histoire juive, voire même de ceux du calendrier (Azariah a remis en question la sempiternelle référence à la création de l'univers) ? Comme il s'en prend souvent aux aggadot du talmud qu'il "démythifie" le Maharal de Prague, rabbi Juda Loew, qui s'en fit le défenseur acharné, lui répliqua sèchement dans son Puits de l'exil. Avant la critique d'Azariah on croyait que le Sefer Yosippon était une ouvre antique renseignant sur la vie des juifs à l'époque du second temple. L'auteur montra qu'il s'agissait en réalité d'une compilation médiévale. Joseph Caro, le célèbre compilateur du Shulhan Aroukh, le code religieux du judaïsme depuis le XVIe siècle, s'apprêtait à signer un décret d'excommunication (hérém) contre l'auteur lorsque la mort la surprit. Azariah était au fait des critiques qui lui étaient adressées ; il y répondit dans un texte intitulé Mazref la-Késef (Epuration de l'argent), repris dans l'édition de Berlin en 1794. Ce texte fut repéré par les maskilim, les adeptes des Lumières juives autour de Moïse Mendelssohn, qui remirent à l'honneur une ouvre qui n'avait plus du tout été rééditée depuis Mantoue. Maints passages de la littérature talmudique relatent un épisode étrange et merveilleux concernant Titus, le destructeur du second Temple de Jérusalem. Une sorte de moustique se serait introduit par son nez dans son cerveau où il aurait atteint la taille d'un petit pigeon, provoquant sa mort après des années d'indicibles souffrance. Les Sages présentaient cela comme une punition infligée à un homme qui défia Dieu et détruisit son sanctuaire. Intrigué par un tel conte, Azariah réagit en historien comparatiste qui recense tout d'abord les différentes occurrences de cet épisode. Il mentionne les Chapitres de Rabbi Eliézer, , les passages de Genèse Rabba, de Lévitique Rabba et enfin de la gemara de Gittin 56b. Dans d'autres passages, notamment dans le midrash Tanhuma sur Nombres 19 ; 1 - 22 ; 1 on reprend la même histoire rehaussée de détails nouveaux dont certains heurtent l'ordre naturel des choses. Pour juger de la véracité des éléments contenus dans ces sources juives anciennes Azariah mobilise ses connaissances médicales : il remarque qu'entre le cerveau et la boite crânienne il n'y aurait jamais eu assez de place pour un pigeon d'une année pesant deux livres. Par ailleurs, des médecins contemporains attestent -tout comme un passage de Hullin 58a- qu'aucun invertébré ne peut vivre plus d'un an. Or, les sources juives parlent de six années aux cours desquelles Titus endura les pires souffrances.. Mais ce n'est pas tout : d'autres invraisemblances apparaissent dans la chronologie : l'année où l'on fait mourir Titus est, selon des chroniques fiables, celle de son accession au trône. Azariah cite aussi le témoignage de l'historien romain Dion Cassius (II-IIIe siècles) qui évoque la mort de Titus par empoisonnement. Par ailleurs, un historien contemporain, Augustin Ferentillus, attribue ce type de décès non point à Titus mais à Antiochus Epiphane. Et ceci se trouve corroboré par le second livre des Macchabées (ch. 9). De tout ce qui précède il appert que l'histoire racontée par les sources rabbiniques est composite et qu'elle ne s'est jamais déroulée ainsi, ni en partie ni en totalité. L'auteur se réclame alors de Maimonide qui avait lui aussi adopté une distance critique à l'égard des aggadot talmudiques invitant ses lecteurs éclairés à en faire de même : il faut, écrivait-il, tirer le meilleur de ces légendes, c'est-à-dire les interpréter allégoriquement, sans y voir une réalité historique. Les Sages eux-mêmes n'ont formulé de telles descriptions hagiographiques qu'en vue de l'édification morale et religieuse de leurs ouailles. De telles histoires sont censées nous rapprocher de notre Père céleste. : les hommes instruits savent ce qu'ils faut retirer de tels développements tandis que les simples profitent, à leur manière, de ces récits merveilleux. Dans ce même passage Azariah reconnaît avoir suscité de fortes critiques émanant d'hommes qui voyaient en lui un adversaire de la tradition. 2- David Gans (1541-1613) et son Tsémah David
