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L'EXEGESE BIBLIQUE DANS L'OEUVRE DE MOÏSE MENDELSSOHN
:
LE BE'OUR DE MOÏSE MENDELSSOHN.
(conférence du 7 mars 2002)
1 - Des Lumières de Cordoue [Maïmonide]
aux Lumières de Berlin [Mendelssohn].
Le dernier ouvrage d'Alexandre Altmann, le pionnier des
recherches sur Moïse Mendelssohn et le continuateur de l'édition
du Jubilé entreprise par l'Académie de la science du judaïsme
(1929s), portait le titre suivant: Von der mittelalterlichen zur modernen
Aufklärung. Des Lumières du Moyen Age aux Lumières
des temps modernes ou bien Des Lumières de Cordoue aux Lumières
de Berlin! En effet, le lien entre les deux Moïse -ben Maïmon
et ben Mendel [Mendelssohn] est incontestable. De fait, qu'était
Mendelssohn sinon un Maïmonide qui s'était identifié
à l'école de Leibniz-Wolff et qui avait lu Spinoza d'un
oil critique? Cette filiation maïmonidienne sera toujours mise en
avant par le penseur juif de Berlin, même après être
devenu la figure de proue de l'Aufklärung et aussi en dépit
de quelques divergences idéologiques.
On peut aussi évoquer des rapprochements entre les destins personnels
des
deux hommes :
- Soumis à à des pressions socio-religieuses, ils durent
résister aux attaques ou aux calomnies du monde extérieur
[et parfois aussi du monde juif lui-même]. Maïmonide fut
accusé de s'être converti à l'islam, lors de son
séjour à Fès et d'y avoir vécu comme un
crypto-juif. Mendelssohn subira, quant à lui, l'affront public
de Johann Kaspar Lavater.
- Maïmonide écrivit le Guide des égarés pour
défendre sa religion contre les assauts du néo-aristotélisme
de son temps, Mendelssohn sera contraint, pourrait-on dire, d'écrire
sa Jérusalem ou pouvoir religieux et judaïsme.
- Le sage de Fostat et le philosophe de Berlin tenteront de "moderniser"
le judaïsme de leurs temps respectifs, mais tous deux buteront
sur des résistances considérables qui terniront quelque
peu leur réputation.
- Tous deux furent, pour ainsi dire, des "outsiders"
: ni rabbins, ni présidents de leurs communautés, ni professeurs
(surtout pour le cas de Mendelssohn): et c'est pourtant eux qui déployèrent
des efforts en vue de revigorer le judaïsme de leur temps.
Sans être identiques, les conceptions du judaïsme, propres
aux deux penseurs, n'étaient pas très éloignées
l'une de l'autre. L'ouvrage d'A.Altmann, cité supra, contient une
appréciation nouvelle des données mendelsohniennes. Au fond,
Mendelssohn distinguait trois éléments au sein du judaïsme
: un élément doctrinal identique, en fait, avec la religion
naturelle, une révélation dont le contenu exclusif était
une législation et enfin des legs transmis par l'Histoire. Cette
volonté de montrer que les doctrines essentielles du judaïsme
ne devaient rien à la révélation atteste d'un solide
attachement à l'autonomie de la raison humaine. Cette division
tripartite du judaïsme par le philosophe de Berlin se comprend aisément
: les vérités éternelles, ainsi qu'on se plaisait
à les nommer au XVIIIe siècle, ne pouvaient faire fond sur
la révélation, événement unique réservé
à un petit groupe d'hommes, ce qui amoindrit d'autant son caractère
universel; seules des lois positives peuvent être manifestées
par voie de révélation, et enfin, des miracles ne sauraient
valider ou invalider des vérités éternelles dont
il était question supra.
Ainsi, des païens qui embrasseraient le vrai monothéisme en
s'appuyant sur la seule raison humaine doivent avoir droit au monde futur.
