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L'HISTORIOGRAPHIE JUIVE
(conférence du 10 janvier 2002 - 1ère partie - 2ème
partie)
INTRODUCTION
Généralités. 2- Historiographies grecque et biblique.
3- Présence de Dieu
dans l'Histoire. 4- La spécificité de l'historiographie
juive. 5- Entre
l'Histoire et la mémoire. 6- Quelques sources juives anciennes
: o Seder olam
rabba [Origine de l'univers] attribué à Rabbi José
ben Halafta. Iggérét
[Epître de] Rav Shérira Gaon oo Megillat [Rouleau de] Ahima'ats
de Ahima'ats
ben Paltiél ooo Les croisades: Sefer gezérot Ashkénaze
wé-Tsarfat
[Persécutions en Allemagne et en France].
CHAPITRE I:
ELEMENTS D'HISTORIOGRAPHIE DES CHRONIQUES DES CROISADES
A LA FIN DU MOYEN AGE
Généralités : Quelques précurseurs a) Rashi
b) Juda Ha-Lévi c) Abraham ibn
Ezra d) Ménahem ben Salomon ha-Méiri
1-Le Sefe Seder ha-Qabbala [Livre de la tradition] de Abraham ibn Daoud.
2-
Le Sefer ha-Qabbala [Livre de la tradition] de Abraham ben Salomon de
Torrutiel (né en 1482). 3- Samuel Ouski et la Consolaçam
as tribulaçoens de
Israel (Ferrare, 1553). 4- La Éméq ha-bacha (1558) [La vallée
des larmes] de
Joseph ha-Cohen. 5-. - Salomon Ibn Verga et son Shévét Yehuda
[Le sceptre
de Juda 1520 ; publié par son fils en 1554]. 6- Sefer David ha-Réubéni
7- La
Shalshélét ha-Qabbala [La chaîne de la tradition]
(Venise, 1586) de Gedalya
ben Joseph ibn Yahya. 8-Immanuel Aboab, La Nomologia (1629).
CHAPITRE II: AUTOUR DE LA RENAISSANCE
1-Azariah de Rossi et le Sefer Mé'or Enayim [Le luminaire des
yeux] (1573).
2- David Gans et son Tsémah David. [Germe de David]. 3- Elie Capsali
et son
Seder Eliyahou Zoutta.. 4- Léon de Modène et ses Hayyé
Yehuda [Vie de Juda].
5-Nathan Neta Hannover et Yewen Métsula [L'abîme profond].
6-Les Mémoires de
Glückel de Hameln.
7-Yéhiél Heilprin et le Seder ha-Dorot [Livre des générations]
(1769)
CHAPITRE III: LES DEBUTS DE LA SCIENCE DU JUDAÏSME
(WISSENSCHAFT DES JUDENTUMS).
Introduction : L'esprit de la charte (Immanuel Wohlwill). 1- Isaac Marcus
Jost. (1793-1860) 2- Léopold Zunz. (1794-1886) 3- Nahman Krochmal.
(1785-1840) 4- Abraham Geiger. (1810-1874). 5- Moritz Steinschneider.
(1816-1907) 6-Moritz Güdemann. (1835-1918)
CHAPITRE IV :
HEINRICH GRTZ, LE PERE FONDATEUR DE L'HISTORIOGRAPHIE
JUIVE MODERNE
1- Qui était Heinrich Graetz ? 2- L'Histoire des Juifs et son
retentissement.
3- La controverse avec Heinrich von Treitschke autour de l'historiographie
juive. 4- La critique de Hermann Cohen. 5- Isaac Eisig Halévy Rabinowitz
(1847-1918) : une historiographie "orthodoxe".
.CHAPITRE V : L'HISTORIOGRAPHIE HÉBRAÎQUE
MODERNE
1- Isaac Hirsch. Weiss. ( 1815-1905) 2- Abraham Kahana. (1838-1915))
3-Simon
Bernfeld. (1860-1940) 4-Benzion Dinur. (1884- 1973) 5- Simha Assaf.
(1889-1953 ) 6- Raphaël Mahler (1899- 1977)
CHAPITRE VI: , SIMON DUBNOV, FRITZ ISAAC BÆR ET
SALO WITTMAYER BARON.
Généralités. 1- Simon Dubnov ( 1860-1941) : vers
une vision sociologique de
l'histoire juive 2. Fritz Isaac Baer ( 1882-1980) : le rôle de l'exil
dans
l'histoire juive. 3 Salo Wittmayer Baron (1895- ) : les facteurs social
et religieux.
PERSPECTIVES
Introduction
1-Généralités
Dans un excellent ouvrage , déjà ancien mais non vieilli,
le professeur
Michael A. Meyer soulignait (p XIII de l'introduction) qu' "assurément
les
idées de l'histoire juive trouvaient leur origine dans la Bible.".