(1592) (Germe de David). a) 1 une chronique juive, à proprement parler, qui va d'Adam à l'époque contemporaine, avec des listes d'autorités rabbiniques et des titres d'ouvrages. Dans ces développements, Gans se rattache aux ouvres de ses prédécesseurs les plus prestigieux tels Ibn Daoud et Zaccuto, refusant cependant tout renvoi à Azariah de Rossi dont la méthode comparatiste et l'approche critique le heurtaient. b) une histoire universelle écrite à partir de chroniques générales, notamment allemandes, et où l'auteur, fidèle à sa formation mathématique et scientifique, suit rigoureusement l'ordre chronologique. Il est intéressant de jeter un coup d'oil sur la méthode de Gans , telle qu'il la décrit dans son introduction au Tsémah David : Rendant hommage à l'ouvre de ses devanciers (Shérira, Joseph ha-Cohen, Abraham Zaccut et Gedalya ben Yahya) Gans reconnaît aussi la dette contractée envers eux. Mais il énonce trois raisons qui justifient son entreprise : aucun auteur n'avait encore respecté aussi scrupuleusement que lui la chronologie ni noté les événements de chaque année. L'auteur a développé de son mieux la période hasmonéenne, offrant bien plus d'informations que tous ses prédécesseurs. Il présente enfin une nomenclature très vaste de la période des géonim. Gans doit aussi justifier aux yeux des lecteurs juifs son recours à des sources extérieures à la tradition. Cela s'avérait indispensable pour retracer l'histoire des quatre royaumes (babylonien, perse, grec et romain). Cependant, les sujets ayant trait au Dieu vivant (histoire juive) seront soigneusement distingués des sujets profanes. Au-dessus de chaque paragraphe Gans indique qu'il signale l'année des événements traités. C'est effectivement ainsi qu'il agit en présentant des notices bio-bibliographiques , celles de Moïse Isserlès et de Salomon Louria, par exemple dont il signale les ouvres et vante les mérites. En soulignant que la Tora (Deutéronome 4 ; 32 et Jérémie 18) nous incite à nous intéresser à l'histoire, l'auteur note que "les événements relatés dans ce livre témoignent abondamment en faveur de la providence divine", ce qui montre bien que l'Histoire continue de jouer un rôle ancillaire. Dans un passage fort intéressant, Gans tire un certain nombre de leçons de l'histoire : si un homme accède à une situation de grandeur et de puissance il se doit de rester humble car tant de grands monarques ont fini misérablement : plus de cinquante empereurs moururent par l'épée, d'autres furent empoisonnés tandis que d'autres furent acculés au suicide. Il ne faut jamais sous estimer ses ennemis : l'histoire regorge d'exemples où de petites nations ou des individus apparemment impuissants sont venus à bout de beaucoup plus forts qu'eux. Enfin, Gans aborde la position des juifs dispersés au sein des nations : jusqu'ici nous ne pouvions pas répondre aux questions des Gentils, écrit-il, mais avec l'ouvrage Tsémah David, la situation va changer et les juifs sauront réagir. Gans consacre des notices à des monarques aussi différents que l'empereur Henri II, Frédéric II et Genghis Khan. 3- Elie Capsali et son Seder Eliyahou Zoutta. (1523) Dans son instructive préface Capsali nous informe sur son orientation générale et sur sa méthodologie : son histoire doit d'emblée servir à faire connaître les actes des monarques chrétiens et turcs, et notamment ceux du roi Selim qui s'est tant distingué par son bienveillant traitement des juifs. Enfin, l'exposé de la chronique est la preuve de la providence divine universelle qui veille sur son peuple malgré les tourments qui l'accablent. Même les Turcs ne seraient que le docile instrument de Dieu qui s'en sert pour juguler l'excessive puissance des princes chrétiens. En ce qui