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B. SPINOZA FACE A LA TRADITION JUIVE :
ENTRE REINTERPRETATION ET RENIEMENT
(conférence du 7 février 2002)
I. Le cadre européen : l'Inquisition et
ses tourments : l'expulsion des juifs d'Espagne et du Portugal. Le phénomène
marrane. Le refuge bienvenu à Amsterdam. Le cas d'Uriel da Costa.
En 1628/29, le grand père de Spinoza, Abraham Michael d'Espinoza
était l'un des Administrateurs de la communauté juive. Son
propre père Michaël eut lui aussi d'importantes responsabilités
communautaires. A la mort de sa mère, Spinoza n'avait pas encore
six ans.Ce père, Michaël, connut bien des malheurs : trois
épouses décédées et de six enfants seuls quatre
lui survécurent.
II. La situation aux Pays-Bas : Déclaration
de Guillaume d'Orange : Malgré mon attachement à la foi
catholique je ne trouve pas bon que les princes cherchent à peser
sur la conscience de leurs sujets et à leur retirer la liberté
de croire et d'exercer le culte de leur choix. (1564). Et plus tard, cette
heureuse déclaration de Guillaume IV : De toutes les nobles causes
expliquant la grande prospérité de notre commerce, la plus
importante
est la stabilité de la politique de notre République qui
a permis d'accueillir dans nos frontières sûres et pacifiques
tous les étrangers opprimés et persécutés.
Nulle alliance, nul traité, nulle considération d'aucune
sorte, même à l'égard d'un prince, nulle requête
de quelque Etat au monde n'a jamais pu nous faire dévier de cette
politique de protection accordée à ceux qui ont trouvé
refuge chez nous.
III. L'éducation juive de Spinoza à Amsterdam :
de 8 à 11 heures le matin et
de 2 à 5 heures l'après-midi.
Sept classes dans l'Ecole juive d'Amsterdam : les deux premières
comprenaient l'enseignement des rudiments de la langue hébraïque
et de passages faciles du Pentateuque. Dans la troisième l'ensemble
du Pentateuque, dans la quatrième l'ensemble du ¨Pentateuque
était traduit en espagnol tandis que l'accent était mis
sur les livres historiques et prophétiques. La cinquième
classe mettait l'accent sur les commentaires de Rachi. La sixième
portait sur le Talmud et ses commentaires. Enfin, la classe supérieure
approfondissait la littérature talmudique.
Les maîtres les plus connus de cette école étaient
les rabbins Isaac Aboab da Fonseca, (kabbaliste, philosophe, ne fut pas
le maître de S, car départ pour le Brésil en 1642),
Manassé ben Israël (Ecrit à Cromwell en 1655) et Saül
Mortara. La récente publication par un éminent spécialiste
israélien, le Professeur Yirmiyahou Yovel, d'un bel ouvrage sur
Spinoza et ses relations controversées avec la religion dans laquelle
il était né, nous offre
l'opportunité de revenir sur la façon dont le célèbre
polisseur de verres d'Amsterdam a réagi face à l'héritage
traditionnel.
Spinoza a été l'élève du rabbin Isaac Aboab
à la Yeshiva d'Amsterdam où il a pu se familiariser avec
des philosophes rationalistes tels Abraham ibn Ezra et Moïse Maïmonide
mais aussi avec un auteur résolument fidéiste comme Hasday
Crescas dont le Or Adanaï (Lumière du Seigneur ; 1410) a retenu
toute son attention. Il a même pris connaissance des thèses
exposées dans le Sha'ar ha-shamayim (Porte du Ciel) du rabbin kabbaliste
Abraham Cohen Herrera 1570-1639) qui avait d'ailleurs séjourné
à Amsterdam peu avant la naissance du philosophe. A ces auteurs
il convient d'ajouter Léon l'Hébreu (i.e. Juda
Abrabanel (1460-1525) et ses Dialoghi d'Amore.
