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Voeux de chana tova du Grand Rabbin de France, Haïm Korsia


Chers amis,

 

Cette année encore, la France fut la cible d’ennemis de la démocratie, de la liberté et des Lumières, qui ont semé la mort, à Paris et à Saint-Denis le 13 novembre, à Magnanville, à Nice le 14 juillet dernier et à Saint-Etienne du Rouvray. Des terroristes ont attenté à la vie de centaines de personnes, mais aussi aux symboles qui nous rassemblent. Blessée au coeur, meurtrie dans sa chair, la communauté nationale s’est retrouvée autour des valeurs de notre devise qu’elle a choisi de porter en étendard. Elle est parvenue à se relever, elle continue de vivre, sans jamais oublier ni renier ce qu’elle est. Nous partageons aujourd’hui le risque, bien conscients que solidarité et fraternité sont la meilleure réponse républicaine à ceux qui veulent mettre à mal notre société.

 

Depuis peu, des voix s’expriment pour suggérer de nous inspirer collectivement de l’exemple israélien où la menace est malheureusement si présente et où la vie l’emporte, où la joie et le bonheur sont plus forts que tout. Certains parlent même d’israélisation de la société, ce qui est un bel hommage au courage et à la volonté de « choisir la vie » des Israéliens.

 

La religion peut et doit pouvoir apporter des éclairages aux questions auxquelles nous sommes collectivement confrontés. Les religions doivent avoir leur place dans le débat d’idées ; elles doivent continuer de se parler et d’échanger, sans syncrétisme, pour promouvoir et défendre les principes humanistes d’amour du prochain, de solidarité et de fraternité et mettre en échec les stratégies de ceux qui détournent ces préceptes, instrumentalisent et dévoient la religion pour tuer au nom de Dieu. Car la radicalisation islamique, ce fléau de nos temps modernes, ne peut concerner exclusivement l’islam de France, mais doit être la préoccupation de tous les citoyens.

 

A cet égard, on aurait voulu être en mesure de saluer l’initiative novatrice de quarante-deux intellectuels musulmans qui ont pris la plume dans le Journal du Dimanche du 31 juillet pour signer une tribune intitulée « Nous, Français et musulmans, sommes prêts à assumer nos responsabilités ». Encore aurait-il fallu qu’ils n’ « oublient » pas dans leur longue énumération des victimes de récents attentats, celles de l’Hypercasher, de Toulouse et de Montauban.

 

Que cette omission ait été consciente et volontaire, ce qui serait grave, ou involontaire, ce qui le serait plus encore, car venant d’un sur-moi incompréhensible, cette blessure est terrible et particulièrement douloureuse pour la communauté juive qui a si longtemps dénoncé et regretté le climat d’indifférence qui régnait au sein de la société française.

 

Parce que notre souffrance est grande et en fidélité à mon ami Samuel Sandler, je veux ici redire les noms des victimes et éclipser ceux des bourreaux, comme nous l’enseigne la Bible : « Efface le souvenir d’Amalek, mais n’oublie pas » (Dt. XXV ; 19) : Imad Ibn Ziaten, Abel Chennouf, Mohamed Legouad, Myriam Monsonégo, Arié, Gabriel et Jonathan Sandler, Franck Brinsolaro, Ahmed Merabet, Clarissa Jean-Philippe, Philippe Braham, Yohann Cohen, Yohav Hattab, François-Michel Saada. Il est de notre responsabilité collective de conserver pieusement leurs noms.

 

Alors que nous nous apprêtons à refermer le livre d’une année à maints égards difficile, choisissons d’inscrire la nouvelle année qui s’ouvre dans le rassemblement et la fraternité. A nous de resserrer les liens qui nous unissent comme citoyens ; d’aller à la rencontre de l’Autre, dans le respect et la tolérance, sans que jamais personne n’ait le sentiment d’être abandonné au bord du chemin, car nous sommes à l’aube de nouveaux défis, de nouveaux combats.

 

L’élection présidentielle à venir suscitera sans nul doute questionnements et remises en cause. Peut-être verrons-nous également poindre des tentatives de segmentation de la communauté nationale. Il nous faut plus que jamais, et plus fermement encore, rappeler le danger des extrêmes, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, et en particulier ceux qui cherchent à démystifier un passif antisémite honteux et prônent la mise au ban de certains de nos concitoyens, alors même que la Constitution ne reconnaît qu’une seule entité, la communauté nationale. A vous, à nous, de faire nos choix en conscience, pour partager et non diviser, pour porter haut et tous ensemble les couleurs de notre drapeau, pour construire chaque jour cette France que l’on aime et incarner ses valeurs humanistes et universelles que l’on admire.

 

Continuons à faire vivre au quotidien nos synagogues et nos centres communautaires, à développer leurs activités et leurs projets. L’engagement de chacune et de chacun est notre fierté, car sans votre implication, ce judaïsme de la rencontre, de l’ouverture et de l’accueil se perdrait. En ce sens d’ailleurs, la reconduction du Chabbat mondial, initié par le Grand Rabbin d’Afrique du Sud pour une troisième édition les 11 et 12 novembre prochains (Chabbat Lekh Lekha) permettra au plus grand nombre, je l’espère, et en particulier à celles et ceux qui se sentent parfois éloignés, de vivre rassemblés les joies et l’esprit de Chabbat.

 

Ce souffle qui nous porte de semaine en semaine est toujours partagé avec nos proches, avec des invités ou des gens de passage. C’est ce même souffle de fraternité que nous participons à créer lors des grandes fêtes de Tichri, en nous rassemblant largement dans nos synagogues, en particulier lors du dernier jour de Soukot, la fête des cabanes, pour Hochana Raba. Nous utilisons un bouquet de branches de saule. Le Imré Emet, Rabbi de Gour au début du XXème siècle, en donne la signification suivante : parmi les quatre espèces agitées quotidiennement à Soukot (le palmier, la myrte, le cédrat et le saule), ce dernier est le plus modeste, car il ne donne aucun fruit comestible, ni ne dégage le moindre parfum. Il représente ces personnes dépourvues de la connaissance de la Torah et distantes de la pratique des commandements. Au terme de notre chemin de vingt jours d’élévation spirituelle du mois de Tichri, nous tenons, en nous saisissant de ces branches de saule, à associer au destin de notre peuple, toutes ces personnes, de leur tendre la main et leur garantir qu’elles ont leur place dans nos communautés, dans nos synagogues et dans nos coeurs. C’est avec la diversité et la fraîcheur qu’ils portent que nous ferons bouger les choses et que nous retrouverons le bonheur de faire découvrir notre judaïsme si ouvert. J’ai rencontré nombre de communautés et j’ai pu mesurer votre volonté si forte et si belle de faire perdurer ce judaïsme si chaleureux et si vivant, partout en France. A vous, à nous, de transmettre les valeurs du judaïsme, toujours dans le respect de la Halakha et des lois de la République. C’est le projet du Consistoire, dont la devise est Religion et Patrie, celui que nous portons et défendons en permanence, en France et à l’étranger, et c’est celui que nous porterons avec vous, si l’Eternel nous prête réussite et bonheur.

 

Que cette année soit douce et belle, qu’elle vous comble et vous réjouisse.

 

Puisse cette année être porteuse de santé, de bonheur, de paix et de prospérité pour la communauté juive, pour la France, pour Israël et pour le monde.

 

Puissiez-vous, ainsi que vos proches et celles et ceux qui vous sont chers, être inscrits dans le Livre de la Vie.

 

Chana Tova,