concerne la méthodologie, c'est-à-dire les sources, Capsali signale les récits de son propre père et les témoignages de première main des bannis d'Espagne qui séjournèrent dans le domicile familial. Même le texte, la date et les noms des monarques espagnols ayant décrété l'expulsion furent retrouvés par Capsali, "écrits sur une feuille". Mais comme le note la traductrice d'une partie de la chronique de l'auteur, Capsali reste un esprit religieux qui perçoit la main de Dieu dans l'Histoire. Si des malheurs aussi graves ont fondu sur Israël, c'est, entre autres fautes graves, en raison de la propagation d'un rationalisme envahissant, d'une trop grand propension aux études philosophiques conduisant à la négligence de Dieu. C'est là une vue foncièrement religieuse et théologique de l'histoire juive. Certes, Capsali note que leurs très catholiques majestés Ferdinand et Isabelle ont été sensibles à des arguments politico-économiques qui n'avaient pas grand chose à voir avec l'unification religieuse prônée par Torquémada, par exemple : les nouveaux Chrétiens étaient devenus trop puissants, un véritable status im statu, une caste repliée sur elle-même mais dont le dynamisme menaçait l'identité nationale et religieuse du royaume. La monarchie catholique ayant extirpé la présence juive du sol espagnol Capsali salue la montée en puissance du monde ottoman qui leur offre un refuge providentiel. Offrant au lecteur français un sympathique petit ouvrage, intitulé la chronique de l'expulsion où elle met à la portée du public cultivé non hébréophone les acquis de la recherche israélienne, Madame Simone Sultan-Bohbot souligne dans ses conclusions l'attachement de Capsali aux schémas de la pensée traditionelle : la reine Isabelle constatant le caractère imprenable de la ville de Grenade aurait fait un vou à l'Eternel : la prise de Grenade contre l'expulsion des juifs de son royaume. Capsali ne recule même pas devant la mise en scène d'une violente dispute entre les monarques : Isabelle accuse son époux de faire preuve d'une coupable mansuétude envers les juifs au motif qu'il serait lui-même d'ascendance juive lointaine et ce dernier lui lance sa. chaussure au visage ! Capsali était tributaire du registre et du lexique de l'historiographie biblique elle-même qui voit en Dieu le maître absolu de l'Histoire. Il introduit souvent son propos ainsi : Dieu décréta le mal sur Israël.Nos fautes témoignèrent contre nous.Un jour, jour de noires ténèbres., malgré cela, le Seigneur n'apaisa pas son courroux et son bras demeura toujours tendu. L'Eternel dévoila ainsi la violence accablante de ses sentences et, du haut des cieux, il tonna d'une voix puissante. Il tresse des couronnes à Isaac Abrabanel et à Don Abraham Senor, ce dernier s'étant sacrifié pour sauver de la conversion forcée l'ensemble de la communauté. Enfin, dans son commentaire suivi du décret d'expulsion, Capsali rappelle qu'à l'origine c'était l'extermination qui avait été décidée mais que le monarque avait commué cette implacable sentence en un décret d'expulsion. Capsali s'intéresse aussi aux pauvres proscrits qui trouvèrent refuge au Portugal voisin. Après avoir encensé le vieux monarque napolitain Ferdinand l'auteur ne trouve pas de termes assez durs pour stigmatiser l'attitude ignoble et inhumaine du roi Jean II qui organisa minutieusement le pillage et le dépouillement des exilés. Capsali décrit avec ravissement les tourments qu'il subit sur son lit de mort. Cette chronique de l'expulsion ne diverge guère, par son style et par son orientation générale, de l'ensemble de l'ouvrage : une vision théologique de l'histoire juive, une conception instrumentale des oppresseurs par Dieu et une mise en perspective (certes, toujours lointaine) de la rédemption finale. 4- Léon de Modène (Juda Aryé)