Dans cette école S. reçut un très bon enseignement
sur la Bible dont il fit grand usage dans son Traité théologico-politique.
Spinoza avait aussi eu vent de la mésaventure du Dr Orobio de Castro,
de douze ans son aîné, qui fut brûlé le 25 juillet
1644 à Valladolid au motif qu'il judaïsait en secret.
Le premier penseur juif d'importance à avoir consacré à
Spinoza et à ses sources juives des études critiques fut
le rabbin Manuel Joel ( 1826-1890) de Breslau qui précéda
de quelques décennies le célèbre Léo Strauss..
Selon ce savant rabbin, Spinoza s'était aussi engagé dans
une étude approfondie des écrits de Gersonide (Lévi
ben Gershom 1288-1344) auquel Charles Touati a consacré sa thèse
de doctorat d'Etat (La philosophie et la théologie de Gersonide,
Ed. de Minuit, 1973). Mais l'usage que fait Spinoza de ces auteurs
et de leurs ouvres dans le Traité théolologico-politique
est généralement critique. Dans ce même ouvrage il
n'hésite pas à écrire (chapitre VI) que Maïmonide
débite parfois des "purs bavardages" ou de "simples
spéculations".
En revanche, l'ouvre de Crescas semble l'avoir influencé positivement
sur au moins deux points :
- le libre arbitre humain
- et l'amour de Dieu
Selon l'auteur médiéval, suivi en cela par son émule
du XVIIe siècle, ce libre arbitre ne serait qu'un sentiment issu
de la subjectivité humaine car la causalité (pour ne pas
dire le déterminisme) est cruciale aussi bien dans la nature qu'en
psychologie. Il en va de même en matière de croyance, d'opinions
ou de conceptions philosophiques. Assurément, la pensée
des deux auteurs ne procède pas des mêmes prémisses.
En ce qui concerne l'amour de Dieu, Crescas note que le Seigneur est la
quintessence de l'amour en général,
ce qui en fait l'objet de prédilection d'une tel sentiment de la
part des hommes.
SPINOZA ET MOÎSE MENDELSSON FACE À MAÎMONIDE : Deux
réactions contrastées au modèle maïmondien
Comment le modèle proposé par Moïse Maimonide (1138-1204)
qui, dans son Guide des égarés, interprète la Bible
et l'ensemble de ses commandements comme un moyen de régir les
masses incultes, c'est-à-dire qui en fait un document de nature
politique, a-t-il été perçu par Spinoza d'une part,
et Mendelssohn, d'autre part ?
- Le Guide des égarés, testament philosophique de l'auteur,
établit une distinction fondamentale entre les élites
et les masses érigeant ainsi un mur infranchissable entre deux
classes distinctes de la société. Ce principe qui gît
au fondement même de la pensée maimonidienne ne laissera
pas indifférent l'auteur de l'Ethique. Les Ecritures contiennent
des termes homonymiques qui s'entendent différemment selon qu'ils
sont appliqués à l'homme ou à Dieu. Un exemple
: le terme science, prédiqué de Dieu ou de l'homme ne
signifie pas du tout la même chose : l'intellect humain est postérieur
à son objet alors que la science divine est productrice d'être.
- La religion ou la révélation qui lui sert de fondement
est un moyen politique permettant de régir les masses incultes.
Au fond, Maimonide n'aborde pratiquement jamais de manière claire
la révélation ni même la nature exacte de la prophétie
mosaïque ; il faut, pour reconstituer sa véritable pensée
sur ces deux points précis, appliquer la méthode qu'il
préconise dans son Introduction, à savoir rapprocher les
textes entre eux et voir si l'un des sept types de contradiction n'est
pas à l'ouvre Ainsi, l'on se rend compte que si Moïse est
le seul prophète législateur du judaïsme et si sa
prophétie est unique en son genre puisqu'il lui fut donné
de parler à Dieu "visage contre visage" (panim el panim),
la Tora qu'il a
transmise au peuple d'Israël n'est pas d'essence "divine"
mais simplement d'origine ou d'extraction divine.