Mais bien
auparavant, le célèbre médiéviste Adolphe
Neubauer signalait dans une brève
préface à une édition de chroniques judéo-médiévales
que la Bible eût été
bien plus longue et plus riche en livres d'intérêt historique
si elle nous
avait conservé toutes les sources dont elle fait état :
Le Livre des guerres
du Seigneur (Nombres 21 ; 14), le Livre Ha-Yashar (Josué 10 ; 13),
les
Chroniques du roi David (I, Chr. 27 ; 24), Le livre du règne de
Salomon ( I
Rois 11 ; 41), les Chroniques des rois d'Israël et de Juda et le
Midrash du
prophète Iddo (II Chr. 13 ; 22). Le talmud lui-même (Yoma
69a) n'est pas en
reste puisqu'il nous donne le récit légendaire de la rencontre
entre
Alexandre et le Grand Prêtre Simon. Mais ce même talmud n'omet
pas de
signaler que la Tora, la Bible, n'est pas un "livre d'histoire"
puisqu'il nie
l'antériorité et la postériorité historiques
(eyn muqdam u-me'ouhar ba-Tora)
En effet, pour appréhender correctement l'histoire juive dans ses
dimensions
politique, culturelle, religieuse et événementielle, il
faut s'attacher à la
lecture attentive de la Tora, le seul bien qu'Israël put emporter
avec lui
dans son exil et qui lui permit de s'adapter au monde ambiant tout en
préservant au mieux son essence originelle. C'est dans ce document
révélé que
le peuple juif a trouvé sa conception fondamentale de Dieu, de
l'univers et
de l'homme. Certes, la Bible développe des conceptions providentielle
et
téléologique de l'Histoire d'Israël qui n'ont pas de
commune mesure avec nos
approches modernes. Pourtant, tous les auteurs qui ont tenté d'écrire
ou de
réécrire cette histoire se sont inspirés des sources
bibliques. Dans son
style lapidaire, la Tora nous offre un véritable précis
d'histoire hébraïque
et juive sous la forme d'un résumé aussi dense qu'émouvant
:
Deut. 26 ; 5-9 : ". Mon père était un Araméen
errant qui descendit en Egypte
pour y vivre dans un tout petit groupe mais qui y devint grand, puissant
et
nombreux. Les Egyptiens nous firent du mal, ils nous opprimèrent
et nous
soumirent à un dur labeur. Nous implorâmes l'Eternel, le
Dieu de nos pères,
Dieu entendit notre voix, il vit notre misère, notre corvée
et notre
oppression. D'Egypte, Dieu nous fit sortir par une main forte, une main
tendue, un miracle grand, des signes et des prodiges. "
Le premier livre du Pentateuque s'ouvre sur la création de l'univers
et
s'achève avec la bénédiction des douze tribus issues
des fils de Jacob : on y
déroule l'histoire originelle de l'humanité, depuis le séjour
du premier
couple au paradis jusqu'au déluge et au sauvetage de Noé.
On assiste ensuite
à l'entrée en scène des patriarches Abraham, Isaac
et Jacob, accompagnés des
matriarches Sarah, Rébecca, Rachel et Léa (car Jacob avait
deux épouses). De
nombreux épisodes troubles (e.g. des guerres, des rapts, des viols)
ponctuent
les premiers pas de cette humanité qui n'a pas encore reçu
la révélation.
Mais petit à petit on sent que le clan de Jacob se distingue et
s'isole du
reste du monde. Très adroitement, le texte biblique met en scène
l'épisode de
Joseph, devenu vice-roi d'Egypte après y avoir été
vendu comme simple
esclave. A la suite d'une famine qui accable le pays de Canaan, les enfants
de Jacob, au nombre de soixante-dix (un multiple de sept, chiffre biblique
chargé de symbole) "descendent" en Egypte où Joseph,
après s'être fait
reconnaître, leur attribue un territoire pour eux seuls, le pays
de Gessen.
Devenu un pays d'esclavage pour la descendance de Joseph et de ses frères,
l'Egypte va progressivement se muer en un creuset pour le peuple des Hébreux
qui attend son sauveur.
Le terme qui connote dans la Bible hébraïque l'idée
de chronique, d'histoire
et de généalogie est toledot dont le sens précis
est "engendrements".
Le livre suivant du Pentateuque, l'Exode, relate l'épopée
de Moïse, fils
d'Hébreux, élevé à la cour du Pharaon d'Egypte.
Usant du style lapidaire dont
il est coutumier, ce livre décrit l'éveil du sentiment d'appartenance
ethnique de Moïse qui se fait le défenseur de son peuple opprimé
par les
tyrans égyptiens. Fuyant sa patrie, il se rend dans le pays de
Madian et
épouse Séphorah, le fille du prêtre Jéthro
dont il fait paître les troupeaux.
C'est à cette occasion que Dieu se révèle à
lui et lui intime l'ordre de
libérer d'Egypte son peuple, les Hébreux, et de les conduire,
à travers le dés
ert, au pays de Canaan. Dieu rappelle la promesse faite au patriarche
Abraham
: ses fils deviendront des esclaves en Egypte mais après cette
période de dur
asservissement ils verront s'ouvrir devant eux les portes du pays "ruisselant
de lait et de miel". On perçoit nettement que le passage en
Egypte a été
conçu et vécu comme une mise à l'épreuve au
cours de laquelle la conscience
nationale hébraïque s'est forgée en Egypte dans la
dure école de l'esclavage.
Et c'est pour cette raison que la sortie d'Egypte, commémorée
aujourd'hui
encore par la fête de Pessah (Pâque) représente le
premier événement national
des Hébreux ou des juifs, la première page de leur histoire
nationale. Ancien
peuple d'esclaves, ils sont désormais en possession d'un projet,
l'installation en Terre sainte, et relèvent d'une seule autorité,
celle du
Dieu du Sinaï, créateur des cieux et de la terre. Lorsque
le peuple des
Hébreux arrive en vue du Mont Sinaï, lieu de la théophanie,
Moïse ordonne une
halte de trois jours que l'on mettra à profit pour se purifier
avant de se
porter à la rencontre du divin. Si l'on met de côté
l'épisode peu glorieux du
veau d'or et la brisure volontaire par Moïse des premières
Tables de la loi
(le texte hébraïque parle des Tables de l'Alliance) on peut
dire que les
fugitifs d'Egypte ont entièrement surmonté leur statut d'anciens
esclaves :
ils ont un Dieu que représente Moïse, une loi que constitue
le Décalogue et
un objectif, la terre de Canaan. C'est autour de ces Dix commandements
que
Moïse écrira l'ensemble du Pentateuque, à l'exception
notoire et bien
compréhensible d'un seul verset, celui qui relate sa propre mort.