(1571-1648) et ses Hayyé Yehuda. En lui consacrant ces quelques lignes on exploite pour la première fois dans cet ouvrage le genre peu représenté de l'autobiographie hébraïque ou juive : plus tard, on trouvera un Jacob Emden (1697-1776), grand érudit d'Allemagne du Nord, qui résumera, les événements majeurs de son existence dans sa Megillat Sefer (Rouleau du livre ; Cerf, 1992) ; à la fin du XVIIIe siècle, ce sera au tour de Salomon Maïmon (1752-1800) de nous offrir un aussi bel exemple avec son Histoire de ma vie (Lebensgeschichte, Berg International, 1983). L'ouverture d'esprit de l'auteur , sa grande curiosité intellectuelle et l'ouvre abondante qu'il nous a laissée font de lui un specimen remarquable dans l'historiographie juive : on ne s'arrêtera que sur ses Hayyé Yehuda (Autobiographie : Vie de Juda) bien que son Ari Nohém (Le lion rugissant) contienne une remarquable réfutation de la kabbale et de sa symbolique, et que la Sha'agat Aryé (Le rugissement du lion) nous offre une intéressante réfutation d'attaques chrétiennes contre le judaïsme. Ses Rites et coutumes des hébreux (Venise, 1638) furent aussitôt traduits en français et constituèrent une source juive très appréciée des historiens et des théologiens. Rédigé entre 1614 et 1615, ce livre n'était pas, nous dit l'auteur, destiné à la publication dans sa forme initiale : ayant appris sa parution inopportune en français il dut le soumettre à l'Inquisition de Rome avant de le republier en italien en tenant compte des observations de la censure. Dans son autobiographie Juda déplore qu'un crime commis par un seul individu de la communauté juive suscite l'ire des chrétiens contre tous les juifs : qu'un seul criminel soit repéré dans le quartier juif et c'est le ghetto tout entier qui devient un repère de brigands. Ce cri du cour provenait d'un homme qui avait, dans sa tendre enfance, reçu des cours de chant, de danse et de musique, sans omettre le latin et l'italien, et qui eut aussi comme disciple à Florence un sujet aussi illustre que le jeune catholique Jean Plantavit de la Pause (1576-1651). La rédaction de l'autobiographie est motivée de la manière suivante dès les premières lignes de l'introduction : "Du tréfonds de mon cour j'ai souhaité rendre compte de tous les événements qui ont jalonné mon existence du début à la fin, de sorte que je ne mourrai point mais vivrai. Je pense que ceci revêtira quelque valeur aux yeux de mes fils, issus de ma semence, de leurs descendants, de mes disciples que je peux nommer aussi mes fils, de la même manière qu'il m'est fort agréable de prendre connaissance de la vie de mes ancêtres, de mes maîtres et de tous ceux qui ont compté pour moi et que j'aime." Dans un excellent essai paru dans le même volume que la traduction anglaise des Hayyé Yehdua (Autobiographie de Léon de Modène) Nathalie Zemon Davis a montré que les narrations de l'auteur oscillaient entre l'Histoire proprement dite et la mémoire, en soulignant, toutefois, que cet exemplaire de vie se voulait, aux yeux des descendants et des disciples, une vie exemplaire. Sans apporter de vue d'ensemble radicalement nouvelle, cette autobiographie jette surtout un regard juif sur l'histoire. 5- Nathan Neta Hannover (ob. 1683) et son livre Yewen
Métsula (Venise, 1653) . Ce recours à de tels procédés de calcul n'est pas nécessairement routinier : plongé dans un profond désarroi, les maîtres juifs contemporains de ces massacres voulaient en déchiffrer le sens caché puisque Dieu ne peut pas laisser tuer son peuple sans avoir un plan : et ce dessein divin est évidemment l'avènement messianique. Hannover cite donc dans son introduction l'opinion d'un sage de son temps, rabbi Yéhiel Michaël, guide spirituel de la communauté de Niemerov qui décomposait comme suit le nom du chef cosaque CHMYL : Chévlé Mashiyah Yavi La-olam : il apportera au monde les affres du Messie. Face à de telles persécutions, les chroniqueurs de l'époque imitaient leurs prédécesseurs du temps des croisades en discernant dans les événements d'ici-bas la main de