Dans son Traité théologico-politique, Spinoza rejette le
postulat maimonidien d'une congruence entre la philosophie et la religion
qui ne peuvent conserver leur dignité propre que si elles sont
maintenues éloignées l'une de l'autre.
Ceci nous renvoie au problème des croyances vraies et des croyances
nécessaires. Tout un chacun ne parvient pas aux premières
sans le relais des secondes. Emboîtant le pas à son maître
Averroès, Moïse de Narbonne (1300-1362) va encore plus loin
puisqu'il précise que même après avoir atteint le
niveau de la sagesse, le philosophe accompli ne doit pas se gausser des
doctrines religieuses dans lesquelles il a été élevé.
Ce qui revient à dire que la vérité ne s'y trouve
pas.
Le chapitre 14 du Traité Théologico-politique de Spinoza
définit la foi par la soumission ou l'obéissance à
Dieu. Mais ce qui est plus intéressant dans notre contexte n'est
autre que la remarque de l'auteur sur les dogmes de la foi universelle
: ceux-ci ne doivent pas être vrais, mais nécessaires car
aucun de ces dogmes ne contient de vérité philosophique
parfaite sur ce qu'il énonce mais doit renforcer l'obéissance.
Voici les points mis en avant par Spinoza : Dieu existe, il est unique,
il est partout, il a un pouvoir suprême sur tout ; le culte de Dieu
consiste en la pratique de la justice et la charité. Ne seront
sauvés que ceux qui obéissent à cette règle.
Dieu pardonne les péchés aux repentants. Enfin, Spinoza
souligne que tous ces
dogmes sont nécessaires, ce qui leur confère un caractère
essentiellement politique. Enfin, aux yeux de Spinoza, la législation
biblique a une valeur politique et non religieuse (voir supra).
Moïse Mendelssohn (1729-1786) est le père du judaïsme
moderne ; à ce titre, il s'est confronté à l'héritage
des siècles précédents qu'il a assimilé en
vue de l'intégrer à ses propres conceptions du judaïsme.
La critique de la littérature biblique et des traditions religieuses
était bien connues des déistes anglais que Mendelssohn avait
beaucoup lus. Ce fut un penseur ancré dans deux univers mentaux
assez différents, pour ne pas dire opposés : celui de la
tradition juive ancestrale d'une part et celui de la culture européenne
d'autre part. La Jérusalem. de Mendelssohn a été
influencée par le Traité théologico-politique de
Spinoza : Les deux ouvres mêlent une justification philosophique
de la liberté de la foi à une théorie générale
de la religion tout en tenant compte de la spécificité du
judaïsme. Bien que M. Mendelssohn ne cite pas le Traité théologico-philosophique
dans sa Jérusalem., il citait déjà cette ouvre dans
l'un de ses premiers écrits, les Dialogues philosophiques car Spinoza
fut le premier à parler de l'harmonie préétablie
qui fut ensuite reprise par Leibniz.
L'opposition fondamentale entre l'auteur de l'Ethique de l'auteur de la
Jérusalem est la suivante : là où Spinoza cherche
à dissoudre le concept de révélation à l'aide
d'une critique abrasive, Mendelssohn tente de le justifier au plan philosophique
et de le concilier avec l'idéal de la raison.
Pour M.Mendelssohn le judaïsme est une législation révélée
et non une religion révélée : les vérités
éternelles (entendez les croyances vraies) doivent être découvertes
par l'intellect. Les lois juives constituent le contenu exclusif de la
révélation et ne s'imposent qu'aux seuls enfants d'Israël.
Spinoza affirmait, on se le rappelle, que la loi de Moïse était
d'essence politique et non religieuse puisqu'elle ne mentionne même
pas l'immortalité de l'âme. Elle ne vise donc qu à
assurer l'harmonie politique de ses adeptes. Maimonide était d'un
avis différent (quoique non opposé) puisqu'il attribuait
à la Tora la capacité de réaliser la perfection du
corps et celle de l'âme (tikkun ha-guf et le tikkun ha-néfésh).