Le troisième livre du Pentateuque se nomme le Lévitique
et ne devrait pas,
chronologiquement, se trouver à cette place car son objet majeur
-qui est
l'instauration du culte sacrificiel- trahit de grandes affinités
avec les
pratiques babyloniennes. En outre, ce livre semble atemporel tant seules
les
lois et pratiques de la caste sacerdotale, c'est-à-dire des fils
d' Aaron, le
grand pontife, accaparent toute son attention.
Le livre des Nombres que le canon hébraïque nomme plus directement
"Dans le
désert" se préoccupe du recensement du peuple d'Israël
et contient un certain
nombre de prescriptions religieuses et rituelles, en moins grand nombre,
assurément, que le Lévitique qui en faisait son objet exclusif
: c'est en
effet ici que l'on peut lire les lois et interdits alimentaires.
Enfin, le dernier livre du Pentateuque se nomme le Deutéronome
car on y
trouve une autre loi, la même, à peu de détails près,
que la précédente
(celle du livre de l'Exode) et dont elle se veut le récapitulatif
: ce
condensé de l'ensemble des préceptes du Pentateuque adopte
un ton chaleureux,
à l'instar du livre du prophète Ezéchiel dont il
est proche au double point
de vue chronologique et idéologique. Le Deutéronome use
souvent de la formule
suivante : ".vous traversez aujourd'hui ce Jourdain.", ce qui
indique que ce
livre a voulu reformuler tout le périple d'Israël depuis la
traversée du
désert jusqu'à l'entrée en Terre sainte. On y trouve
aussi une mention
explicite de l'institution royale qui, si l'on respecte la chronologie
biblique, n'intervient que dans le livre de Samuel.
"Qu'est-ce que l'historiographie ? Rien d'autre que l'histoire du
discours -
un discours écrit et qui se dit vrai - que les hommes ont tenu
sur le passé,
sur leur passé" .
Parler d'une historiographie juive n'implique nullement qu'il existe
une
vision exclusivement juive et unitaire de l'Histoire en général
mais qu'au
cours des âges, des esprits juifs, héritiers d'une tradition
pluriséculaire,
se sont interrogés sur la nature et le sens d'une histoire juive
spécifique.
C'est la somme de ces différentes réflexions, rédigées
dans toutes les
langues du judaïsme, de l'hébreu aux langues européennes
actuelles en passant
par des idiomes plus anciens, que nous entendons considérer dans
les pages
suivantes. L'historiographie est une science au second degré qui
travaille
sur les écrits des historiens. Elle analyse les modalités
d'écriture de
l'histoire en recherchant les questions qu'une époque pose au passé,
les
méthodes qu'elle utilise pour y apporter des réponses, les
causes de
l'avancée des connaissances, et le rôle des sciences auxiliaires.
Elle révèle
les préoccupations d'une époque, d'une société
et l'image que celle-ci se
fait du passé. Elle n'apparaît vraiment comme science qu'en
liaison avec le
XIXe siècle, le siècle de l'histoire. Elle consiste, en
effet, à se demander
pourquoi des hommes, en tel lieu et à telle époque, écrivent
l'histoire,
comme ils le font et avec quelle validité. Elle permet, essentiellement
sur
le plan de la culture et des mentalités, de comprendre le siècle
qui a
produit l'historien et de revisiter le siècle dont il traite. Le
spécialiste
d'historiographie est ainsi appelé à souligner l'influence
et les
répercussions d'une pensée historique à une époque
donnée (classique,
romantique...) sur la pensée historique actuelle, dans une perspective
de
"temps long", recherchée par Fernand Braudel et l'école
des Annales.
L'histoire est un héritage de la Grèce classique, en particulier
d'Hérodote
"le père de l'histoire" ou de Thucydide, dans sa conception
scientifique, son
approche critique des traditions orales comme des documents écrits
ou autres
; cette origine se reflète aussi dans sa recherche de la causalité
des
événements passés qui fait de l'historien "une
commère sublimée", rendant
clair ce qui est obscur et complexe ce qui paraît clair ; ses visées
pédagogiques universelles l'éloignent de la chronique locale,
de la
biographie, du panégyrique, de la description ethnographique ou
du poème
épique.
En Occident, cet héritage est devenu, avec la Renaissance, un choix
conscient, se distinguant de la rhétorique et se dégageant
des préoccupations
utilitaires immédiates (sans doute plus vite que la géographie
qui, comme l'a
rappelé Yves Lacoste, "sert d'abord à faire la guerre").
A partir du XIXe
siècle, cette conception de l'histoire, sans écarter totalement
d'autres
manières de raconter le passé (pensons aux récits
africains) s'est imposée
dans d'autres mondes culturels : nous le verrons en particulier pour le
judaïsme avec la Science du judaïsme (Wissenschaft des Judentums)
- qui a
opté pour une valeur universelle de recherche d'intelligibilité,
de sens et
d'objectivité.
2-Historiographies grecque et biblique.
