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L’heure du choix : partir ou rester autrement, par Philippe Meyer*

Jeudi 13 février 2014


 

La France va mal. La France perd son âme. Il y eu Carpentras. Il y eu Ilan Halimi. Il y a eu Toulouse. Il y a eu récemment ces salles de spectacle où l’on traine dans la boue et dans l’hilarité les juifs et la Shoah. Et puis il y a eu cette manifestation en plein Paris où les juifs ont été sommés de quitter la France. A chaque fois, un nouveau seuil de la haine anti-juive est franchi. Jamais depuis la guerre, les juifs de France se sont sentis aussi inquiets, pour eux-mêmes et pour l’avenir de leurs enfants. Pour la communauté juive dans son ensemble, l’heure du choix a sonné.

 

Quinze ans d’escalade dans la haine anti-juive

 

Depuis quinze ans, le mal progresse, inexorablement. Depuis quinze ans, les responsables de la communauté juive multiplient les communiqués et les mises en garde auprès des ministres et des préfets. Depuis quinze ans, les manifestations publiques de l'antisémitisme sont de retour, de plus en plus clairement. Au-delà d’un seul problème pour la communauté juive, ce sont les valeurs mêmes de notre pays, de la République, qui sont ébranlées. L'histoire a montré ce qu'il en advenait. Après ce qui a été scandé lors de ce fameux « Jour de colère », les choses ne seront plus jamais comme avant. Ni pour les juifs, ni pour la France. Ce n'est ni un constat alarmiste, ni un coup de colère comme un autre. Cela doit être une prise de conscience.

 

Après des années d'un pouvoir politique faible et sans élan, après des années d'une construction européenne mal acceptée, après des années d'une mondialisation mal comprise et mal expliquée, après des années de mécontentement grandissant et non écouté, après des années d'échec des structures sociales et éducatives, après des années de laxisme et de politique de l'autruche sur bien des mutations de notre société, après des années d’un antisionisme qui par contagion a libéré toutes les dérives et pulsions antisémites, après des années de crise économique profonde sciant les fondements de notre pacte républicain , après des années de menaces contre les libertés religieuses et de pratique du culte, l’Europe en général et la France en particulier ont profondément changé. Leurs repères ont volé en éclat, leurs structures se sont fissurées, leurs valeurs ont été écornées, leurs tabous ont sauté. La « trêve » d’après la Shoah est terminée.

 

Il n’est plus question de continuer à se plaindre, et à disserter de faits devenus incontestables. Avec le résultat que l'on sait. Le temps des discours est terminé. Il faut agir. C’est l’heure du choix.

 

Choisir de vivre pleinement son judaïsme ailleurs

 

Pour certains, le choix est celui de partir.  En Israël ou ailleurs. Quitter cette France qui ne veut plus d'eux pour vivre pleinement leur judaïsme en sécurité et en harmonie avec leur environnement. Ils sont de plus en plus nombreux à être partis ou à préparer leur départ. Au vu du climat actuel, et de perspectives difficiles, cette rupture voulue est bien compréhensible. Mais l’Alyia n’est plus uniquement la volonté de vivre son idéal juif sur sa Terre. Elle est de plus en plus une contrainte réelle ou ressentie comme telle qui suscite une mobilisation forte des autorités israéliennes pour accueillir ces nouveaux olim français qui veulent tourner une page et entamer au plus vite une nouvelle vie.

 

La France a changé ; Etre juif en France doit changer

 

Et puis il y a tous les autres. Cette majorité silencieuse qui ne peut pas ou ne veut pas partir. Ceux des juifs de France qui savent qu’un Israël fort a besoin d’une disapora forte. Ceux qui restent attachés à cette patrie des droits de l’homme dont ils espèrent encore le sursaut. Ceux qui estiment que l’histoire n’est pas un éternel recommencement. Ceux qui pensent, à juste titre, que la République, malgré son affaiblissement et ses failles, peut encore s’appuyer sur des garde-fous déterminés et actifs, qu’il s’agisse du gouvernement, des institutions de la communauté, de la justice, aussi malade soit-elle, et de tous ceux qui n’acceptent pas cette rechute dans ce que la France a de plus bas. Quel que soit leur nombre, ils sont là, prêts à agir comme les récents épisodes politiques l’ont démontré.