Alors que Spinoza refuse de reprendre à son compte l'ensemble de
la conception maimonidienne de la Tora, M.Mendelssohn assure que la Tora
correctement interprétée permet d'accéder à
la félicité éternelle.
Il est un autre point qui revêt une importance capitale dans le
présent contexte, c'est la croyance, l'émounah Pour Spinoza,
c'est l'obéissance à un modèle strict de piété
alors que pour Maimonide la foi doit être en accord avec l'intellect
(Guide I, ch. 50). En effet, dans ce chapitre qui clôt la longue
série des homonymes l'auteur souligne que la croyance véritable
(i.e. vraie) est une adéquation stricte entre ce que l'intellect
conçoit et ce que la bouche profère : en clair, si l'orant
admet le sens littéral des attributs positifs de Dieu sans les
interpréter dans le sens qui convient, sa croyance n'est pas fondée.
Cette définition rigoureuse avait déjà suscité
l'étonnement, voire même la colère du commentateur
biblique Isaac Abrabanel qui adresse à son illustre devancier deux
fortes critiques : a) comment
parler d'une croyance vraie puisque l'idée même de croyance
engage l'adhésion
intégrale et sans réserve de l'individu ? b) la définition
maimonidienne de
la croyance convient plutôt à l'opinion philosophique.
Dans le débat philosophique opposant Spinoza à Mendelssohn
au sujet de l'interprétation du legs philosophico-religieux du
Guide des égarés, la notion même de vérité
religieuse ou
d'universalité de la loi divine constitue un problème important.
Mendelssohn avait été choqué par une restriction
de l'accès à la félicité éternelle
que Maimonide entendait, selon lui, imposer aux non-juifs. De quoi s'agit-il
? La législation divine contenue dans le Décalogue s'adresse
aux juifs puisqu'elle renferme aussi bien des préceptes purement
éthiques (ne pas tuer, ne pas mentir, ne pas voler, ne pas commettre
l'adultère et.) que religieux (e.g. le respect de la solennité
et du repos du sabbat). Les sages du talmud ont donc entrepris de codifier
la conduite éthique de l'humanité non-juive en lui prescrivant
sept lois, nommées lois des Noachides: ne pas tuer, ne pas voler,
ne pas commettre d'adultère, respecter ses parents, ériger
des cours de justice etc. Le grave problème sur lequel Mendelssohn
s'opposait à Maimonide était de savoir si l'on pouvait parvenir
à la félicité éternelle en découvrant
ces lois par sa simple raison ou, au contraire, en les recevant
par la voie de la révélation ? Mendelssohn préfère
s'en référer au Talmud qui est moins restrictif que M.Maimonide.
Mendelssohn qui incarnait les idéaux des Lumières ne pouvait
accepter une telle dichotomie. Tous les hommes pouvaient, selon lui, parvenir
à la félicité éternelle par d'autres biais
que celui de la Tora, réservée aux juifs. Comment concilier
l'infinie bonté divine avec une mesure qui exclurait de la félicité
éternelle l'écrasante
majorité de l'humanité ?
Il convient à présent de dire un mot de la liberté
religieuse dans la Jérusalem et le Traité théologico-politique.
Pour Spinoza, l'exercice public du culte doit être placé
sous la tutelle du pouvoir politique. M.Mendelssohn marque son désaccord
: les croyances relèvent d'une libre décision du sujet et
l'Etat ne dispose d'aucune prérogative dans ce domaine. La foi
est libre et l'appartenance religieuse ne détermine en rien la
position ou les avantages au sein de la société. Aux yeux
de Spinoza, obéir à la loi politique fait partie des commandements
de la piété. Dans un certain sens, on pourrait voir dans
cette attitude une réminiscence ou un renvoi à l'adage rabbinique
de DINA de MALKHOUTA DINA (la loi du royaume, c'est la loi). En d'autres
termes, la loi politique (comme le dit Spinoza) est valide. Mais les
générations ultérieures ont précisé
le champ d'application de cette règle qui connaît neuf occurrences
dans le talmud de Babylone et qui est toujours attribuée à
un Sage nommé Shmouél.