Une autre subdivision des contenus fondamentaux du judaïsme n'aurait
pas permis à Mendelssohn de maintenir en vigueur ses idéaux
universalistes. On relève aussi qu'au soir de sa vie Mendelssohn
avait progressivement abandonné le recours à une philosophie
de la démonstration pour s'en tenir à une philosophie du
bon sens; selon Léo Strauss -qui participa dès 1930 à
l'édition du Jubilé- cette évolution s'expliquerait
par le souci croissant de Mendelssohn de défendre le judaïsme
contre les attaques de l'extérieur. On sent chez Mendelssohn un
certain malaise lorsqu'il se livrait à des professions de foi traditionnaliste
un peu appuyées. Ce côte-à-côte
[Nebeneinander] marquait peut-être les limites de la synthèse
ou de la symbiose judéo-allemande dont il se voulait l'apôtre
comme Maïmonide avait, en son temps, incarné l'entente profonde
entre le judaïsme et l'aristotélisme médiéval.
Les relations intellectuelles ou les affinités idéologiques
entre Maïmonide et Mendelssohn ont récemment fait l'objet
d'une analyse critique fort bien menée. Il semble que les maskilim
[adeptes juifs des Lumières], notamment ceux qui fondèrent
le journal Ha-Méassef (1784), aient remodelé l'image d'un
Maïmonide qui n'aurait existé tel quel que dans leur fertile
imagination.
Cette volonté d'instrumentaliser Maïmonide à des fins
profitables à la Haskala s'est accompagnée d'une typologie
non moins orientée et dont le but déclaré était
d'identifier les deux Moïse, celui de Cordoue et celui de Dessau
(Berlin). Lorsque l'on constate l'influence d'un philosophe sur un autre
philosophe ou une autre école de pensée il convient de voir,
en tout premier lieu, si les emprunteurs n'ont pas eux-même mis
dans leur source ce qu'ils espéraient bien y trouver: au fond,
ce qui s'est produit pour Maïmonide au cours du XIVe siècle
-où tout l'averroïsme juif naissant, avec Moïse de Narbonne
(1300-1362) à sa tête, a cherché à voir en
lui un disciple d'Averroès (ob. 1198) qui cachait son véritable
nom- s'est peut-être reproduit à la fin du XVIIIe siècle
lorsque les maskilim, y compris Mendelssohn, ont voulu découvrir
en l'auteur du Guide des égarés un partisan de la sécularisation
et un héros de l'esprit nouveau. N'oublions pas que c'est dans
les colonnes de Ha-Méassef (1785, p 81) que l'on pouvait lire :
De Moïse à Moïse il n'y eut jamais d'autre Moïse.
Mendelssohn a pourtant publié dès 1761 un commentaire -devenu
classique- de la Terminologie logique de Maïmonide; en agissant ainsi,
Mendelssohn prenait place dans la longue série de commentateurs
qui, depuis le Moyen Age, s'étaient plongés dans l'ouvre
de jeunesse de Maïmonide. Mais pour Mendelssohn cet exercice devait
avoir des "retombées" socio-religieuses et s'inscrivait
dans le cadre d'une "instrumentalisation" de l'auteur du Mishné
Tora, donc d'une autorité halakhique. Si Maïmonide en personne
avait jugé bon
de s'intéresser, dès son plus jeune âge, à
la logique d'Aristote, ceux qui, cinq cent cinquante après l'imitaient,
ne pouvaient qu'être dans leur bon droit.
Mais l'accord entre Mendelssohn et les maskilim d'une part et Maïmonide,
d'autre part, n'était pas complet, surtout en ce qui concernait
l'universalité de la loi morale et l'égalité d'accès
à la félicité éternelle.
L'auteur de la Jérusalem ne pouvait suivre l'opinion de l'auteur
du Mishné Tora; il s'en ouvrit à Jacob Emden dans une lettre
écrite en 1774 : comment reprocher aux hommes auxquels la révélation
n'était pas destinée- de n'avoir pas été présents
au pied du Mont Sinaï ? Comment leur reprocher de ne pas connaître
la Tora alors qu'ils n'en étaient pas les destinataires ?
Malgré ces décalages plutôt graves les maskilim vont
façonner une image, pour ne pas dire, un mythe de Maïmonide,
mettre l'ensemble de leur journal, Ha-Méassef, au service de cete
cause et defendre les idéaux pédagogiques de Hartwig Wessely
qui n'épousaient pas toujours les thèses du Maïmonide
historique: Isaac Euchel, le premier biographe hébraïque de
Mendelssohn, énoncera tous les thèmes communs aux deux écoles,
celle de Maïmonide et celle de Mendelssohn: l'étude par le
premier des ouvres d'Aristote, de Galien et de Thémistius, l'apprentissage
de la médecine, la contemplation de l'univers en vue d'élucider
l'essence divine. Mendelssohn et les maskilim en faisaient de même,
mais avec les outils de leur époque.