L'historiographie grecque, étudiée notamment par Arnaldo
Monigliano, conduit
à nous interroger sur sa compatibilité avec la vision biblique
du monde,
question posée déjà par les Pères de l'Eglise
qui ont fondé l'histoire
ecclésiastique et "plus radicalement encore par les rabbins
qui se gardèrent
d'écrire l'histoire" . Il est certain que dans le judaïsme
la conception
traditionnelle de l'histoire, dans ses méthodes de recherche, dans
son
écriture, et plus essentiellement dans sa finalité, est
très différente de la
conception grecque. Le temps lui-même est ordonné à
d'autres rythmes que
l'éternel retour et tendu vers d'autres objectifs. L'histoire des
Juifs,
comme celle des nations et du monde, est d'abord perçue comme une
histoire
sainte. Elle se développe selon un schéma circulaire ("il
n'y a rien de
nouveau sous le soleil" Qo., 1, 9, et "tout n'est qu'éternel
recommencement"
: "il y a un temps pour tout"...) mais aussi linéaire,
se déroulant selon un
dessein divin, orienté vers la Rédemption finale où
les événements présents
font écho aux événements passés , tandis que
les événements à venir sont
annoncés par les prophètes, capables de décrypter
les signes de ce plan
fondamental. Le livre des Juges, par exemple, déploie une certaine
conception
de l'histoire enchâssée dans un cadre théologique
assez strict que les spécia
listes allemands et français ( e.g. Adolphe Lods, Histoire de la
littérature
hébraïque et juive) nomment le pragmatisme à quatre
termes : a) les enfants
d'Israël s'écartent de la voie tracée par Dieu, b)
ils tombent sous la coupe
d'un envahisseur, c) ils se repentent de leurs mauvaises actions passées,
d)
Dieu leur suscite un sauveur qui met fin à leurs tourments. C'est
pourquoi,
dans le judaïsme antique, Dieu est omniprésent dans l'Histoire
de son peuple
à travers les chroniques royales (Livres des rois et les Chroniques),
les
rouleaux d'Esther et des Lamentations par exemple) les commentaires...
alors
qu'il n'y a guère d'historien juif à la mode grecque, à
l'exception, ô
combien caractéristique, de Flavius Josèphe (Jérusalem
vers 38 - Rome vers
100 e.c.). Se voulant fidèle à sa foi et à Rome,
il assiste à la chute de
Jérusalem dans le camp romain. Ses ouvres essentielles, les Antiquités
juives
ou la Guerre des Juifs, transmises en grec, marqueront la pensée
antique et
chrétienne avant de parvenir dans la culture juive, à travers
une adaptation
hébraïque tardive le Sefer Yosippon, (le Livre de Joseph),
en Italie du Sud
au Xe siècle. Une nouvelle version, élargie et augmentée,
parut au cours du
XIIe siècle et connut un immense succès en raison des récits
légendaires qui
y furent incorporés.
La reconstruction de l'histoire du peuple d'Israël se complique également
par
la volonté de (ré)-appropriation de l'histoire biblique
et des promesses
faites à Abraham et à toute la succession des prophètes,
par les chrétiens et
par les musulmans. La prétention des chrétiens à
être les seuls héritiers des
promesses et à constituer, à travers la nouvelle alliance,
le Verus Israël,
si bien étudié par Marcel Simon, marqua non seulement l'apologétique
et la
théologie du peuple témoin, fondement de l'enseignement
du mépris, dénoncé
par Jules Isaac, mais a déterminé aussi l'herméneutique
chrétienne de la
Bible hébraïque et tant d'histoires des Juifs écrites
par des chrétiens (cf.
le Jésus de Daniel Rops) . Les révisions déchirantes
de cette historiographie
chrétienne sur le peuple juif
sont relativement récentes et peuvent être fixées,
pour l'Eglise catholique,
autour du concile Vatican II. L'historiographie juive dépend aussi
très
étroitement du point de vue adopté par ceux qui écrivent
sur les Juifs ; elle
ne peut être totalement abstraite des situations et des a priori
théologiques. L'histoire des Juifs écrite par des auteurs
qui n'étaient pas
juifs porte souvent les stigmates de préjugés antisémites
ou de soucis de
justifications : elle construit son objet dans le sens du "regard
d'autrui"
développé par l'analyse sartrienne. Et pourtant, cette littérature
fait aussi
partie de l'historiographie juive...
3-La présence de Dieu dans l'Histoire
Nous sommes devant un paradoxe apparent mais très profond. Le
judaïsme est
une religion inscrite dans le temps. Dieu est considéré
comme le maître de
l'Histoire, celui qui créé les cieux et la terre ; il est
aussi Celui qui
parle aux hommes, le Dieu de la révélation et de l'Alliance,
le Dieu
d'Abraham, d'Isaac et de Jacob qui a un dessein pour les hommes depuis
Adam,
créé à Son image. Ainsi, cette "présence
de Dieu dans l'Histoire" est si
forte qu'il n'est pas possible d'en faire un discours neutre, distancé,
voire
critique, comme ont pu le faire les historiens grecs, après avoir
rejeté les
dieux dans l'Olympe. Une telle attitude n'est évidemment pas possible
vis-à-vis du Tout Autre, qui s'illustre à la fois par son
immanence et aussi
par sa transcendance. L'histoire "profane", critique, scientifique,
n'est pas
possible dans le judaïsme traditionnel, pourtant inscrit dans l'histoire.
Comme on le rappelait plus haut, l'expérience constitutive du peuple
d'Israël
est la sortie d'Egypte et c'est bien l'intervention divine qui a permis
cette
libération dont tout fils d'Israël doit faire mémoire
: "Souviens toi que tu
as été (étranger et) esclave en Egypte..." Tous
les événements historiques du
peuple d'Israël, jusques et y compris la destruction du Temple (le
9 Av selon
la tradition), ont été pensés religieusement et ont
leur traduction dans la
vie religieuse (commémorations, jeûnes, fêtes...).