Dieu : l'historiographie juive de ce temps-là ne pouvait aller au-delà de ce type d'explication théologique. Une bonne partie de cette chronique a été rédigée à l'aide de témoignages oraux recueillis par l'auteur alors que la partie suivante connaît une implication directe de l'auteur qui parle à la première personne du pluriel ( p 80 de la traduction française.) Mais dans l'ensemble du texte, l'auteur annonce des chiffres (de morts, de blessés et de convertis de force) qui semblent soit nettement arrondis (cinq cents morts, deux mille morts.) soit largement fantaisistes (un demi million d'hommes en armes). En revanche, le nom des localités, des généraux et autres chefs de guerre semblent bons. Enfin, Hannover cite l'ouvre de son prédécesseur, le Tsémah David de David Gans (p 46). Hannover n'innove pas considérablement par rapport
à ses devanciers puisqu'il demeure fidèle à une conception
théologique de l'histoire juive : si des persécutions sanglantes
s'abattent sur la maison d'Israël c'est que Dieu en a décidé
ainsi et que ce décret funeste (guezéra) doit son existence
aux péchés d'Israël. Mais Dieu, aux yeux de l'auteur,
ne renie jamais définitivement son alliance avec les siens : la
preuve la plus irréfragable est qu'il se vengera des persécuteurs
de son peuple qui ne furent que les dociles instruments de son insondable
volonté. Voici quelques exemples de cette démarche générale
qui imprègne la trame de l'ouvrage : "Cosaques et orthodoxes de se rassembler autour de lui (Chmielnicki) par cents et mille, et les cosaques de vouloir détruire également les juifs qui résidaient dans le pays.. Mais le Saint béni soit-il qui pénètre les pensées détruisit leur dessein, réduisit au néant leurs calculs et fit retomber sur leurs têtes leur manière d'agir. " (pp 51-52). "Rabbi Samson avait prêché bien des fois à la synagogue, admonestant les gens pour qu'ils fassent pénitence de manière à éviter la venue du désastre. On fit grande repentance dans toutes les communautés mais sans profit car la décision funeste était déjà scellée. " (nous ajoutons des italiques). Mais le décret est parfois plus clément (p 97) : "Mais du haut des cieux le Seigneur eut pitié de ses habitants (juifs)." Enfin, un dernier détail d'importance : un cas d'auto-défense des juifs qui se joignent aux défenseurs de la ville de Tulczyn (p 72). 6- Les Mémoires de Glückel de Hameln (1645-1724) Eprouvée par la perte de son premier époux après trente années de bonheur, Glückel prodiguait à ses enfants, dès les premières lignes de ses Mémoires, de pieuses recommandations : aimez tous vos congénères, servez le bon Dieu et n'imitez pas ceux de vos coreligionnaires qui sacrifient l'éternité aux biens matériels.Mais cette veuve juive de Hambourg savait étendre ses préoccupations à des sujets de politique régionale : elle brosse un tableau vivant des rivalités opposant le Danemark à la Suède et observe que la signature du traité de paix de 1658 n'a pas mis fin aux hostilités entre ces deux puissances. Attentive aux sort des membres de sa communauté, elle nous renseigne longuement sur l'instruction d'un procès pour homicide d'un chrétien qui finit par être exécuté. De Metz où elle réside dès 1700, elle offre une bonne description de la vie communautaire. On peut s'étonner de la grande importance qu'accorde Glückel aux bons partis ou aux contrats de mariage et en déduire que les parties constitutives des Mémoires n'avancent pas toutes d'un même pas : ce serait ignorer alors que seule une certaine aisance matérielle pouvait, faut d'une législation équitable, donner aux juifs une petite assurance dans la vie : les commerçants devaient, afin de pouvoir se rendre à Hambourg, payer un ducat pour un passeport ou un sauf-conduit renouvelable tous les mois : quiconque enfreignait la règle et se rendait dans la grande métropole du nord sans document valable était jeté en prison et sa famille condamnée à payer une amende afin de l'en faire sortir. Dès les premières pages Glückel nous donne une idée de la fortune de ses contemporains : les plus riches disposaient d'un capital de dix mille Reichstalers, son propre père de huit mille, d'autres enfin de six mille ou simplement deux mille. C'est dans le livre III de ses Mémoires que l'auteur évoque l'enthousiasme des juifs à l'époque du faux Messie Sabbataï Zewi. Son témoignage n'est certes guère comparable avec celui du rabbin érudit Jacob Sasportas mais il nous montre comment les petites gens réagissaient à l'avènement du (faux) Messie. 