Même dans le cadre du programme éducatif de la Haskala berlinoise
Maïmonide servit de caution, ce qui présentait, toutefois,
quelques difficultés : comment concilier l'égalitarisme
éducatif de la Haskala (scolarisation d'enfants pauvres etc.) avec
l'élitisme sans cesse réitéré de Maïmonide,
notamment dans le Guide des égarés? Ha-Méassef écrivait
en 1784, s'adressant aux lecteurs, "que l'intelligence des hommes
est fondamentalement la même,
elle ne varie que suivant l'entraînement qu'on lui consacre."
Et deux ans plus tard, en 1786, le même Maîmonide est utilisé
pour expliquer que tous les hommes "ne sauraient être des
érudits car il en découlerait des troubles au sein de la
société." Mais cette entrée en matière
ne sert qu'à conseiller aux parents juifs de donner à leur
progéniture une formation professionnelle afin qu'ils puissent
subvenir à leurs besoins. Une fois de plus Maïmonide - qui
ne reçut jamais le moindre émoulument de la communauté
juive du Caire, mais qui se nourrissait de son art médical - est
cité en renfort : n'était-ce pas aussi, soulignaient les
maskilim, le cas de Mendelssohn qui était gérant d'une fabrique
de soieries? L'identification des deux Moïse était parachevée
et Ha-Méassef n'hésita pas, après la mort de Mendelssohn
- à imaginer un dialogue céleste entre eux deux (1809):
A Mendelssohn qui lui apprend que la fameuse Torat ha-Adam (voir la note
9) de Wessely est attaquée par les
orthodoxes Maïmonide s'écrie, incrédule et scandalisé:
Mais qui a pu, à ce degré, corrompre ce peuple et le fourvoyer?
Mendelssohn, nommé RaMbeMan [Rabbi Moshé ben Mendel] , se
voit répondre par Rambam [Rabbi Moshé ben Maïmon] qu'il
ne faut pas désespérer, que Moïse qui tira les Hébreux
de l'esclavage d'Egypte dut subir des griefs aussi graves qu'injustifiés.
Les trois Moïse de l'histoire juive étaient enfin unis dans
un même combat contre l'obscurantisme. Mais l'éclectisme
de Ha-Méassef est patent lorsqu'on découvre Abrabanel dans
le même panthéon que Maïmonide : c'est l'activité
politique et financière de l'auteur du Rosh Amana qui explique
ce voisinage pour le moins surprenant.
2 - Le déclin de la tradition juive.
Mais tant Maïmonide que Mendelssohn ne purent jamais parler au nom
de tout le judaïsme de leur temps. Dans la correspondance hébraïque
(voir le chapitre II) de Mendelssohn nous trouvons des lettres échangées
avec deux coryphées rabbiniques de son temps: Jacob Emden (1697-1776)
et Jonathan Eibeschütz (1690-1764); les deux rabbins cherchaient
à sauver l'univers ancien de la tradition ancestrale alors que
Mendelssohn aspirait de toutes les fibres de son être à l'émergence
d'un monde nouveau où un judaïsme réconcilié
avec
l'esprit du temps tiendrait toute sa place. De tous les ouvrages historiques
qui traitent des problèmes de cette époque, celui d'Azriel
Shohét accorde une très large part aux représentants
de la tradition rabbinique. Selon l'auteur la tradition juive a amorcé
son déclin quelques décennies avant la naissance de Mendelssohn:
entre 1700 et 1750 - date à laquelle Mendelssohn fonda son périodique
hébraïque Qohélét Mussar- les dés étaient
jetés. Les années qui suivirent ne firent que confirmer
cette tendance: les études traditionnelles et les positions tenues
par leurs représentants [rabbins, directeurs de
yeshivot etc] étaient en déclin. Généralement,
les témoignages provenaient des maskilim et des philosophes juifs
qui optaient résolument pour le moderne contre l'ancien; avec Azriel
Shohét c'est l'inverse qui prévaut à juste titre.
