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Tribune du Président, Joël Mergui



L’Histoire a ses acteurs. Elle a aussi ses sentinelles. Fidèles à une espérance plusieurs fois millénaire, dispersés au milieu des nations – où ils constituent chaque fois une minorité –, les juifs sont devenus, malgré eux, des vigies engagées et des témoins attentifs de la condition humaine. De fait, partout où notre sort est menacé, c’est l’humanité tout entière, dans ses valeurs et ses fondements, qui est en danger. 2 000 ans d’histoire nous ont appris que les conditions d’existence faites aux juifs permettent de situer le niveau général de tolérance et de fraternité d’une collectivité ou d’une société. Voilà pourquoi la rafle du Vél d’Hiv marque profondément notre conscience nationale et constitue un symbole fort de notre République. 


À l’heure où en France, des petits enfants juifs ont été pourchassés pour être exécutés à bout touchant dans une école de Toulouse, par la main d’un criminel qui instrumentalise sa propre appartenance religieuse pour nourrir sa haine du judaïsme et d’Israël comme des valeurs de l’Occident, il est temps pour nous de tirer un signal d’alarme. Il est temps de répondre aux angoisses sourdes des juifs de France qui craignent de voir resurgir les années sombres de la destruction des juifs qui, toujours, commence par leur stigmatisation et leur persécution, quelle que soit l’idéologie qui les appelle.


Est-il normal de comparer toujours l’injustice et la souffrance des victimes quelles qu’elles soient à l’événement de la Shoah dans une sorte de surenchère de la douleur ? Il n’y a pas de record d’absolu à battre dans l’horreur, une victime est une victime. La Shoah est la Shoah.


Soixante-dix ans après la rafle du Vél’d’Hiv, le retour de la violence antisémite, les juifs s’interrogent sur leur avenir, et la pratique de la seule religion que l’Europe a failli anéantir au 20e siècle.
Est-il juste que la société qui érige des lois pour séparer les pouvoirs de l’Église et de l’État les applique aux individus et plus particulièrement aux croyants en tentant d’exclure les consciences religieuses de l’espace public ? Les croyants ne sont pas moins citoyens que les athées. Les athées n’ont pas moins de convictions ou d’espoirs que les croyants et, tous républicains et démocrates, sont adeptes de la liberté, de l’égalité et du vivre-ensemble fraternel.


Est-il concevable que le port de la kippa soit considéré par certains comme une atteinte à l’espace public et que des jeunes délinquants s’en servent comme prétexte pour tabasser des jeunes juifs dans la rue ? La liberté se limiterait-elle à afficher ses conceptions politiques sur un vêtement, à porter des piercings, à se teindre les cheveux en vert, ou à militer ouvertement pour tous les engagements possibles et imaginables mais à s’effaroucher que l’on puisse être croyant ?


Est-il acceptable que la bientraitance des animaux serve d’alibi pour stigmatiser l’alimentation casher et condamner l’abattage religieux juif dont la tradition millénaire interdit de faire souffrir un animal, même pour en consommer la chair ? Pourquoi la souffrance des porcs, exclus de notre alimentation et tués lentement par asphyxie ou électronarcose ou hors des abattoirs, mérite moins qu’un débat, le silence national ?


Est-il envisageable que les droits des enfants soient invoqués contre les droits des parents juifs – comme en Allemagne – pour interdire la circoncision, un rite fondamental ? Des parents seront-ils demain plus légitimes que d’autres à exercer leur parentalité sur leurs enfants parce qu’ils pratiquent un culte plutôt qu’un autre ?


Est-il honnête intellectuellement de ne pas voir qu’aujourd’hui on tue des enfants juifs en prétendant combattre des soldats israéliens et que l’on tue des touristes israéliens pour être sûr de tuer des juifs ? À masquer l’antisémitisme sous couleur d’opinion politique, on feint de croire que l’antisionisme est une opinion respectable et légitime alors que ses idéologues prônent la destruction de tout un État et d’un peuple tout entier.


L’Europe n’est grande que des leçons retenues de son passé et de l’histoire qu’elle a su bâtir, elle ne peut accepter que la religion, la politique, le droit, l’économie, ou l’écologie servent d’instruments pour combattre, le culte, la liberté, l’égalité, l’universalité d’un peuple ultraminoritaire qui ne demande qu’à vivre dans le respect de ses lois et de celles de la République de tous les hommes.


Les 76 000 juifs déportés de France et exterminés comme six millions de juifs d’Europe, avaient tous en commun, individuellement, d’appartenir à un peuple dont l’histoire et l’identité sont collectivement indissociables d’un culte que la haine antisémite a voulu anéantir en exécutant tous les juifs. 


Soixante-dix ans après la rafle du Vél d’Hiv, il est temps que les juifs retrouvent confiance et sérénité dans une société apaisée à l’égard de toutes ses minorités pour construire ensemble une œuvre de vie et de tolérance à l’image des Justes sur lesquels repose l’espoir d’une humanité meilleure. Car il est juste que le devoir de mémoire s’accompagne d’un devoir de sauvegarde et d’avenir du judaïsme français et européens.

Extrait du journal "La Croix" du 23 juillet 2012