Au fond, Mendelssohn a sciemment recherché la caution du Guide
des égarés de Maimonide alors que Spinoza s'est en détaché
en lui adressant des critiques très pertinentes. Ces trois ouvres
de la pensée juive, le Guide des égarés, le Traité
théologico-politique et Jérusalem ou pouvoir religieux et
judaïsme ont tenté de développer une approche originale
de la Bible.
Benedict [Baruch] Spinoza, la religion et le judaïsme
L'Ethique de Spinoza visait-elle, sans le dire explicitement, à
se substituer à la religion révélée d'Israël?
Etait-elle le produit de circonstances précises de l'histoire juive
au début du XVIIe siècle? Dans quelle mesure peut-on assigner
à la philosophie spinozienne des sources marranes? Est-ce que Spinoza
a voulu ériger sa propre philosophie comme une stèle funéraire
sur les débris du messianisme juif? Voici les questions que l'on
peut se
poser dans le contexte des relations de Spinoza et de la religion en général.
Nous disposons, depuis peu, d'une solide étude sur Spinoza et l'arrière-plan
historico-culturel de sa doctrine; elle nous offre un vaste panorama allant
de l'hérésie sabbataïste à la crise du judaïsme
européen au XVIIIe siècle.
Tout ou presque a déjà été dit sur le célèbre
polisseur de verres d'Amsterdam : les uns jurent qu'il méritait
vraiment son prénom de Benedictus (Baruch) alors que d'autres -dont
Jacob Gordin maintes fois cité- pensent que Maledictus lui conviendrait
mieux. Il importe de scruter les ramifications de la pensée spinozienne
au risque d'y découvrir, peut-être, une sorte de retombée
philosophique du marranisme. En somme, le vécu de Spinoza, sa
volonté maintes fois affichée de ne livrer le fond de sa
pensée qu'à ses confidents les plus sûrs (influence
du Guide des égarés de Maïmonide?) et son pessimisme
foncier s'expliqueraient par les soubresauts du judaïsme de l'époque
qui ne s'était pas encore remis des affres du sabbataïsme.
L'hypothèse est séduisante et se laisse défendre
plutôt bien : elle est soutenue par des sources hispano-portugaises
ainsi que les recherches de Scholem sur la kabbale et sur Sabbataï
Zewi lui-même.
Lorsque Spinoza écrit son ouvre dans la ville d'Amsterdam, celle-ci
était déjà devenue, par un étonnant concours
de circonstances historiques, le centre culturel et religieux le plus
vivant du judaïsme d'Europe. L'expulsion des juifs d'Espagne avait
déplacé le centre de gravité de la religion d'Israël
dans ce continent. La kabbale avec ses bienfaits vivifiants mais
aussi, enfouies en elle-même, les semences délétères
de l'hérésie sabbataïste, avait tout balayé
sur son passage, telle une vague déferlante.
Car sans l'arrière-plan de la mystique lourianique le pseudo messie
n'aurait jamais eu cette armature spirituelle qui vertébra son
mouvement et lui permit de s'introduire insidieusement au plus profond
des masses et des élites juives de l'époque. Or Sabbataï
mourut en 1676, dix ans jour pour jour après sa conversion. Est-il
concevable que Spinoza n'ait pas eu vent de toute cette affaire ? Et,
le cas échéant (car le contraire est inimaginable), comment
penser qu'une telle tragédie n'ait pas, quelque peu, nourri sa
réflexion? Les thèses spinoziennes ont poussé sur
les cendres fertiles du sabbataïsme, dans un environnement amstellodamois
plutôt favorable. Spinoza se trouverait ainsi à la confluence
de toutes ces tendances contradictoires: havre de paix, lieu de commerce
international, cité fondée sur le droit et le respect des
opinions - philosophiques et religieuses - d'autrui, la ville d'Amsterdam
accueillait les exilés de tout bord: marranes, philosophes en délicatesse
avec la religion, indécis en cours de conversion, expatriés
etc. Mais cette confluence ressemble fort à une pierre tombale
du messianisme juif en général. C'est la première
impression qui s'impose à l'esprit, mais si l'on prend le temps
de la réflexion, l'on se souvient (relisons Shlomo Pinès)
que Spinoza était l'auteur d'une grammaire hébraïque
et qu'il n'excluait pas le retour des juifs en Terre Sainte, ce qui n'est
pas, à proprement parler, un refus irrécusable de l'espérance
juive.