Toutes les fêtes du
calendrier juif ont une origine historique, même si elles sont aussi
liées
aux rythmes de la vie agricole et des récoltes en Eréts
Israël.
Il ne faut pas omettre le traumatisme le plus profond de l'histoire, les
deux
destructions consécutives du Temple de Jérusalem, qui furent
interprétées
dans les sources juives anciennes comme une punition divine : mi-pené
hatta'énu galinu mé-artsénu, haréb miqdashénu
: en raison de nos péchés nous
avons été exilés de notre pays, notre sanctuaire
a été détruit. Tous les
midrashim du rouleau des Lamentations (Megillat Ekha) exploitent cette
même
trame. L'exil est conçu par l'historiographie juive traditionnelle
comme une
punition divine, même si les juifs ont réussi à faire
de cette épreuve
terrible une force.
Il ne faudrait pourtant pas opposer trop radicalement l'historiographie
grecque et l'écriture biblique de l'Histoire car il y a eu des
échanges
multiples, en particulier à travers la diaspora et autour de la
traduction de
la Septante . Les livres des Maccabées histoire dynastique de type
biblique,
traduisent le défi posé par l'historiographie grecque et
ont été écrits sous
son influence (y compris le chapitre semi-ethnographique sur Rome). Le
IIe
livre, écrit en grec, est un résumé d'un récit
du Juif Jason de Cyrène. On y
retrouve l'influence du livre biblique des Juges : Judas Macchabée
est
présenté dans le splendide isolement des Juges d'autrefois.
Alors que nous avons hérité des Grecs une historiographie
du changement, le
judaïsme, selon Arnaldo Momigliano, peut être interprété,
sur le même plan
que la Chine confucéenne étudiée par Joë Levenson,
comme l'affirmation d'une
permanence, d'une continuité de la tradition et d'une volonté
de vivre selon
des schémas traditionnels. Pourtant on retrouve des influences
communes
d'origine perse dans l'historiographie juive post exilique et dans
l'historiographie grecque du Ve siècle, en particulier dans l'utilisation
des
documents d'archives et dans le style autobiographique des mémorialistes
juifs du Ve siècle, Esdras et Néhémie.
Enfin, l'historiographie juive ne recouvre pas les mêmes domaines,
dans
l'espace et dans le temps, que l'historiographie grecque qui est nettement
mieux circonscrite : il n'y a donc pas coïncidence, ni en extension,
ni en
compréhension, tandis que les points de rencontre, s'ils existent,
restent
mineurs, autour de Flavius Josèphe, et, sur un plan plus philosophique,
de
Philon d'Alexandrie. L'historiographie grecque classique étudie
les ouvres de
l'Antiquité grecque, écrites très majoritairement
en langue grecque, dans
l'aire culturelle hellénistique, avec ses influences sur l'historiographie
latine. L'historiographie juive a un champ beaucoup plus vaste : elle
ne se
limite pas à une seule période historique, ni aux écrits
en langue hébraïque
ou en une langue juive (yiddish, ladino, judéo-arabe...), ni à
des auteurs
juifs ou de culture juive ; elle traite, en fait, d'une immense littérature
historique, celle de Terre sainte et de la diaspora, écrite par
et/ou pour
des juifs, mais aussi par et/ou pour des non juifs. Elle s'étend
des débuts
de l'histoire, disons de l'Ecriture, jusqu'aux événements
les plus
contemporains. Elle doit donc répondre à des découpages
relevant de la
diachronie comme de la synchronie, et limiter son étude à
des tranches de
temps ou d'espace (e.g. "les Juifs au Moyen Age" - "les
Juifs du Maroc"). La
diversité est telle que l'on aurait fort bien pu avoir à
considérer non point
UNE mais plusieurs Histoires juives.
4-La spécificité de l'historiographie juive.
L'historiographie juive renvoie à une problématique fondamentale
entièrement
centrée autour du fameux triptyque qui se veut une véritable
triade ou
"trinité" juive : le Dieu d'Israël, le peuple d'Israël
et la Tora d'Israël.
Cette expression qui englobe aussi organiquement la terre d'Israël
a commencé
par apparaître dans le Zohar (III, 73a) avant de connaître
sa formulation la
plus populaire dans un ouvrage de Moshé Hayyim Luzatto (1707-1746).
En
revanche, c'est l'écriture de l'histoire qui permet aux Juifs de
constituer
leur identité, à la fois individuellement et collectivement,
comme l'a
souligné Marek Halter dans la Mémoire d'Abraham. Si l'on
a souvent rappelé
que l'histoire est écrite par les vainqueurs, le peuple juif est
demeuré
vivant en dépit des persécutions, de l'oppression et de
l'antisémitisme, ne
laissant à aucun autre le soin d'écrire sa propre histoire.
Cette volonté
s'est appuyée sur toute une réflexion théologique
dans le judaïsme, après la
chute du second temps avec les maîtres de Yavné et la codification
de la loi
écrite dans le Talmud (de Babylone et de Jérusalem) ; l'histoire
des
relations privilégiées de Dieu avec son peuple se poursuit
dans la
dispersion, la Shekhina, la Présence de Dieu, étant partie
en exil avec le
peuple élu. Malgré la "galout" (en hébreu
l'exil), et parfois grâce à elle,
le peuple juif s'est maintenu dans l'attente du retour, dans l'espérance
messianique ("Ani Maamin" : credo) qui lui permet, nourri de
la Tora d'Israël
de continuer à vivre sans le terreau d'Israël.