 

La France de 2014 ne se soulève pourtant plus après des manifestations de haine en plein Paris comme elle le faisait il y a près de vingt-cinq après un cimetière profané. La banalisation du mal et une certaine lassitude ont gagné du terrain. Pour tous ceux qui décident de rester, le choix doit donc être celui de se préparer à vivre autrement. La France a changé. Etre juif en France doit changer. C’est le défi qu’il faudra relever dans les années à venir.

 

Une solidarité accrue entre tous les juif, quels qu’ils soient, où qu’ils soient

 

En premier lieu, la communauté juive, aussi minoritaire au milieu d’un environnement de plus en plus hostile, doit renforcer ses liens de solidarité, sous toutes ses formes.

 

Au-delà d’une solidarité financière et matérielle qui fait partie de ses valeurs premières, et dont elle a toujours fait preuve, il est capital pour la communauté de développer une solidarité de regroupement. Celle-ci prendra la forme de plus d’écoute, de dialogue et d’entre-aide entre ses différentes composantes. Les juifs de France doivent être solidaires entre eux, quels qu’ils soient, où qu’ils soient. Il n’est plus possible de laisser de côté celles et ceux qui se sont éloignés de la communauté. Pour un antisémite, il n’y a pas de juif pratiquant ou de juif qui le serait moins. Pour un antisémite, il n’y a pas de juif impliqué dans sa communauté ou de juif qui en serait plus distant. Pour antisémite, il n’y a pas de bons et de mauvais juifs. Il n’y a qu’un seul type de juif, quelle que soit sa sensibilité et son origine. Pour la communauté juive, il doit en être de même. La famille juive doit être ressoudée pour être plus solidaire et donc plus forte.

 

Cette solidarité doit également passer par une attention plus grande portée à celles et ceux qui vivent difficilement dans des quartiers et des villes où  leur sécurité n’est plus assurée. Ce n’est pas en demandant aux pouvoirs publics toujours plus de forces de l’ordre devant certaines synagogues et certaines écoles que le problème sera résolu. Il faudra que la communauté trouve elle-même les moyens de permettre à ces juifs dont le quotidien est physiquement menacé de reconstruire une vie ailleurs. Constater qu’il s’agisse d’un échec de notre société et que c’est à elle seule d’essayer d’y remédier est un espoir vain. Fermer les yeux est une lâcheté coupable. Porté par nos institutions et par chacun d’entre nous, ce grand chantier doit être entamé sans plus tarder.

 

Une unité réelle et opérationnelle de la communauté et de ses institutions

 

La seconde des priorités réside dans une unité réelle et opérationnelle de la communauté juive, notamment à travers ses institutions représentatives. Les batailles de pouvoir, les ambitions personnelles, les calculs d’ego ou la recherche d’honneurs doivent être bannis. Les divisions et les énergies perdues dans ces combats secondaires ont trop souvent mené à l’incompréhension des pouvoirs publics, à l’inutilité des actions concurrentes, et donc à l’impasse. Face aux défis immenses qui sont devant nous, seule compte la culture du résultat. Nos institutions doivent être unies dans leurs processus décisionnels et dans leurs actions. Leurs responsables doivent travailler ensemble dans des structures communes à reconstruire. Le choix de nos représentants, et le suivi de leurs actions, doivent être faits par la communauté juive avec la plus grande exigence.

 

Au-delà, il y a la nécessité à réentendre en France une voix juive spirituelle, celle du Grand Rabbin de France, qui soit forte, représentative, reconnue et écoutée, aussi bien au sein de la communauté que dans la société. Voilà près d’un an qu’il n’y en a plus. Au plus mauvais moment. Cela ne peut plus durer.

 

Face aux récentes mutations de la société qui nous entoure, qu’ils concernent les technologies, l’information, ou les relais d’opinion, il est également indispensable de renouveler nos cadres communautaires, afin de permettre l’arrivée aux postes de responsabilité de nos institutions une nouvelle génération en phase avec son temps, comme on le constate dans de nombreux domaines de la vie civile.