Il recueille souvent les déclarations de Jonathan Eibeschütz
qui se plaint [Ya'arot Devash I, 48b] amèrement des dirigeants
laïques de la communauté qui ne recherchent que les honneurs
et veillent jalousement sur leurs prérogatives; lorsqu'on manque
de respect à un rabbin ou à érudit de la tradition
il ne prennent aucune mesure contre le coupable mais si c'est d'un parnass
[dirigeant communautaire] qu'il s'agit ils iront jusqu'à prononcer
le bannissement des contrevenants. De son côté, Jacob Emden
stigmatise [Sha'aré shamayim, 76a] la volonté des juifs
de son temps de s'assimiler à leur entourage: les femmes, en particulier,
rivalisent avec les chrétiennes pour ce qui touche à la
mode et à l'élégance. Même les servantes juives
en font de même. Et Emden de s'écrier, en paraphrasant Isaïe
(3;16), "je suis écouré par les filles de Sion qui
marchent le cou tendu." Un notaire Nicolas de Bonn (cité
par Shohét, p 59) note que les juifs apprennent à lire et
à écrire en gothique afin de mieux rédiger leurs
actes d'achat et de vente: auparavant, ils transcrivaient leur comptabilité
en caractères hébraïques. Cette mutation s'est opérée
aux dépens de l'enseignement traditionnel : pour subvenir à
leurs besoins les pères de famille peu aisés étaient
contraints de mettre leurs fils au travail, après l'âge de
treize ans [bar-mitzwa: majorité religieuse] et parfois même
avant. Ce qui privait les hautes écoles
talmudiques d'une relève tant souhaitée. Dans ses Mémoires
Jacob Emden loue l'une de ses épouses qui s'occupait bien de l'éducation
religieuse de ses enfants. Mais comme le remarque Shohét (p 124)
toutes les mères de familles juives de la fin du XVIIe siècle
et du début du XVIII n'étaient pas toutes filles ou épouses
de rabbin! Eibeschütz, par sa part, déplore que l'on enseigne
aux enfants (i.e. même aux filles!) le français, l'italien
et l'allemand, sans oublier la danse, et que l'on ne trouve pas une petite
heure pour la mishna et la guemara. On ne peut pas, ajoute-t-il, se contenter
de prier et de comprendre ce que l'on récite. On ne peut pas, non
plus, confier l'enseignement des enfants à des incapables et à
des incompétents. On verra infra (chapitre II) les déclaration
de Mendelssohn à Herz Homberg à propos de l'éducation
de son fils Joseph.
Ce déclin de la tradition semble avoir affecté même
les secteurs intimes de l'existence : alors que l'usage recommande aux
juifs de se marier dès l'âge de dix-huit ans, cette pratique
était tombée en désuétude. Et dans l'un de
ses tout premiers sermons à Hambourg, peu après son élection,
Jonathan Eibeschütz stigmatisa la conduite de ceux qui attentent,
avant de se marier, d'avoir accumulé un pécule suffisant
pour nourrir leurs enfants. Shohét relève que Mendelssohn
n'a pris femme qu'à l'âge de trente-trois ans tandis que
Naftali Herz Wessely, son fidèle compagnon, attendit d'en avoir
quarante-cinq.
L'exemple, semble-t-il sous-entendre, et pas forcément le bon,
venait de haut.
Mais ni Emden ni Eibeschütz n'étaient des adversaires acharnés
des sciences profanes. Shohét a consacré de longs développements
(pp 210-220) pour éclairer la relation de ces rabbins à
la culture et à l'enseignement profane. Eibeschütz évoque
dans ses écrits certains ouvrages astronomiques, s'en prend aux
déistes qui entendent contester les miracles bibliques et se montre
curieux de l'actualité de son époque; quant à Emden,
le fait d'avoir ardemment combattu le Guide des égarés de
Maïmonide ne l'empêcha de s'en
approprier le vocabulaire et de s'exprimer parfois dans le langage des
tibbonides. Ce qui frappe, en conclusion, dans les déclarations
de ces deux autorités rabbiniques, n'est autre qu'une phrase qui
revient, à peu de détails près chez l'une comme chez
l'autre: lihyot mé'orab 'im ha-biryot.
Pour Emden [être mêlé aux créatures, i.e. aux
autres hommes] ; lihyot muvla' im ha-biryot. pour Eibeschütz [être
englobé parmi les créatures] Il faut relever qu'aucun ne
dit ha-goyim ou ha-ummot, c'est-à-dire les nations.
Maurice-Ruben HAYOUN
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