La littérature talmudique doit sa cohésion interne à
une unité organique plus
qu'à un schéma historique précis. Les docteurs des
Ecritures ont eux-mêmes
esquissé les contours d'une tradition dont ils se voulaient les
historiographes et qu'ils n'hésitaient pas à faire remonter
à Moïse lui-même
. Ce fut l'objet des toutes premières lignes des Pirqé Abot
(Chapitres des
Pères) :
"Moïse reçut la Tora (écrite et orale) sur le
Mont Sinaï, la transmit à son
disciple Josué qui la remit à son tour aux Anciens lesquels
la transmirent
aux prophètes. Ceux-ci eurent pour successeurs les hommes de la
Grande
Assemblée." Et c'est seulement à ce niveau que débute
la chaîne proprement
dite de la tradition et de ses supports vivants. Les dicta des membres
de la
Grande Assemblée sont-ils historiques ? Certains savants modernes
en doutent,
mais la tradition leur attribue pourtant (Baba Batra, 15a) la rédaction
du
livre d'Ezéchiel, des douze "petits prophètes"
et du rouleau d'Esther. Après
Siméon le Juste et Antigone de Sokho, le premier chapitre de la
mishna Abot
propose cinq couples de maîtres (en hébreu zugot) : Yossi
ben Yoézer et Yossi
ben Yohanan, Yehoshua ben Perahya et Mittaï (Matthieu) d'Arbel (dans
la
région
de Tibériade), Juda ben Tabbaï et Siméon ben Shétah
(qui fit exécuter les
quatre-vingts sorcières d'Ascalon), et enfin Hillel l'ancien et
Shammaï (se
reporter au traité Shabbat 66a).
On signale ici l'existence de la Megillat Ta'anit [Rouleau des jeûnes],
une
sorte d'écrit chronologique, qui expose les 36 jours au cours desquels
il
est interdit de jeûner car ils commémorent des victoires
et sont synonymes de
joie et d'allégresse. Le texte a été édité
par H. Lichstenstein in Hebrew
Union College Annual 8-9, 1931/32 pp 257-351.
Il est impossible, malgré une indéniable altérité,
d'isoler hermétiquement
l'histoire juive de celle des nations et des époques dans lesquels
les Juifs
ont vécu. C'est pourquoi l'historiographie juive trahit parfois
la manière
générale d'écrire l'histoire à une époque
donnée. Et pourtant, l'histoire
juive répond à une toute autre périodisation que
l'histoire générale. L'exode
d'Egypte, la destruction de Jérusalem et la captivité de
Babylone revêtent,
aux yeux du peuple juif, un sens profond, alors qu'ils n'ont guère
laissé de
traces immédiates en Egypte, en Mésopotamie, ou à
Rome. Le statut
d'infériorité des Juifs en pays d'Islam (dhimmitude), les
persécutions en
pays chrétien les ont longtemps écartés du pouvoir
politique et de l'accès à
la modernité : le Moyen Age juif s'étend jusqu'au siècle
des Lumières et à la
Révolution française. Certes, l'imprimerie et les grandes
découvertes,
contemporaines de l'expulsion d'Espagne de 1492 et, par la suite, de
l'ensemble de la péninsule ibérique, la naissance du marranisme
ont eu un
impact direct sur le judaïsme ; 1648 marque la fin de l'âge
d'Or en Europe de
l'Est avec les massacres commis par les bandes ukrainiennes de Chmielnicki,
et amorce les pogroms en Pologne, provoquant une longue marche vers l'Ouest
qui conduira jusqu'aux Etats-Unis les rescapés des massacres.
L'époque moderne est celle de l'Emancipation ; elle couvre tout
le XIXe
siècle et le début du XXe siècle, offrant des logiques
diverses aux Juifs
mais permettant la naissance d'un projet politique moderne
d'auto-émancipation collective, le sionisme, tandis que la Shoah
mettait fin
tragiquement à la symbiose judéo-allemande. L'époque
contemporaine ne débute
vraiment qu'avec la fin de la seconde guerre mondiale, la déclaration
universelle des droits de l'homme et la création de l'Etat d'Israël.
Dans son ouvrage déjà cité, Michaël Meyer soulignait
qu'une historiographie
juive devait partir des origines et remonter jusqu'à la création
de l'Etat
d'Israël. Or, une nouvelle recherche historique israélienne
conduit, depuis
peu, à une réévaluation sensible des idéaux
sionistes, voire à une forte
critique des circonstances entourant la création de l'Etat d'Israël,
en
démythifiant les récits héroïques de la guerre
d'indépendance qui avait
souvent cherché des modèles dans le passé : la révolte
des Maccabées contre
l'hellénisme idolâtre, la résistance opiniâtre
opposée à l'oppresseur romain
à Massada préfiguraient les combats de l'époque contemporaine.
L'histoire
s'écrit en fonction des préoccupations d'une époque,
voire avec des soucis
plus ou moins conscients de propagande. L'intérêt pour la
Palestine des
Croisades visait en particulier à réfuter la propagande
palestinienne et à
montrer que l'Etat d'Israël n'était pas la tête de pont
de l'Occident
chrétien dans le monde arabe. Le peuple juif retrouvant ses racines
millénaires voulait rejeter les prétentions du peuple palestinien
à garder le
leadership politique dans la Palestine mandataire. Rompant avec les
catégories mentales héritées du judaïsme de
l'exil ou de la période de l'Ema
ncipation, l'historiographie sioniste visait à renforcer les droits
éternels
du peuple juif sur sa terre. Même l'historiographie moderne n'a
pas
entièrement rejeté ce messianisme, religieux ou au contraire
sécularisé, qui
assigne à l'Histoire un but à atteindre.