 

Un  projet ambitieux pour sécuriser et garantir l’avenir juif de la jeunesse

 

Vivre autrement pour les juifs de France, cela doit aussi signifier offrir à notre jeunesse un projet ambitieux qui la sécurise et lui garantisse un avenir juif. Beaucoup a déjà été fait. Bien plus reste à faire. Au sein de chacun des échelons communautaires, en allant de la synagogue jusqu’à nos institutions nationales, la jeunesse doit être au cœur d’une action repensée dans ses priorités, renouvelée dans ses cadres et exprimée dans un langage compris par elle. De l’accueil dans les communautés, jusqu’à la création d’écoles juives de proximité, en passant par l’accompagnement et le suivi dans les écoles publiques, les universités et toutes les études supérieures, la jeunesse juive ne doit pas se sentir abandonnée et isolée. Il est en outre capital que les jeunes juifs de France qui poursuivront une partie de leur vie ici, ne soient pas complexés au regard de leurs amis partis en Israël ou ailleurs. Ils doivent apprendre, et à travers eux l’ensemble de la communauté, à vivre fièrement et pleinement à la fois leur judaïsme et leur citoyenneté.  Les valeurs du judaïsme et de la République ne sont pas incompatibles, bien au contraire. Etre fidèle aux unes et aux autres a de tout temps été l’apanage et la fierté des juifs de France. Cette fidélité doit être poursuivie, renouvelée et renforcée. Il y a va du rôle et de l’influence de la communauté dans la société. Là aussi, il reste tant à faire.

 

Une mobilisation forte pour se défendre et réaffirmer notre identité

 

Il faudra aussi – et surtout - pour la communauté juive dans son ensemble, une mobilisation accrue, sans complexe ni retenue, dans le respect du cadre de la République, pour réagir et se défendre face aux menaces et aux dangers.

 

Etre mobilisé, c’est d’abord apprendre à vivre son judaïsme avec une plus grande vigilance, en alerte. Parce que les juifs de France sont eux-mêmes leurs meilleurs défenseurs, il leur faut être mobilisés et engagés sans relâche dans la lutte contre la haine. Tout acte antisémite, aussi bénin soit-il, doit faire l’objet d’une plainte. Certaines associations de vigilance de la communauté font à cet égard un travail exemplaire. Il faut les aider et les solliciter. Chaque juif est un citoyen, et à ce titre doit être protégé comme tel. La pression sur les pouvoirs publics doit donc être permanente de la part de chacun, à la place qui est la sienne.

 

Etre mobilisé, c’est aussi défendre avec fierté et porter haut son identité juive, et notamment les libertés de pratiquer son culte conformément à nos croyances, notre histoire et nos valeurs. Pour contrer la volonté de nos ennemis à éliminer l’âme même du judaïsme, au-delà de notre seule présence physique, ce combat doit être le plus large possible. Il doit être mené par l’ensemble de la communauté, ses dirigeants mais aussi ses personnalités emblématiques. Ce combat n’appartient à personne en particulier, et à toute la communauté en général.

 

Etre mobilisé, c’est enfin se préparer à un départ éventuel quand bien même la décision aujourd’hui est de rester. Il ne s’agit nullement de vivre dans une quelconque psychose latente ou réelle, mais au contraire de prendre avec détermination son destin entre ses mains pour y être mieux préparé. Etre responsable dans le contexte actuel suppose pour chacun de tout envisager, même ce qui ne l’est pas encore.


Nos ennemis doivent savoir que la communauté juive ne laissera rien passer, qu’elle sera toujours debout face à eux, et que sa détermination à défendre sa foi, ses droits et sa présence sera entière. Nos ennemis doivent savoir qu’après des siècles de souffrances et d’humiliation, l’existence de l’Etat d’Israël a appris au Peuple juif où qu’il se trouve la fierté, l’honneur et le courage. Nos ennemis doivent savoir que notre avenir est entre nos mains, et entre elles seules.

 

 Partir ou rester autrement ? En tous les cas réagir et agir. Tel est l’enjeu pour les juifs de France. Tous ceux qui ne partiront pas devront se préparer à être juif en France différemment. Plus de solidarité entre tous les juifs, plus d’unité entre les institutions, plus d’accompagnement de la jeunesse, et plus de mobilisation et de vigilance, sont quelques-unes des pistes à emprunter, sans doute parmi les plus importantes. Il y en a d’autres. Cela suppose un apprentissage et une préparation qui doivent désormais s’enclencher en rassemblant toutes celles et tous ceux qui ont conscience de cette nécessité de préparer demain autrement. Engageons ce mouvement sans plus attendre.

 


*Philippe Meyer, Administrateur de l'ACIP


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