C'est dire combien Amsterdam - et indirectement- Spinoza étaient
à l'ordre du jour. Au fond, la question que l'auteur de l'Ethique
se posait et que l'on pose encore aujourd'hui n'était autre que
celle-ci: qu'est-ce qu'être juif ?
Comment être juif ? Doit-on espérer la venue du Messie ou
doit-on traduire en termes éthico-politiques une telle promesse
? C'est peut-être là l'arrière-plan authentique de
la pensée spinozienne qui a tenté de bannir du cour de la
philosophie la théologie, responsable de tous les maux. La critique
spinoziste de la religion vise, en fait, l'orthodoxie et l'exégèse
biblique qu'elle pratiquait: pour l'auteur de l'Ethique il convenait d'interpréter
la Bible par la Bible. Cette déclaration équivalait à
un désaveu de la position maïmonidienne qui recherchait une
conciliation philosophico-religieuse alors que pour l'auteur de l'Ethique
religion et philosophie devaient demeurées séparées
si l'on voulait que chacune conservât
sa dignité propre. La position de Spinoza déclencha de très
violentes réactions : un Salomon Maïmon (1752-1800) le défendra
dans son Autobiographie (1792 ; en français en 1983 aux éditions
Berg International) tandis que Hermann Cohen (1842-1918) le rejettera
violemment après l'avoir secrètement adulé.
Conflit entre la foi et la science.
Livres de Moïse écrits par une main humaine
Transgression de maints commandements : alimentaires, respect du chabbat
et des jours de fêtes
1656 : mis au ban, excommunié, deux ans après la mort de
son père (récita le kaddish)
Les règles talmudiques sont un tourment pour la vie des gens.
CONTESTATIONS de S : l'authenticité des récits bibliques,
l'origine divine des commandements de la TORA, de l'inspiration prophétique.
(Cas de Abraham ibn EZRA et de GERSONIDE).
La plupart des phes du MA ont voulu voir dans la Bible un palimpseste
et y introduisirent les doctrines suivantes : la spiritualité absolue
de Dieu, la liberté de l'homme et l'immortalité de l'âme.
Maimonide et ses continuateurs ont cru que Philo et reli pouvaient s'allier.
ils firent violence aux deux.
QUELQUES Précurseurs critiques dans le judaïsme : Joseph
DELMEDIGO, URIEL da
COSTA (raconter son histoire) : S. avait 8 ans lors de l'humiliation de
celui-ci.
SPINOZA OPTAIT pour l'autonomie du penser humain, plaçait la moral
naturelle en lieu et place d'une éthique fondée sur la théologie,
droit naturel en lieu et place de l'ordre socila prétendument voulu
par Dieu
S. n'allait plus à la Synagogue car il ne pouvait s'adresser avec
ferveur à un Dieu qui avait agi comme un homme : repos, colère,
rire.
SPINOZA AU MIROIR DE LA TRADITION PHILOSOPHIQUE JUIVE :
Gabriel ALBIAC, La synagogue vide. Les sources marranes du spinozisme.
Traduit de l'espagnol par Marie-Lucie Copete & Jean-Frédéric
Schaub. Presses Universitaires de France, 1994, 483 pages.
Maurice-Ruben HAYOUN
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