5-Entre l'Histoire et la mémoire.
Le peuple juif n'est peut-être pas, depuis la période biblique,
le peuple
créateur de l'histoire comme les Grecs dans l'Antiquité.
La ruine de l'Etat
juif et le sac du Temple de Jérusalem ont placé le judaïsme
en marge de
l'histoire événementielle : en quittant la cité du
roi David pour se réfugier
à Yavné où il présida le fameux synode (vers
100 de l'ère usuelle) Johanan
ben Zakkaï n'a pas seulement signé l'acte de naissance du
judaïsme
rabbinique, il a aussi fait du peuple juif le peuple de la mémoire.
Quelques
livres bibliques reprennent des événements historiques et
peuvent être
considérés comme des "chroniques" (ce que l'apologétique
chrétienne
interprétera par la suite comme les prémices de l'incarnation
dans le plan de
Dieu et l'histoire du salut). Le souvenir du passé devient un impératif
éthique, fondateur de l'identité du peuple d'Israël
et conséquence de
l'alliance d'Abraham renouvelée au Sinaï. Moïse lui-même
exhorte à
l'entretien de la mémoire et au maintien du souvenir intact (Deut.
32 ; 7) :
"Souviens-toi (zekhor-na) des jours d'antan ; repassez les années
de
génération en génération, interroge ton père
et il te racontera, tes anciens
et ils te parleront !"
C'est le "Zakhor" , étudié par Yossef Hayyim Yerushalmi,
reprenant tous les
événements marquants de l'histoire du peuple et des interventions
de son Dieu
qui lui fit don de la Tora. Cet impératif pédagogique ("tu
enseigneras à tes
enfants"...), est revécu et réactualisé lors
de toutes les grandes fêtes et,
en particulier, au cours du séder de Pessah (veillée pascale)
où tout
participant devient contemporain de la sortie d'Egypte et est libéré
de la
servitude. Un tel devoir de mémoire est constitutif de l'identité
juive. Les
maîtres de Yavné, après la destruction du Temple par
Titus en 70 apr. J. C.,
ont su faire, avec les prescriptions, les commémorations et la
communion avec
le passé, une "haie autour de la Tora".
6- Quelques sources juives anciennes.
La tradition juive est d'essence religieuse ; elle transforme les périodes
marquantes de son histoire en évènements vécus et
profondément enfouis dans
sa mémoire. Même les biographies rabbiniques qu'elle nous
présente dans la
littérature midrachique et talmudique s'apparentent plus à
la légende qu'à
l'histoire. La reconstitution à laquelle elle se livre dans le
Seder Olam
Rabba, attribué à Rabbi José ben Halafta , tanna
de la troisième génération
(vers l'an 160), n'échappe pas à cette règle. Ce
Sage, nommé plus de trois
cent trente fois par la Mishna, était un important halakhiste qui
enseignait
à Sepphoris.
Depuis le XIIe siècle, le Seder Olam est appelé Seder Olam
Rabba afin de le
distinguer d'un autre ouvrage du même nom. Ce sont deux passages
talmudiques
(Nidda 46b et Yebamot 82b) qui nous apprennent que rabbi Yosé ben
Halafta
"enseignait le Seder Olam." Cet écrit commence avec Adam
et aboutit à la
période perse. La seconde partie du dernier chapitre nous fournit
les dates
les plus importantes d'Alexandre le Grand à Bar-Kochba. C'est à
ce texte que
remonte la chronologie du temple en 68 et le comput "depuis la création
du
monde".
L'autre version, le Seder Olam Zutta, dresse une liste de quatre-vingts
générations depuis Abraham jusqu'au départ en exil
et la période talmudique.
Il s'intéresse surtout aux fonctions de l'exilarque dont il souligne
l'ascendance davidique. Les autres exilarques qui ne pouvaient exciper
d'un
tel lignage étaient, selon l'auteur, dépourvus de légitimité.
L'Iggérét Rav Shérira Gaon a été très
bien étudiée par le professeur
Margarette Schlütter de l'Université de Francfort sur le Main
dans sa thèse
de doctorat d'Etat. Vers
986/87, le sage Jacob ben Nissim ben Yoshi'ahu adresse, au nom de la
communauté de Kairouan (Tunisie) d'importantes questions à
l'autorité
rabbinique suprême de Pumbedita (Babylonie), le Gaon Sherira ben
Hanina ben
Juda, sur le mode de rédaction de la mishna, de la tosefta , des
beraytot
(mishna non canonique) des midrachim Sifra et Sifré et du talmud.
Il demande
aussi des précisions sur les traditionnaires jusqu'à l'époque
contemporaine.
Est-il nécessaire de présupposer un arrière-plan
de polémique karaïte pour
expliquer les interrogations du Sage de Kairouan ? Cette hypothèse
n'est pas
à exclure bien que l'influence de l'Epître de Sherira, reflet
de sa valeur
intrinsèque, soit perceptible jusqu'à Nahman Krochmal (ob.
1840), l'auteur du
Guide des égarés de notre temps, en passant par Nahmanide
(XIIIe siècle) et
David Gans (XVIe siècle). Certains ont voulu voir en Sherira l'ancêtre
des
historiens juifs de la diaspora (H . Grätz et B. Lewin) tandis que
L. Landau
voyait en son épître "la source principale pour la connaissance
de la
littérature talmudique."
