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Kippour ou les révisions déchirantes


Un des thèmes majeurs de la liturgie de la journée de kippour est le rappel du cérémonial sacrificiel qui avait lieu jadis, au Temple de Jérusalem, en ce jour sacré : nous en relisons les prescriptions dans le Séfer Tora (Lévitique chap. 16), nous l’évoquons, de manière plus détaillée encore, dans la prière de moussaf.

 

Cette référence insistante aux sacrifices ne doit pas être comprise seulement comme l’expression d’une immense nostalgie à l’égard de ces temps, lointains et heureux, où la relation à D. était si vivace, si intime, si palpable. Elle tient surtout au fait que ces rites antiques sont porteurs de significations qui nous concernent directement, aujourd’hui encore, et qui n’ont rien perdu de leur actualité.

 

Nous illustrerons notre propos en examinant l’acte qui apparaît comme le point culminant de ce cérémonial : la loi, aussi impressionnante que troublante, du «bouc émissaire».

 

Deux boucs étaient placés à la porte du sanctuaire, la face dirigée vers le Saint des Saints. Ils étaient identiques par la couleur du poil, la taille et le prix ; on les avait achetés en même temps (Michna Yoma, 62a). Combien différents, pourtant, allaient être leurs destins !

 

Le Grand-Prêtre tirait, «au hasard», deux plaques d’une caissette. L’une portait l’inscription «pour D.», et l’autre «pour ‘Azazel» : la plaque tirée de la main droite était destinée au bouc de droite, celle de la main gauche au bouc de gauche.

 

La suite est connue : le bouc que le sort avait affecté à D. était offert en sacrifice, et son sang, transporté dans un ustensile sacré jusque dans le Saint des Saints, faisait l’objet de nombreuses aspersions sur trois endroits particulièrement choisis du Sanctuaire. L’autre, au contraire, était conduit bien vivant dans le désert sur une montagne escarpée. Arrivé sur un rocher élevé, il était placé le dos au précipice : ainsi ne se rendait-il absolument pas compte de ce qui l’attendait. Puis on le poussait en arrière et «il dégringolait ; son corps était complètement disloqué avant même d’atteindre la moitié de la pente» (Michna Yoma, 67 a).

 

Le Talmud (Ib. 67b) compte cette cérémonie parmi les lois irrationnelles de la Torah, signifiant par là qu’un esprit humain est incapable d’appréhender son sens dans toute sa profondeur. Nombre de nos maîtres, cependant, ont cherché à la rendre accessible par le biais de l’interprétation symbolique.

 

C’est ainsi que Samson Raphaël Hirsch voit en ces deux boucs l’incarnation même du libre arbitre, et de l’alternative fondamentale dans laquelle tout homme est placé.

 

Deux voies, en effet, s’offrent à chaque individu. L’une conduit à D. l’autre l’en éloigne. La première implique de lourds sacrifices : le dévouement au service de D. exige le don de soi, l’accomplissement des mitsvot conduit parfois à renoncer à son confort et à son bien-être, voire à d’importants avantages matériels. De tels sacrifices seront sans doute ressentis par certains comme «mortels» : la vie, dès lors, n’a plus d’attrait et ne vaut même plus la peine d’être vécue. Pourtant en vérité, seule l’animalité que chacun porte en soi est ainsi mise à mort ; mais la vie, elle, devient plus pure, plus authentique, plus exaltante – car le corps et l’esprit trouvent, dans 1e service de D., une union harmonieuse et leur équilibre idéal.

 

A l’opposé de cette voie qui conduit au Sanctuaire de D., il existe une démarche qui prône l’assouvissement de tous les besoins et de tous les désirs, la recherche des plaisirs, l’épanouissement total de la vie , en sa dimension la plus physique. Les tenants de cette attitude se croient souvent d’une intelligence supérieure et contemplent avec commisération, du haut de leur rocher les «malheureux» qui s’imposent stupidement quantité de privations.

