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Hanoukah et la tentation d’un judaïsme autosuffisant, par le rabbin Michaël Azoulay

Lundi 26 décembre 2016


La fête de ‘Hanoukah est généralement perçue à travers le prisme des rapports conflictuels entre Athènes et Jérusalem, entre la philosophie née en Grèce et la Torah, l’hellénisme tout puissant exerçant une séduction indéniable sur les juifs de l’époque. Cette célébration en est venue à représenter plus fondamentalement la persistance de l’identité juive et la résistance spirituelle à l’assimilation, au prix d’efforts sans cesse renouvelés, au sein des cultures environnantes.

Dès lors, le repli identitaire pourrait sembler constituer la panacée pour échapper au péril que ferait courir l’interpénétration des cultures.

Mais un tel enfermement, si tant est qu’il soit possible, est-il souhaitable ?

Une controverse talmudique illustre cette problématique, selon une lecture allégorique qu’en propose l’auteur du Béné Issakhar, Rabbi Tzvi Elimelekh Spira de Dinov (1783-1841).

Deux Amoraïm (docteurs du Talmud du IIIème siècle) s’opposent relativement à la question de savoir s’il est licite ou pas d’allumer une lumière de ‘Hanoukah à partir d’une autre lumière de ‘Hanoukah ? (Talmud de Babylone, traité Chabbat, pages 22, folios a et b).

Rav le proscrit tandis que Chemouel l’autorise.

Selon une interprétation, leur débat porterait plus précisément sur le fait de déterminer si l’on peut procéder à cet allumage par l’intermédiaire d’une brindille de bois (aujourd’hui, d’une allumette).

Le bout de bois symbolise l’apport extérieur d’une tradition philosophique non juive.  L’existence d’une « philosophie juive » constitue par ailleurs une question ouverte et dépend de la définition de la philosophie que l’on retient.

Appréhender un texte de la Torah en ayant recours à un autre texte appartenant à un même corpus (allumer directement une lumière à partir d’une autre lumière) ne soulève pas de problème.

En revanche, la médiation d’une rationalité extérieure au savoir juif même dans le but d’éclairer ce dernier, n’irait pas de soi.

Ainsi, le Talmud propose deux motifs susceptibles de motiver l’opinion restrictive de Rav : cette médiation constitue soit une forme de manque de respect à l’endroit de la mitsvah (du « commandement » de l’allumage des lumières de Hanoukah), soit une sorte d’amenuisement de la mitsvah.

Rachi (1040-1105. Célèbre commentateur champenois de la Bible et du Talmud) explique que le manque de respect résulte de l’utilisation d’un objet de mitsvah (la lumière de ‘Hanoukah) pour allumer un objet profane (l’allumette), tandis que l’impression d’amenuisement provient de l’allumage de la brindille à partir de la flamme et donc du retrait d’un peu de l’huile qui l’alimente.


L’argumentation de Chemouel est, quant à elle, téléologique : l’allumage de l’allumette ayant pour finalité un autre allumage à valeur religieuse, il n’y a en l’espèce ni dénigrement ni affaiblissement de la mitsvah.

Ce qui donne, selon notre auteur, les deux visions suivantes :

Rav considère que c’est faire offense à la Torah que de convoquer d’autres sagesses afin de mieux la saisir. « Tourne là et retourne là car tout y est !» (Pirké Avot, chapitre 5, dernière michnah ).

Ce n’est que de l’intérieur, par elle et en elle que la sagesse juive se donne à la compréhension.

Quant à l’amenuisement de la mitsvah, il renvoie au risque de travestissement des vérités contenues dans la Torah, de dénaturation de son message, que fait courir la pensée philosophique, même avec les meilleures intentions.

Chemouel juge de son côté qu’il n’y a pas plus de grande manière d’honorer la Torah que de mettre à son service les sagesses du monde. Loin d’en trahir le sens, elles contribuent à l’exprimer dans un langage intelligible qui nécessite d’incessantes adaptations à travers les siècles.

Le Talmud et, des siècles plus tard, le Choul’han ‘Aroukh, concluront en faveur de l’opinion de Chemouel.

Nombreux sont les sages d’Israël, à l’image de Maïmonide, qui marcheront dans la voie du médecin et astronome Chemouel.

Légion également seront les sages particulièrement méfiants à l’égard des autres systèmes de pensée. Et qui ne manqueront pas de mettre en avant que tout le monde n’est pas Maïmonide et que le judaïsme est aussi une foi, qu’à trop vouloir éclairer on risque d’éteindre.



A la mémoire de mon beau-père, Monsieur Joseph Chaouat, parti trop tôt, et dont l’anniversaire de décès a été célébré cette année le 20 novembre (17 Kislev). Publié dans Actualité juive en novembre 2014.





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