Dans une réponse très circonstanciée, le Gaon Sherira
souligne que c'est bien
Rabbi (dit Rabbénu ha-qadosh) qui a rédigé les six
ordres de la Mishna afin
d'unifier l'enseignement et de faire taire les dissensions internes. L'auteur
met en avant le rôle et l'activité religieuse de rabbi Aqiba
et de son
disciple rabbi Méir. "Le Ciel" jeta son dévolu
sur Rabbi qui rédigea les
halakhot (règles normatives religieuses). En règle générale,
l'auteur répond
aux éventuelles contestations de l'autorité religieuse dans
le judaïsme
talmudique et post-talmudique. Environ un siècle avant l'Epître
de Shérira,
un texte anonyme intitulé Seder Tannaïm we-Amoraïm avait
tenté de rendre
compte de la chronologie talmudique.
La Megillat Ahima'ats est l'ouvre d'Ahima'ats ben Paltiél (1017-1060),
descendant d'une illustre famille juive du sud de l'Italie. L'intérêt
historique de ce document est assez limité car son auteur était
surtout
désireux de tresser des couronnes à ses aïeux dont
un certain rabbi Shefatya
qui réussit à faire pièce au zèle convertisseur
de l'empereur Basile Ier.
Tout en nous fournissant des détails inédits sur la vie
des juifs de son
temps, l'auteur mêle trop la chronique qui se voudrait fiable à
des
développements légendaires et merveilleux. Le style hébraïque
fleuri rappelle
celui du rouleau d 'Esther qui relate comment la providence divine mit
en
échec les sinistres plans de Haman : appelé au chevet de
la fille de
l'empereur, qui souffrait d'une dépression, Shefatya somme le démon
qui
l'habite de partir. Le dialogue entre le Sage et le démon est savoureux
: une
fois sorti do corps de la jeune fille, le démon est emprisonné
dans un
récipient hermétiquement scellé et jeté au
fond de l'océan. Même la menace de
Basile I d'imposer aux juifs la conversion est définitivement écartée.
C'est
donc avec triomphalisme que Ahima'ats annonce que tout danger était
écarté
grâce à l'intervention quasi-miraculeuse de son aïeul.
Contrairement à leurs frères disséminés autour
du bassin méditerranéen et qui
manifestaient un goût indéniable pour le genre de la chronique,
les juifs
installés le long du Rhin ne se mirent à écrire sur
leurs souffrances et
leurs persécuteurs qu'après que la première croisade
(1096) eut sonné le glas
de leur quiétude relative. Dans les chroniques qui seront évoquées
succinctement, c'est le terme gezéra (pluriel, gézérot),
persécutions ou
décrets (divins) néfastes, qui revient le plus souvent.
Salomon ben Siméon
utilise ce vocable dès la première ligne de sa chronique
(wé-atta asapper
gilgoul ha-gézéra. : j'entends relater le déroulement
de la persécution.).
Abraham Méir Habermann a édité le Sefer Gezérot
Ashkénaze wé-Tsarfat (Tel
Aviv, 1946). Plus tard, les Memorbücher (Livres d'évocation
des victimes de
persécutions) s'imposera au point de faire partie intégrante
de la liturgie.
Adolphe Neubauer et Moritz Stern ont édité une recueil de
ces chroniques
hébraïques munies d'une traduction allemande annotée.
Les événements
relatés, exclusivement de cruelles tueries dont furent victimes
les juifs des
communautés rhénanes, traversées par les croisés,
donnent à ces chroniques
hébraïques, plus l'aspect du martyrologe que de l'exposé
historique. Dans son
édition du Memorbuch (martyrologe), Siegmund Salfeld (1843-1926)
évoque le
"chabbat noir" au cours duquel furent suppliciées tant
de victimes :
"C'est pourquoi toute la maison d'Israël est tenue de les mentionner
entre
Pessah (Pâque) et Chavou'ot (Pentecôte), lors du chabbat précédant
immédiatement ces fêtes. Cette cérémonie aura
lieu une seconde fois au cours
du chabbat séparant le 17 Tammouz du 9 Av, ce chabbat étant
désigné le
"chabbat noir" (chabbat chahor)."
Mais qui -sans ces témoignages poignants- aurait pu parler au
nom des
victimes ?
La première chronique publiée par Neubauer et Stern (pp
1-35) est attribuée à
Salomon ben Siméon et relate les tueries perpétrées
en 1096 : on y explique
comment les juifs de Mayence apprirent le triste sort réservé
à leurs frères
de Spire et de Worms par les hordes des croisés et leur décision
de remettre
les biens entre les mains de l'évêque afin que celui-ci les
accueille dans
son château. Le chroniqueur qui fait sa relation post festum n'exclut
pas la
perfidie délibérée du prince de l'Eglise qui fit
main basse sur les biens des
juifs avant de les livrer à leurs ennemis. On lit aussi les descriptions
du
martyre héroïque des juifs qui tuent femmes et enfants avant
de se suicider
afin de ne pas renier leur foi. Les chroniqueurs, aussi bien que Salomon
ben
Siméon que Eliézer ben Nathan soulignent l'abnégation
des femmes qui
préférèrent trépasser que transgresser. L'historicité
des faits rapportés ne
fait pas de doute mais leur exactitude demeure sujette à caution.
Ce petit volume ne saurait prétendre à l'exhaustivité,
bien des historiens
importants ne pouvant même pas y figurer vu l'ampleur du sujet.
Notre propos
sera plutôt de distinguer, en suivant un ordre chronologique, les
principales
interrogations et les méthodes qui ont conduit l'histoire juive.
Cette
démarche nous permettra de mettre en lumière la spécificité
mais aussi la
vitalité et la fécondité de l'historiographie juive
au cours des âges.
Maurice-Ruben HAYOUN
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