 

Ils ne réalisent pas que la vie qu’ils mènent finira par perdre toute saveur, qu’elle se révélera aussi aride et stérile que le désert. Ils ne voient pas, surtout, le précipice derrière eux, qui les engloutira sans qu’il n’en reste rien : ayant, tout au long de leur existence, identifié leur être à leur seul corps, ils disparaîtront avec lui quand il ne sera plus que poussière.

 

Il est remarquable que ces boucs, symboles de ces deux options contradictoires, devaient être en tout points identiques, tels deux sosies parfaitement interchangeables. Celui affecté à ‘Azazel eût très bien pu l’être à D., et vice versa, si le «hasard», le sort, en avaient décidé autrement.

 

La leçon ainsi suggérée est que la condition et la situation de chacun n’interviennent nullement dans ce dilemme.

 

Ni les arguments d’ordre économique (le prix de l’animal), ni politique (sa taille, son envergure), ni social (son aspect extérieur, sa couleur) ne sauraient justifier, par exemple, l’abandon de la voie de la fidélité à D.

 

Le riche comme le pauvre, le fort comme le faible, l’intellectuel comme le manuel disposent exactement de la même liberté de choisir leur voie.

 

De même, les facteurs liés à l’environnement ne peuvent servir de prétexte et ne réduisent pas, en réalité, la marge de manoeuvre octroyée à chacun. Ainsi les plaquettes, instruments du tirage au sort, devaient-elles être rigoureusement semblables «qu’on ne fasse pas l’une en or et l’autre en argent, l’une grande et l’autre petite» (Yoma 37a). C’est donc exclusivement le geste du Grand-Prêtre, acte de volonté souveraine, qui déterminait le destin de ces quadrupèdes ; c’est, de même, par une décision prise en toute liberté, que chaque homme engage sa propre destinée.

 

Le choix du bouc comme héros de ce cérémonial revêt, dans cette perspective, une dimension étonnante.

 

Les moutons sont doux et dociles, les chèvres, par contre, sont particulièrement indisciplinées. En hébreu, le mot ‘ez qui désigne la chèvre, se rapproche du mot ‘oz qui signifie la force insolente, la combativité, la rudesse. Mieux que tout autre, le bouc symbolise donc la «nuque raide» proverbiale d’Israël. Or, celle-ci s’est souvent manifestée dans deux directions opposées : elle s’est parfois exprimée dans le refus d’obéir à D., dans l’entêtement à pécher. Mais elle s’est également traduite par la capacité de résister à toutes les séductions, les tentations et les oppressions ; par une fidélité farouche à la Tora, envers et contre tous.

 

Telle est, par conséquent, la leçon de ces deux boucs. Tout au long de leur histoire, les juifs ont constamment vu deux voies opposées se présenter à eux : celle de la sainteté et du service de D., et celle du culte de la matérialité et de l’intérêt personnel. Les uns optent pour la première, les autres pour la seconde. Mais tous manifestent dans leur choix, la même détermination, la même ténacité, la même opiniâtreté quoique les exerçant dans deux directions antagonistes. La persévérance dans le dévouement à D. est représentée par 1e bouc dédié á D., celle dans la poursuite des plaisirs, par celui réservé á ‘Azazel.

 

La célébration de ce rite précisément le jour de kippour n’est, bien sûr, pas innocente. Elle vise à certifier que le choix fondamental, le dilemme existentiel, auquel tout un chacun est confronté, lui est proposé à nouveau en ce jour. Qu’elles qu’aient été les options passées, kippour contraint à se situer par rapport à ce problème, à entériner les décisions précédentes ou à les modifier.

 

Désignant sans équivoque «le bon choix», le rituel des deux boucs vient rappeler que yom kippour représente une chance inestimable de bifurquer, de rompre avec le passé, au prix, il est vrai, de révisions déchirantes et de sacrifices impressionnants :

 

«Car en ce jour, il vous pardonnera pour vous purifier, de tous vos péchés vous serez purs devant D.» (Lévitique 16, 30).

 

Chana tova !

 

Michel GUGENHEIM, Grand Rabbin de Paris