7- Yéhiél Heilprin (ou Halpérin)
(1660-1746) et le Seder ha-Dorot (1769). 1- une chronologie des faits historiques les plus marquants
depuis la création de l'univers jusqu'en 1669. Sa documentation
fait fond sur le Sefer ha-Yashar, le Tsémah David de Gans, le Sefer
Yuhasin de Abraham Zaccuto et la Shalshélét ha-Qabbala de
Gedalya. Le réviseur de l'ouvre se démarque du contenu de
cette première partie en expliquant que l'auteur, Heilprin, a recopié
sans discernement ce qu'il avait trouvé dans ses sources (citées
supra). Dans sa propre introduction ce réviseur explique qu'il
a consacré à cette ouvre remarquable quinze ans d'inlassable
labeur, qu'il a tout fait pour en éloigner les imperfections et
en corriger les coquilles qui y pullulaient ; l'état d'impréparation
du manuscrit s'explique par la mort de l'auteur (qui ne put relire les
épreuves) et par l'incurie de ceux qui remirent le texte du Seder
ha-Dorot à l'impression. Une remarque de cette introduction retient
toute notre attention : Heilprin, y lisons-nous, n'a pas été
appelé à prendre parti lors de la terrible controverse opposant
le célèbre talmudiste et crypto-sabbataïste Joanthan
Eibeschütz au non moins célèbre Jacob Emden (1677-1776),
l'auteur de la Megillat Sefer (Autobiographie, Paris, Le Cerf , 1992).
On relève aussi que le nom de l'auteur Heilprin, quoique Av Beth
Din (Président du tribunal rabbinique) de la communauté
de Minsk, était tombé dans l'oubli et sa tombe laissée
à l'abandon. Il fallut qu'un riche mécène remédiât
à cette inexcusable carence bien des années après
le décès de l'auteur. 2- une présentation alphabétique de la biographie des tannaïm et des amoraïm qui fut appréciée par un spécialiste averti comme Wilhelm Bacher. Heilprin revient de nouveau sur la nécessité de connaître la chronologie exacte des générations des sages talmudiques : grâce à cela, on mesure mieux les accords ou, au contraire, les désaccords entre les maîtres et leurs disciples. Et Heilprin de citer de nombreux folios talmudiques sur lesquels des auteurs médiévaux se sont trompés faute d'avoir disposé d'une chronologie exacte. "Et si les cèdres du Liban (d'éminents Maîtres) se sont trompés sur des versets bibliques explicites que feront les roseaux du mur (sages moyens) vivant dans un siècle orphelin pour lequel l'océan du talmud est aussi scellé que la prophétie de Daniel ?" Grâce à des indications d'ordre chronologique le lecteur est assuré de mieux comprendre certaines versions contenues dans Rashi (le commentateur biblique et talmudique du XVIe siècle) et les Tossafistes (commentateurs médiévaux du talmud vivant dans la France du Nord). 3- et enfin une liste alphabétique des livres hébraïques et de leurs auteurs. On peut consulter avec intérêt les notices bibliographiques de Maimonide et de Nahmanide où sont indiquées la quasi-totalité de leurs ouvres. Même Moïse de Narbonne, pourtant si décrié en raison de son averroïsme notoire, a droit à une ligne dans ce livre Sefer ha-Dorot : on renvoie le lecteur à son seul commentaire des Intentions des philosophes (du théologien musulman Abuhamid Al-Ghazali [ob. 1111] ). Dans la rubrique consacrée aux ouvres, Heilprin montre qu'il n'a pas négligé les manuscrits puisqu'il cite le commentaire des Lamentations par Moïse de Narbonne . |
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